Cinq po­li­tiques pu­bliques à 265 mil­liards d’eu­ros et aux ré­sul­tats mé­diocres

L'Opinion - - Modèle Social : Macron Persiste Et Signe - Jade Gran­din de l'Epre­vier, Fan­ny Gui­no­chet, Irène In­chaus­pé et Raphaël Le­gendre fan­ny­gui­no­chet LEGENRA @Ja­deG­ran­din @iin­chauspe

Si l’exé­cu­tif est ten­té de tou­cher à la prime d’ac­ti­vi­té, il est pris dans un cor­ner, car ce­la va à l’en­contre de son cre­do de « l’éman­ci­pa­tion par le tra­vail »

LES PO­LI­TIQUES PU­BLIQUES DISPENDIEUSES, la France n’en manque pas ! On ne de­vient pas cham­pion du monde de la dé­pense pu­blique deux an­nées de suite par ha­sard. Le pro­blème, c’est que de­puis des an­nées, l’abon­dance a pris le pas sur l’ef­fi­ca­ci­té. Car en ma­tière de lo­ge­ment, d’édu­ca­tion, d’emploi ou de com­pé­ti­ti­vi­té, la France est loin d’être cham­pion.

LO­GE­MENT : DES AIDES QUI FONT FLAMBER LES LOYERS

« On met 40 mil­liards par an sans amé­lio­rer vrai­ment la si­tua­tion des Fran­çais », twee­tait en décembre le porte- pa­role du gou­ver­ne­ment Ben­ja­min Gri­veaux. En 2016, les aides au lo­ge­ment ont re­pré­sen­té 41,7 mil­liards d’eu­ros ( 1,9 % du PIB), se­lon la Com­mis­sion des comptes du lo­ge­ment. La France est l’un des pays qui dé­pense le plus pour ce poste, et les mon­tants s’em­ballent : + 32 % entre 2006 et 2015. Le ré­sul­tat est pour­tant peu convain­cant, en par­ti­cu­lier dans le lo­ge­ment so­cial. Alors que ce sec­teur re­pré­sente la moi­tié des dé­penses pu­bliques au lo­ge­ment, il ne par­vient à lo­ger que la moi­tié des per­sonnes sous le seuil de pau­vre­té. Entre 2006 et 2013, le taux d’ef­fort net des mé­nages mo­destes pour se lo­ger est pas­sé de 27 % à 31 %. Face à ce constat, « la hausse des dé­penses pu­bliques n’est pas une so­lu­tion et par­ti­cipe au contraire, dans cer­tains cas, à ag­gra­ver la hausse des prix de vente et des loyers », sou­li­gnait en octobre 2017 la com­mis­sion des af­faires éco­no­miques de l’As­sem­blée na­tio­nale. Dé­sor­mais, il fau­dra faire mieux avec moins : le bud­get du lo­ge­ment a été ré­duit de 1,7 mil­liard d’eu­ros en 2018, et la loi Elan qui vient d’être vo­tée en pre­mière lec­ture pousse les or­ga­nismes HLM à s’au­to­fi­nan­cer da­van­tage.

EDU­CA­TION : L’AR­GENT NE VA PAS OÙ IL FAU­DRAIT

Pre­mier bud­get de la na­tion ( 50,6 mil­liards en 2018), comment l’Edu­ca­tion na­tio­nale ne fonc­tionne-t- elle pas mieux ? Sys­tème édu­ca­tif in­éga­li­taire, af­fec­té d’un fort dé­ter­mi­nisme so­cial ; ni­veau en baisse par rap­port aux autres pays de l’OCDE ; crise dans le re­cru­te­ment des pro­fes­seurs mal­gré l’in­dul­gence des ju­rys… Pour faire mieux, l’ur­gence n’est pas d’aug­men­ter en­core l’en­ve­loppe mais de la ré­par­tir mieux. Ain­si, se­lon l’OCDE, la France dé­pense beau­coup d’ar­gent dans le se­con­daire (12 % de plus par élève que la moyenne) mais pas as­sez dans le pri­maire (14 % de moins). La Cour des comptes a aus­si poin­té le coût de la for­ma­tion des en­sei­gnants (1 mil­liard an­nuel), loin d’être op­ti­male car ne fai­sant pas as­sez la place à l’ap­pren­tis­sage sur le ter­rain. Et on at­tend avec im­pa­tience une éva­lua­tion du grand plan pour le « numérique à l’école » lan­cé par Fran­çois Hol­lande en 2016, pour un mil­liard d’eu­ros.

FOR­MA­TION PRO­FES­SION­NELLE : CHÈRE, COM­PLI­QUÉE, IN­ÉGA­LI­TAIRE, IN­EF­FI­CACE

La France dé­pense plus d’une tren­taine de mil­liards par an pour sa for­ma­tion pro­fes­sion­nelle. Pour­tant, le dis­po­si­tif est, là aus­si, una­ni­me­ment consi­dé­ré comme in­ef­fi­cace. « 57 % des Fran­çais se consi­dèrent mal in­for­més sur la for­ma­tion pro­fes­sion­nelle et plus sur deux (55 %) es­time que la for­ma­tion qu’il a sui­vie ne ré­pond que par­tiel­le­ment ou pas du tout à ses at­tentes », in­di­quait en dé­but d’an­née le spé­cia­liste de l’emploi Ber­trand Mar­ti­not dans une note de l’Ins­ti­tut Mon­taigne. Outre l’énorme fro­mage que re­pré­sentent les fonds de la « form pro » pour les or­ga­nismes pa­ri­taires de col­lecte, le prin­ci­pal dé­faut est que ces fonds vont aux cadres su­pé­rieurs bien plus qu’aux ou­vriers. L’ac­cès a la for­ma­tion est com­plexe, in­éga­li­taire, le fi­nan­ce­ment est confus, l’ef­fi­ca­ci­té des for­ma­tions est peu éva­luée et les nou­velles tech­no­lo­gies y sont sous- dé­ve­lop­pées, ré­sume Ber­trand Mar­ti­not. Une grande re­mise à plat du sys­tème est ac­tuel­le­ment dis­cu­tée au Par­le­ment dans le cadre de la loi Pé­ni­caud.

PRIME D’AC­TI­VI­TÉ : QUELLE IN­CI­TA­TION À TRA­VAILLER ?

En mai, Bruno Le Maire a lan­cé un pa­vé dans la mare. Car c’est un pa­ra­doxe mais, avec la crois­sance et la baisse du chô­mage, on dé­pense moins en in­dem­ni­tés chô­mage mais plus en prime d’ac­ti­vi­té : lorsque les chô­meurs re­trouvent un emploi, ils com­mencent sou­vent en contrats pré­caires, à temps par­tiel… Et la prime d’ac­ti­vi­té – qui en 2016 s’est sub­sti­tuée à la prime pour l’emploi et le RSA ac­ti­vi­té – est jus­te­ment là pour en­cou­ra­ger cette re­prise d’emploi, en ap­por­tant un com­plé­ment de re­ve­nu pour les tra­vailleurs pauvres. Elle s’élève en moyenne à 158 eu­ros par mois par foyer et coûte presque 5 mil­liards d’eu­ros par an. Avec la baisse du chô­mage, l’en­ve­loppe va aug­men­ter. Mais si l’exé­cu­tif est ten­té de tou­cher à cette prime, il est pris dans un cor­ner, car ce­la va à l’en­contre de son cre­do de « l’éman­ci­pa­tion par le tra­vail » – Em­ma­nuel Ma­cron, pen­dant sa cam­pagne, avait même pro­mis une re­va­lo­ri­sa­tion. Quant à l’ef­fi­ca­ci­té de la prime d’ac­ti­vi­té, un rap­port of­fi­ciel d’éva­lua­tion pu­blié l’an pas­sé conclut à une réduction de 0,4 point du taux de pau­vre­té, mais s’avoue in­ca­pable de me­su­rer un éven­tuel ef­fet in­ci­ta­tif à la re­prise d’emploi.

AIDES AUX EN­TRE­PRISES : UNE JUNGLE IMPÉNÉTRABLE

Dé­but 2013, Jean-Marc Ay­rault avait de­man­dé au pré­sident de la ré­gion Rhône-Alpes, JeanJack Quey­ranne, de pas­ser au peigne fin 46,5 des 110 mil­liards d’eu­ros d’aides aux en­tre­prises pour trou­ver 3 mil­liards d’éco­no­mies. Bi­lan : ces in­ter­ven­tions sont « frag­men­tées, sé­di­men­tées (...), pas ma­jo­ri­tai­re­ment orien- tées vers les prio­ri­tés de la com­pé­ti­ti­vi­té de de­main et (...) in­suf­fi­sam­ment éva­luées » . Cinq ans plus tard, le ma­quis des aides a gros­si de 30 mil­liards et le constat reste dra­ma­ti­que­ment d’ac­tua­li­té. Les fi­nan­ce­ments in­ef­fi­caces, de quelques mil­lions par an, sont lé­gion. L’en­che­vê­tre­ment de mil­liers de dis­po­si­tifs venant de l’Etat, des com­munes et des ré­gions n’a tou­jours au­cune co­hé­rence d’en­semble. Le manque de pi­lo­tage reste criant, on ne sait pas com­bien coûte la ges­tion de ces aides et très peu est fait pour ci­bler ces aides sur la concur­rence in­ter­na­tio­nale et l’in­no­va­tion, là où nos voi­sins ont com­pris l’ef­fi­ca­ci­té de la « chasse en meute ». Seul l’ob­jec­tif d’éco­no­mie as­si­gné à Ber­cy est plus am­bi­tieux : 5 mil­liards d’eu­ros.

SI­PA PRESS

« 57 % des Fran­çais se consi­dèrent mal in­for­més sur la for­ma­tion pro­fes­sion­nelle », in­dique le spé­cia­liste de l’emploi Ber­trand Mar­ti­not.

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