Le mal­heur des An­glais ne suf­fit pas à don­ner du ta­lent aux Fran­çais

L'Opinion - - Modèle Social : Macron Persiste Et Signe - Pa­trick De­ved­jian @De­ved­jianP

JE SUIS CONVAIN­CU QUE LE BREXIT fait, chaque jour un peu plus, le mal­heur de la Grande-Bre­tagne et le pire est sans doute de­vant elle. Il est étrange que cette grande na­tion qui a in­ven­té la dé­mo­cra­tie par­le­men­taire, et qui en a fait l’ins­tru­ment de sa puis­sance, soit tom­bée dans le piège du po­pu­lisme ré­fé­ren­daire. Comment ré­soudre l’épi­neux pro­blème de l’Ir­lande que do­mine en­fin une paix sans fron­tière, mais tra­ver­sée par la zone eu­ro ? Jus­qu’où ira l’Ecosse dans son re­jet du Brexit ? Comment va évo­luer la frac­ture pro­fonde entre le Grand Londres et le reste du pays ? Comment la puis­sance fi­nan­cière bri­tan­nique, en­kys­tée dans la Ci­ty, va-telle conti­nuer à do­mi­ner la zone eu­ro qui la fait vivre et dont elle est de plus en plus ex­té­rieure ?

Ray­mond Aron consta­tait que ceux qui com­mencent les ré­vo­lu­tions ne voient ja­mais comment elles se ter­minent. Il est ré­vé­la­teur que les ini­tia­teurs du Brexit aient te­nu à s’écar­ter tout de suite de sa mise en oeuvre ! Sur le plan éco­no­mique, les ef­fets né­ga­tifs se font dé­jà sen­tir en Grande-Bre­tagne et la forte baisse de la livre ster­ling n’en est que le pre­mier symp­tôme, tan­dis que le nombre des ins­tal­la­tions d’en­tre­prises s’est ra­len­ti et que les re­gards des en­tre­pre­neurs mon­diaux se tournent da­van­tage vers le conti­nent eu­ro­péen.

Mais, pour au­tant, la France au­rait tort de se ré­jouir trop vite de l’avan­tage qu’elle ima­gine pou­voir ti­rer des en­nuis de notre voi­sin. Le risque pour notre pays est l’éter­nelle ten­ta­tion de la fa­ci­li­té, qui lui fait sou­vent croire qu’il peut se dis­pen­ser des ef­forts et des ré­formes in­con­tour­nables dont son Etat et sa gou­ver­nance ont dra­ma­ti­que­ment be­soin.

Image in­ter­na­tio­nale po­si­tive. Certes, la jeu­nesse et l’éner­gie du pré­sident de la Ré­pu­blique ont confé­ré à la France une image in­ter­na­tio­nale po­si­tive, confor­tée par la sta­bi­li­té de nos ins­ti­tu­tions, tan­dis que plu­sieurs pays voi­sins su­bis­saient des per­tur­ba­tions po­li­tiques. Quelques me­sures nou­velles sont bien­ve­nues, comme, par exemple, l’évo­lu­tion po­si­tive du sta­tut des im­pa­triés, ou la sup­pres­sion de l’ISF qui pé­na­li­sait l’in­ves­tis­se­ment. Notre pays a des atouts, à com­men­cer par sa po­si­tion géos­tra­té­gique au sein de l’Eu­rope, ser­vie, jus­qu’à main­te­nant, par un hub aé­rien très per­for­mant. Il dis­pose d’une qua­li­té de vie en­viée com­pa­rable à celle de l’Ita­lie, qui pâ­tit de son in­sta­bi­li­té.

L’Opi­nion a ren­du compte du « ba­ro­mètre de l’at­trac­ti­vi­té 2018 » pu­blié par E&Y. On en re­tien­dra es­sen­tiel­le­ment que, pour la pre­mière fois, la France rat­trape ses concur­rents en Eu­rope, pour le nombre de pro­jets d’in­ves­tis­se­ments étran­gers re­cen­sés sur son ter­ri­toire du­rant l’an­née 2017. La Grande-Bre­tagne de­meure en tête avec 1 205 pro­jets, l’Allemagne en a 1 124 et la France reste troi­sième avec 1 019 pro­jets. Ce­la ne mé­rite pas le co­co­ri­co una­nime que l’on a en­ten­du chez nous, mais c’est tout de même un sé­rieux ren­ver­se­ment de ten­dance et d’image, puisque la pro­gres­sion d’une an­née sur l’autre est de 31 %.

Ce bon ré­sul­tat tra­duit aus­si, en janvier 2018, une amé­lio­ra­tion de l’opi­nion des dé­ci­deurs sur le ter­ri­toire ayant la meilleure at­trac­ti­vi­té. Pa­ris ar­rive dé­sor­mais en tête de­vant Londres (37 % contre 34 %). Très peu d’en­tre­prises bri­tan­niques dé­mé­nagent mais les nou­velles ins­tal­la­tions se font da­van­tage sur le conti­nent.

En France, Pa­ris est la seule ville qui fi­gure dans le clas­se­ment des dix mé­tro­poles eu­ro­péennes les plus at­trac­tives ; c’est na­tu­rel­le­ment un ef­fet du cen­tra­lisme. Mais en Allemagne elles sont trois : d’abord Ber­lin, puis Franc­fort et en­fin Mu­nich. Il n’est pas in­utile de se sou­ve­nir qu’en 1992, au mo­ment du trai­té de Maas­tricht, la Grande-Bre­tagne de­man­dait l’ins­tal­la­tion de la Banque cen­trale eu­ro­péenne… à Londres. Ce qui était dé­jà un pa­ra­doxe po­li­tique ! L’Allemagne ob­te­nait Franc­fort en s’ap­puyant sur le suc­cès du mark, et on en voit au­jourd’hui le bé­né­fice pour elle, la France en gagnait la pré­si­dence, en rai­son de la qua­li­té de ses fonc­tion­naires. Ce clas­se­ment des ter­ri­toires fait éga­le­ment ap­pa­raître le fort re­dres­se­ment de plu­sieurs pays de l’Est et l’Allemagne est géo­gra­phi­que­ment bien pla­cée pour en bé­né­fi­cier.

La France au­rait tort de se ré­jouir trop vite de l’avan­tage qu’elle ima­gine pou­voir ti­rer des en­nuis de notre voi­sin. Le risque pour notre pays est l’éter­nelle ten­ta­tion de la fa­ci­li­té, qui lui fait sou­vent croire qu’il peut se dis­pen­ser des ef­forts et des ré­formes in­con­tour­nables

Pas­se­port fi­nan­cier. La Gran­deB­re­tagne paye sur­tout le risque de voir dis­pa­raître son droit au pas­se­port fi­nan­cier eu­ro­péen. C’est en ef­fet pour en­vi­ron 5 500 en­tre­prises du sec­teur fi­nan­cier bri­tan­nique le droit de vendre li­bre­ment leurs pro­duits dans les vingt-huit pays de l’Es­pace éco­no­mique eu­ro­péen. La fer­me­té jus­ti­fiée de la né­go­cia­tion eu­ro­péenne me­née par Michel Bar­nier dans sa re­la­tion avec la Pre­mière mi­nistre The­re­sa May est donc ex­trê­me­ment im­por­tante.

On le voit, la concur­rence de­meure vive et nom­breuse, et la France ne doit donc pas gâ­cher ses atouts. La crois­sance fran­çaise est moins éle­vée que celle de nos par­te­naires de la zone eu­ro, or le dy­na­misme du mar­ché in­té­rieur n’est pas né­gli­geable dans la prise de dé­ci­sion des investisseurs. Les pré­lè­ve­ments

Le contrôle a prio­ri est l’en­ne­mi de la crois­sance et il fait né­gli­ger le contrôle a pos­te­rio­ri qui est la seule vraie ga­ran­tie de la loi. C’est une dif­fi­cul­té cultu­relle qui est l’hé­ri­tage de l’ab­so­lu­tisme mo­nar­chique et dont la Ré­vo­lu­tion fran­çaise ne nous a pas gué­ris

obli­ga­toires ont at­teint le re­cord des pays de l’OCDE, en cor­ré­la­tion avec une dette qui conti­nue de gros­sir et une dé­pense pu­blique qui aug­mente de ma­nière ir­ré­pres­sible. Nous avons une ad­mi­nis­tra­tion ten­ta­cu­laire qui tend à tout contrô­ler jus­qu’à dé­cou­ra­ger les ini­tia­tives. Dans notre pays, les pro­cé­dures sont plus longues que les tra­vaux. Nous sommes le seul pays dé­mo­cra­tique à avoir da­van­tage de pré­fets que de par­le­men­taires, ils in­ter­viennent dans tous les do­maines et sont plus puis­sants qu’eux. En Ile-de-France, et en Ile-de-France seule, pour dé­pla­cer un siège so­cial dans des bu­reaux neufs à 100 mètres, il faut un agré­ment ad­mi­nis­tra­tif, dont la créa­tion date de 1955, et payer une re­de­vance spé­ciale.

Le contrôle a prio­ri est l’en­ne­mi de la crois­sance et il fait né­gli­ger le contrôle a pos­te­rio­ri qui est la seule vraie ga­ran­tie de la loi. C’est une dif­fi­cul­té cultu­relle qui est l’hé­ri­tage de l’ab­so­lu­tisme mo­nar­chique et dont la Ré­vo­lu­tion fran­çaise ne nous a pas gué­ris. La com­pé­ti­tion in­ter­na­tio­nale, dans la­quelle nous jouons la sur­vie de notre iden­ti­té cultu­relle, sup­pose d’abord une victoire sur nous-mêmes.

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