Op­po­si­tion: la grande panne

Dix-huit mois après l’élec­tion pré­si­den­tielle, Em­ma­nuel Ma­cron reste sans ad­ver­saire. Mal­gré l’im­po­pu­la­ri­té du chef de l’Etat, au­cune al­ter­na­tive ne s’im­pose aux yeux des Fran­çais. Un cas in­édit

L'Opinion - - La Une - Lu­do­vic Vi­gogne

L’ANTIENNE A TOU­JOURS VA­LEUR de baume ré­pa­ra­teur. « Quand je me re­garde, je me dé­sole. Quand je me com­pare, je me console » : qui, au pou­voir, n’a pas eu re­cours à cette for­mule, lorsque tout s’est écrou­lé ? Em­ma­nuel Ma­cron ne dé­roge pas à la règle. Le hui­tième pré­sident de la Ve Ré­pu­blique est dé­sor­mais un chef de l’Etat très im­po­pu­laire. Mais, au mi­lieu de ce pay­sage sombre, un point lu­mi­neux per­met de lui faire gar­der es­poir : l’état de l’op­po­si­tion face à lui.

Dix-huit mois après la pré­si­den­tielle, celle-ci reste en ef­fet en pi­teux état. Au­cun des par­tis qui la com­posent ne re­pré­sente aux yeux des Fran­çais une al­ter­na­tive. Entre la ma­jo­ri­té et ses ad­ver­saires, il n’y a éton­ne­ment au­cun vase com­mu­ni­cant. L’ins­ti­tut Elabe a de­man­dé ré­cem­ment (les 23 et 24 oc­tobre) aux Fran­çais quel mou­ve­ment in­car­nait le mieux, à leurs yeux, l’op­po­si­tion à Em­ma­nuel Ma­cron et au gou­ver­ne­ment d’Edouard Phi­lippe. 49 % d’entre eux ont ré­pon­du au­cun. Ja­mais, de­puis mai 2017, ce chiffre n’a été aus­si éle­vé.

Cet été, à l’oc­ca­sion de l’af­faire Be­nal­la, les op­po­si­tions au pou­voir ma­cro­niste s’étaient fait plai­sir. A l’As- sem­blée na­tio­nale, comme au Sé­nat, elles avaient fait cause com­mune et mis gran­de­ment en dif­fi­cul­té la ma­jo­ri­té. Elles lui avaient même fait mettre un ge­nou à terre, en ob­te­nant une vic­toire sym­bo­lique : le re­trait de l’exa­men de la ré­forme consti­tu­tion­nelle. Ce n’était qu’un trompe-l’oeil. Un tri­mestre plus tard, alors que l’exé­cu­tif a su­bi une ren­trée plus que com­pli­quée, l’au­tomne est aus­si là pour La France in­sou­mise, Les Ré­pu­bli­cains, le Ras­sem­ble­ment na­tio­nal et le Par­ti so­cia­liste.

Re­jet glo­bal. Au­cune de ces for­ma­tions ne pro­fite de l’af­fai­blis­se­ment d’Em­ma­nuel Ma­cron. Se­lon le son­dage d’Elabe, 21 % des Fran­çais jugent que le mou­ve­ment de Jean-Luc Mé­len­chon est ce­lui qui in­carne le mieux l’op­po­si­tion ; ils étaient 35 % un an plus tôt. 14 % es­timent que c’est plu­tôt le par­ti le­pé­niste ; ils étaient 16 % en juin. 10 % optent pour Les Ré­pu­bli­cains, ils étaient 13 % (un re­cord) à l’hi­ver der­nier. Et 3 % ré­pondent qu’il s’agit du PS. En fait, le re­jet est glo­bal. « Les Fran­çais ont le sen­ti­ment que per­sonne ne ré­pond à leurs pro­blèmes », ré­sume Ber­nard Sa­na­nès, le pré­sident d’Elabe.

Comment ex­pli­quer un tel désa­veu pour l’op­po­si­tion ? D’abord il ne faut pas

sous-es­ti­mer l’am­pleur de la claque de 2017. Les Ré­pu­bli­cains, qui s’ima­gi­naient en grand vain­queur de l’al­ter­nance qua­si­ment de fa­çon au­to­ma­tique, ont été éli­mi­nés dès le pre­mier tour de la pré­si­den­tielle – une pre­mière dans leur his­toire. Le PS a vu le nombre de ses par­le­men­taires di­vi­sés par quatre. Eu­rope Eco­lo­gie-Les Verts a dis­pa­ru de l’As­sem­blée na­tio­nale… Après de tels trau­ma­tismes, il faut du temps pour ré­pa­rer le vi­vant, si ce­la est en­core pos­sible.

« Le doute ». Il y a en­suite l’image des lea­ders de par­tis. Ce sont des per­son­na­li­tés en re­trait de la po­li­tique na­tio­nale (Ni­co­las Hu­lot, Alain Jup­pé, Ni­co­las Sar­ko­zy au­près des sym­pa­thi­sants LR, Fran­çois Hol­lande au­près des sym­pa­thi­sants PS…) qui oc­cupent le haut des son­dages. Alors que l’ac­tua­li­té de­meure for­te­ment po­la­ri­sée au­tour d’Em­ma­nuel Ma­cron, les di­ri­geants des par­tis se re­trouvent en bas des clas­se­ments. « Les mé­ca­niques sont dif­fé­rentes mais quelque

« Mé­len­chon a pu ca­pi­ta­li­ser sur l’image de Pré­sident des riches, Wau­quiez et LR sur le pou­voir d’achat, mais on est da­van­tage sur un dis­cours cri­tique que sur une ca­pa­ci­té à pro­po­ser des idées nou­velles »

part, il y a un point com­mun entre eux : le doute, dé­crypte Ber­nard Sa­na­nès. Il y a un doute sur le lea­der­ship pour Ma­rine Le Pen, un doute sur la ca­pa­ci­té à ras­sem­bler pour Laurent Wau­quiez et un doute sur la ca­pa­ci­té à s’op­po­ser et à se contrô­ler pour Jean-Luc Mé­len­chon. La li­mite des op­po­si­tions ac­tuelles, c’est qu’au­cune n’ar­rive à dé­pas­ser son camp et à mordre sur l’ex­té­rieur. Elles res­tent toutes dans leurs cou­loirs. »

Il y a en­fin une ex­pli­ca­tion struc­tu­relle. Les par­tis ne sont-ils pas en train de se trans­for­mer en co­quille vide ? For­te­ment en­det­tés, ils voient leurs ef­fec­tifs bais­ser for­te­ment. Se­lon des chiffres que s’est pro­cu­rés l’Opi­nion, seule­ment 1 363 adhé­rents LR ont vo­té, dans le Nord, pour élire le pré­sident de la fé­dé­ra­tion dé­par­te­men­tale de leur par­ti le 13 oc­tobre. Ils étaient 499 dans le Bas-Rhin, 52 dans la Meuse et 2 799 à Pa­ris (lors du se­cond tour, le 14 oc­tobre).

Tan­dis qu’Em­ma­nuel Ma­cron a em­brouillé les es­prits, quelle est leur ligne ? Le PS se dé­porte, à nou­veau, à gauche. Ma­rine Le Pen se re­po­si­tionne à droite en aban­don­nant la ligne Phi­lip­pot. « Jean-Luc Mé­len­chon a pu ca­pi­ta­li­ser sur l’image de Pré­sident des riches, Laurent Wau­quiez et LR sur le pou­voir d’achat, mais on est da­van­tage sur un dis­cours cri­tique que sur une ca­pa­ci­té à pro­po­ser des idées nou­velles », constate Ber­nard Sa­na­nès.

L’ab­sence d’élec­tions n’a pas ai­dé non plus l’op­po­si­tion à re­trou­ver une dy­na­mique. Les pre­mières du quin­quen­nat, les eu­ro­péennes, le 26 mai pro­chain, ne de­vraient rien chan­ger. Ce scru­tin n’a ja­mais struc­tu­ré la vie po­li­tique fran­çaise (qu’est-il res­té du triomphe de Pas­qua et Villiers au len­de­main de 1999, de ce­lui d’EELV après 2009 ?). Cette fois, le ré­sul­tat s’an­nonce d’ores et dé­jà très frag­men­té (et si au­cune ne dé­pas­sait les 20 % ?). L’an­née sui­vante vien­dront les mu­ni­ci­pales. Se­ront-elles la vraie oc­ca­sion du re­bond pour les op­po­si­tions ? C’est loin d’être sûr. Beau­coup de maires sor­tants fe­ront tout pour dé­po­li­ti­ser l’élec­tion – leur par­ti se­ra leur ville. Plus que pour l’op­po­si­tion, ce scru­tin se­ra un en­jeu pour La Ré­pu­blique en marche : ce­la per­met­tra de me­su­rer ce qu’il reste de la vague de 2017 et de jau­ger si le mou­ve­ment ma­cro­niste peut être pé­renne.

« On est tout seul ! » Pour­tant, il ne faut pas s’y trom­per. La na­ture a hor­reur du vide ; sur le ter­rain, de nou­veaux phé­no­mènes ap­pa­raissent. Consé­quence de l’in­ter­dic­tion du cu­mul des man­dats, des féo­da­li­tés se mettent en place, échap­pant au contrôle des par­tis. En Cha­ren­teMa­ri­time, Do­mi­nique Bus­se­reau, pré­sident du con­seil dé­par­te­men­tal, qui a ren­du sa carte de LR, a ain­si créé un par­ti lo­cal, Cha­rente-Ma­ri­time ave­nir. A droite, les élus com­mencent à avoir un drôle de sen­ti­ment. « On n’a ja­mais été aus­si seuls sur le ter­rain, constate Sté­pha­nie Von Euw, élue LR du Val-d’Oise. Le PS a dis­pa­ru, LREM n’existe pas. Le RN n’a ja­mais tra­di­tion­nel­le­ment exis­té en de­hors des élec­tions. La France in­sou­mise n’est pré­sente que dans des poches très lo­ca­li­sées. On est tout seul ! » « Je n’ai plus d’op­po­si­tion, ra­conte Gilles Pla­tret, maire LR de Cha­lon-sur-Saône de­puis 2014. Lors de l’avant­der­nier con­seil mu­ni­ci­pal, elle n’a même pas pris la pa­role. »

A sa ma­nière, Fran­çois Hol­lande ne dit pas autre chose. Très frap­pé par l’im­pré­pa­ra­tion d’Em­ma­nuel Ma­cron à l’exer­cice du pou­voir et aux consé­quences im­pré­vi­sibles de cet ama­teu­risme, l’ex-chef de l’Etat pense que s’il y avait de­main une dis­so­lu­tion, ce se­rait un raz-de-ma­rée pour la droite, et plu­tôt de ten­dance très dure…

SI­PA PRESS

Se­lon le son­dage d’Elabe, 21 % des Fran­çais jugent que le mou­ve­ment de Jean-Luc Mé­len­chon est ce­lui qui in­carne le mieux l’op­po­si­tion ; ils étaient 35 % un an plus tôt.

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