Ne m’ap­pe­lez plus ja­mais Air France

L'Opinion - - La Fabrique De L'Opinion - Oli­vier Ba­beau

LA FRANCE est le pays où, plus qu’ailleurs, les sym­boles l’em­portent sur la rai­son. Air France, que beau­coup consi­dèrent en­core comme une sorte de bien na­tio­nal, connaît un pi­toyable dé­clin dont la grève ac­tuelle est l’ul­time étape, faute d’avoir su dou­bler son pres­tige d’une stra­té­gie as­su­mée. Pour ra­ni­mer une com­pa­gnie en état de mort cé­ré­brale, un élec­tro­choc de­meure pos­sible. Il faut pour ce­la que l’Etat se re­tire au plus vite du ca­pi­tal d’Air France-KLM.

L’Etat est le pire des ac­tion­naires. Le por­te­feuille de ses par­ti­ci­pa­tions est beau­coup plus le ré­sul­tat d’une stra­ti­fi­ca­tion his­to­rique que d’une construc­tion co­hé­rente. Cette ab­sence de vue d’en­semble s’ac­com­pagne d’une at­ti­tude ra­re­ment fa­vo­rable à l’égard de cha­cune des en­tre­prises. Au­cun ac­tion­naire n’est plus vo­race que lui : EDF s’est ain­si fait sai­gner à blanc entre 2005 et 2015 en de­vant ver­ser 20 mil­liards d’eu­ros de di­vi­dendes… Sur­tout, l’Etat a le grand dé­faut d’al­ter­ner in­dé­ci­sion pure et vi­sions contra­dic­toires. Les ob­jec­tifs de ré­gu­la­tion s’op­posent aux vi­sées po­li­tiques qui elles-mêmes font pièce à la ra­tio­na­li­té éco­no­mique, ti­rant les pauvres or­ga­ni­sa­tions à hue et à dia.

La si­tua­tion d’Air France-KLM ne se­rait pas aus­si ca­tas­tro­phique sans cet ac­tion­naire tan­tôt abou­lique, tan­tôt schi­zo­phrène et le plus sou­vent cu­pide. La pré­sence de l’Etat au ca­pi­tal donne de plus à l’en­tre­prise un re­dou­table (et trom­peur) sen­ti­ment d’im­mor­ta­li­té. A l’image du « too big to fail » qui a pro­té­gé tant de banques, Air France se croit sans doute « too sym­bo­lic to fail ». Une com­pa­gnie qui porte (lit­té­ra­le­ment) si haut les cou­leurs de notre dra­peau et qui in­carne un peu du raf­fi­ne­ment fran­çais semble ne pas pou­voir dis­pa­raître. Ceux qui pensent ce­la ont tort : c’est ou­blier le sort des Pan Am, TWA, Swis­sair, Sa­be­na et bien­tôt Ali­ta­lia.

Re­dou­table concur­rence. C’est ou­blier aus­si que l’aé­rien connaît au­jourd’hui une re­dou­table concur­rence. Pour res­ter ren­table, une com­pa­gnie doit at­teindre une taille cri­tique, s’as­su­rer le contrôle des meilleures liai­sons et être ca­pable de po­si­tion­ner clai­re­ment une offre dans un mar­ché de plus en plus dual (low cost d’un cô­té, haut de gamme de l’autre).

Dans ce contexte, l’idée d’une ces­sion des par­ti­ci­pa­tions de l’Etat dans Air France-KLM au groupe Ac­cor est sé­dui­sante. Non seule­ment elle sub­sti­tue­rait à l’in­dé­ci­sion pu­blique un ac­tion­naire qui a fait preuve de sa ca­pa­ci­té à se mo­der­ni­ser et à mettre en oeuvre une vraie stra­té­gie de dé­ve­lop­pe­ment, mais en­core elle vien­drait faire du nou­vel en­semble un cham­pion eu­ro­péen du voyage pro­po­sant des offres com­bi­nées trans­port plus hô­tel com­mer­cia­le­ment ef­fi­caces. De quoi at­teindre le poids né­ces­saire pour qu’une pla­te­forme dé­te­nue en propre ri­va­lise avec les géants nu­mé­riques Boo­king ou Ex­pe­dia, évi­tant ain­si de voir confis­quée une bonne par­tie de la marge dé­ga­gée par ces pla­te­formes.

Abî­mée par les grèves et la pas­si­vi­té au mo­ment où tous les concur­rents se trans­forment, Air France peut en­core se res­sai­sir. Dé­bar­ras­sée de son ac­tion­naire pu­blic, as­so­ciée à un par­te­naire avec qui dé­ve­lop­per de nom­breuses sy­ner­gies, la com­pa­gnie fran­çaise peut es­pé­rer ac­com­plir en­fin son indispensable mue. Le meilleur ser­vice que l’Etat puisse au­jourd’hui rendre à Air France se­rait, pour pa­ra­phra­ser la chan­son de Sar­dou, de la « lais­ser tom­ber ».

Oli­vier Ba­beau est pré­sident de l’Ins­ti­tut Sa­piens.

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