« L’éco­no­miste ne doit pas se voir comme quel­qu’un dé­te­nant une vé­ri­té ab­so­lue! »

Yann Al­gan : « L’éco­no­mie est de­ve­nue une science ex­pé­ri­men­tale. Il n’est plus pos­sible de s’en te­nir à la vi­sion pré­sen­tée dans les ma­nuels, construite à par­tir d’axiomes théo­riques »

L'Opinion - - La Fabrique De L'Opinion - In­ter­view Irène In­chaus­pé et Cyrille La­chèvre @iin­chauspe Cy­rilleLa­chevre

Pro f e s s e u r d ’ é c o n o m i e à Sciences Po, Yann Al­gan est au­teur du pro­jet CORE (Cur­ri­cu­lum Open-ac­cess Re­sources in Eco­no­mics) : un nou­veau cours éla­bo­ré de fa­çon col­la­bo­ra­tive par des pro­fes­seurs d’éco­no­mie du monde en­tier, qui vise à re­nou­ve­ler l’en­sei­gne­ment de l’éco­no­mie pour la rendre com­pré­hen­sible par tous, et sor­tir des dé­bats théo­riques entre or­tho­doxes et hé­té­ro­doxes qui abou­tissent à dé­tour­ner les jeunes de cette science.

Comment est né le pro­jet CORE ?

L’idée est ap­pa­rue au len­de­main de la crise fi­nan­cière. Notre col­lec­tif d’éco­no­mistes s’est créé afin d’es­sayer de comprendre d’où ve­nait la pro­fonde in­sa­tis­fac­tion des étu­diants et de la so­cié­té ci­vile vis-à-vis de la science éco­no­mique. Nous avons in­ter­ro­gé des étu­diants et son­dé leurs in­ter­ro­ga­tions. Leurs grandes ques­tions por­taient sur les in­éga­li­tés, l’ori­gine des crises, les sources de pros­pé­ri­té, l’in­no­va­tion, la fa­çon de dé­ve­lop­per le bien- être ou en­core le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique. La plu­part de ces thèmes n’étaient pas du tout évo­qués dans les ma­nuels d’éco­no­mie des­ti­nés à l’en­sei­gne­ment su­pé­rieur. Les en­sei­gnants res­sen­taient aus­si une pro­fonde frus­tra­tion car ils ne pou­vaient pas vrai­ment ré­pondre à une ques­tion que cha­cun leur po­sait, au nom de leur ex­per­tise : quelles sont les rai­sons de cette crise ? Même chose pour les étu­diants en éco­no­mie in­ter­ro­gés par leurs proches. Ils avaient le sen­ti­ment que leur en­sei­gne­ment n’était pas utile, n’était pas an­cré dans la vie concrète, c’était de na­ture à dis­sua­der des vo­ca­tions.

On dit sou­vent que les Fran­çais « sont nuls en éco­no­mie ». Etes-vous d’ac­cord ?

Si les ci­toyens du monde, et en pre­mier lieu les Fran­çais, sont si cri­tiques vis-à-vis de l’éco­no­mie, c’est sans doute que son en­sei­gne­ment ac­tuel en est, pour par­tie, res­pon­sable. Ce­lui­ci est for­te­ment re­mis en cause dans le monde en­tier, et plus par­ti­cu­liè­re­ment en France, car il est ju­gé trop théo­rique, trop éloi­gné des grands en­jeux contem­po­rains et trop ré­duc­teur sur les com­por­te­ments hu­mains. C’est à par­tir de ce constat qu’est né en 2016 le pro­jet CORE. Au­jourd’hui, on ne peut plus en­sei­gner l’éco­no­mie comme si les trente der­nières an­nées n’avaient pas eu lieu.

Que s’est-il pas­sé du­rant cette pé­riode ?

La re­cherche en sciences éco­no­miques a fait d’énormes pro­grès et peut dé­sor­mais ré­pondre à cer­taines ques­tions. La science éco­no­mique est de­ve­nue plu­ri­dis­ci­pli­naire, elle in­tègre par exemple l’his­toire, la so­cio­lo­gie, mais aus­si la psy­cho­lo­gie et les neu­ros­ciences, no­tam­ment à tra­vers l’étude des biais cog­ni­tifs qui peuvent mo­di­fier les com­por­te­ments. Autre point fon­da­men­tal : la re­cherche s’ap­puie au­jourd’hui sur des sé­ries sta­tis­tiques longues, cer­taines re­montent même à l’avant Jé­susCh­rist ! Ce­la per­met d’ap­puyer des théo­ries, de dé­mon­trer – ou pas – les ef­fets et les li­mites de cer­taines po­li­tiques éco­no­miques dans un contexte don­né. Concrè­te­ment, il est pos­sible d’ana­ly­ser l’ef­fet du mul­ti­pli­ca­teur key­né­sien à par­tir de don­nées sta­tis­tiques : avant on se conten­tait d’étu­dier le mo­dèle IS.LM et de cal­cu­ler un mul­ti­pli­ca­teur théo­rique. Dé­sor­mais, on peut voir ses ef­fets qui dé­pendent de plu­sieurs fac­teurs.

C’est la fin du « toutes choses égales par ailleurs » ?

Tout à fait. Cette for­mule per­met­tait de ren­voyer des su­jets com­plexes en doc­to­rat, quand il n’y a plus per­sonne dans les am­phis ! Là, grâce aux don­nées, nous pou­vons ren­trer très loin dans le dé­tail dès les pre­mières an­nées d’études. Par exemple, des éco­no­mistes se sont pen­chés sur des ex­pé­riences na­tu- relles pour cal­cu­ler la taille du mul­ti­pli­ca­teur des dé­penses pu­bliques. Une illus­tra­tion est don­née par le rôle de la ma­fia ita­lienne dans la construc­tion. Quand les ma­fieux ont été ar­rê­tés, une par­tie des pots-de-vin dis­tri­bués a été stop­pée, et ce­la a eu un ef­fet di­rect sur les mises en chan­tier et a don­né un cas concret pour estimer l’im­pact des in­fra­struc­tures pu­bliques sur l’éco­no­mie lo­cale ! L’éco­no­mie est de­ve­nue une science ex­pé­ri­men­tale. Il n’est plus pos­sible de s’en te­nir à la vi­sion pré­sen­tée dans les ma­nuels, construite à par­tir d’axiomes théo­riques, qui consi­dèrent les hu­mains comme des êtres amo­raux, à la re­cherche de leurs in­té­rêts per­son­nels, avec des mar­chés concur­ren­tiels qui s’au­to­ré­gulent pour ar­ri­ver à un équi­libre.

Est-ce une vi­sion an­ti-li­bé­rale que vous pro­po­sez dans ce nou­veau pa­ra­digme ?

Nous vou­lons dé­pas­ser ces cli­vages idéo­lo­giques et être prag­ma­tiques. Pour mieux ré­pondre aux at­tentes des étu­diants, ce nou­vel en­sei­gne­ment prend le contre- pied des ma­nuels clas­siques, avec une idée simple : étu­dier la réa­li­té. Ain­si, quand il s’agit de par­ler de l’en­tre­prise, nous ne par­tons pas d’un cas abs­trait qui la consi­dère comme un fac­teur de pro­duc­tion. Nous pre­nons l’exemple d’Apple, en ex­pli­quant son fonc­tion­ne­ment, en par­lant du ma­na­ge­ment, des sa­la­riés, sans ja­mais ou­blier les contraintes qui pèsent sur elle et qui peut l’avoir conduit à opé­rer tel ou tel choix stra­té­gique. L’exis­tence de rentes par exemple se jus­ti­fie quand les en­tre­prises font des énormes in­ves­tis­se­ments en re­cherche et dé­ve­lop­pe­ment. Nous ne sommes ni pour ni contre la mon­dia­li­sa­tion, nous étu­dions ses ef­fets. La mon­dia­li­sa­tion a des ef­fets re­dis­tri­bu­tifs et un im­pact sur les in­éga­li­tés que nous ne pou­vons pas igno­rer. A nous de trou­ver les bonnes po­li­tiques pu­bliques pour rendre com­pa­tible l’in­no­va­tion et la réduction des in­éga­li­tés. Il faut ré­flé­chir à des fa­çons de sor­tir par le haut au­tre­ment que par le tout li­bé­ral ou le tout-pro­tec­tion­nisme.

De quelles autres réa­li­tés faut-il te­nir compte ?

D’abord, celle des êtres hu­mains, ca­pables à la fois de cal­cu­ler leur in­té­rêt mais aus­si de co­opé­rer et de se mon­trer gé­né­reux. Rien à voir donc avec l’ho­mo oe­co­no­mi­cus abs­trait dé­peint dans les ma­nuels que la plu­part des étu­diants uti­lisent. Il faut aus­si te­nir compte de la réa­li­té du monde d’au­jourd’hui en in­té­grant les dé­cou­vertes ré­centes de la re­cherche en éco­no­mie, qui aborde les pro­blèmes liés à l’en­vi­ron­ne­ment, à l’in­sta­bi­li­té éco­no­mique, ou aux in­éga­li­tés. En­fin ne pas ou­blier la réa­li­té de la science éco­no­mique, science hu­maine et so­ciale, qui n’est pas un ob­jet iso­lé mais s’en­ri­chit des ap­ports du droit, de l’his­toire, de la so­cio­lo­gie. Ce­la n’a rien d’idéo­lo­gique. Nous n’op­po­sons pas de fa­çon bi­naire et ca­ri­ca­tu­rale Keynes et Hayek. Nous in­té­grons leurs ap­ports res­pec­tifs pour créer un nou­veau pa­ra­digme.

Comment fonc­tionne CORE ?

Nous pro­po­sons un cours en ac­cès libre, dis­po­nible en E-Book qui puisse s’en­ri­chir au fur et à mesure de nou­velles re­cherches ou de nou­velles contri­bu­tions. Il est di­vi­sé en vingt-deux cha­pitres, pour le mo­ment, par­tant cha­cun d’une grande ques­tion : quelles sont les sources de la crois­sance, du chô­mage, de la pros­pé­ri­té et du bien être, etc... ? Cha­cun de ces thèmes est abor­dé avec le plus grand re­cul his­to­rique pos­sible et en mo­bi­li­sant le plus de sa­voir em­pi­rique dis­po­nible. En­suite, ces thèmes sont abor­dés sous un angle in­ter­na­tio­nal. Nous mul­ti­plions les exemples par pays ex­pli­quant comment cha­cun a trai­té cette pro­blé­ma­tique et quels en ont été les ré­sul­tats. Mais at­ten­tion : nous ex­pli­quons à chaque fois aux élèves quels étaient les contraintes et le contexte so­cié­tal jus­ti­fiant la mise en place de ces po­li­tiques. C’est tout à fait fon­da­men­tal, il n’est pas pos­sible d’abor­der l’éco­no­mie sans ex­pli­quer les contraintes ex­té­rieures qui se posent aux agents et ex­pliquent sou­vent les rai­sons pour les­quelles ils ont choi­si une po­li­tique par­ti­cu­lière. Ce­la per­met aux élèves de comprendre qu’on ne peut pas ré­pli­quer les mo­dèles à l’iden­tique par­tout.

Comment a été re­çu ce pro­jet par la com­mu­nau­té des en­sei­gnants ?

Très bien. D’abord parce qu’il est in­ter­na­tio­nal avec une uti­li­sa­tion dé­jà dans 180 pays. Nous avons d’ailleurs dé­bu­té par une ver­sion en langue an­glaise et la fran­çaise est en place de­puis deux se­maines, après avoir été dé­jà tes­tée à la Tou­louse School of Eco­no­mics et à Sciences Po. La com­mu­nau­té des éco­no­mistes a, pour l’ins­tant, adhé­ré au pro­jet ne se­rait-ce que parce qu’elle peut y par­ti­ci­per en en­ri­chis­sant nos conte­nus, un peu à la ma­nière de Wi­ki­pé­dia. Un comité d’éva­lua­tion ain­si qu’un comité scien­ti­fique sont char­gés d’éva­luer ces contri­bu­tions et de les in­té­grer si elles peuvent nour­rir le pro­jet.

« On ne peut plus en­sei­gner l’éco­no­mie comme si les trente der­nières an­nées n’avaient pas eu lieu »

La que­relle fait rage en France entre éco­no­mistes or­tho­doxes et at­ter­rés. Pou­vez vous les ré­con­ci­lier ?

Ce qui est cer­tain c’est que grâce aux don­nées, nous dis­po­sons au­jourd’hui d’énor­mé­ment d’élé­ments per­met­tant d’éclai­rer tous les dé­bats en cours. Main­te­nant, l’éco­no­miste ne doit pas se voir comme quel­qu’un dé­te­nant une vé­ri­té ab­so­lue ! On lui en de­mande beau­coup, il doit être ca­pable d’éclai­rer les dé­bats et aus­si de por­ter un ju­ge­ment, d’ap­por­ter une ré­ponse pour ré­soudre les pro­blèmes. C’est beau­coup trop : l’éco­no­mie est une ma­tière ex­trê­me­ment com­plexe qui ne per­met pas de tran­cher tou­jours avec cer­ti­tude. Nous de­vons sur­tout être at­ten­tifs aux de­mandes d’ex­pli­ca­tion des ci­toyens en es­sayant d’y ré­pondre le mieux pos­sible. Pour le reste, l’éco­no­miste doit res­ter mo­deste, comme un den­tiste pour re­prendre l’ex­pres­sion de Keynes.

DR

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