Le sur­moi illi­bé­ral de Mé­len­chon

L'Opinion - - Donald Trump, What Else ? - Gilles Sa­va­ry

CE QU’A MON­TRÉ Jean-Luc Mé­len­chon lors de la per­qui­si­tion de ses lo­caux consti­tue un re­tour d’âges po­li­tiques que l’on croyait dé­fi­ni­ti­ve­ment ré­vo­lus dans notre dé­mo­cra­tie. Bien d’autres per­son­na­li­tés po­li­tiques que lui ont été confron­tées à pa­reille si­tua­tion, qui ne leur était pas plus agréable. Peu ont osé et ma­ni­fes­té une ré­ac­tion aus­si vio­lente et aus­si mé­pri­sante des ins­ti­tu­tions et des prin­cipes fon­da­men­taux de notre Ré­pu­blique. Passe en­core qu’il nous ait re­joué le vau­de­ville du com­plot ély­séen en vue de ma­quiller une in­cri­mi­na­tion de droit com­mun en pro­cès po­li­tique. De tout temps, la mo­da­li­té po­li­tique de l’ex­ploi­ta­tion de l’homme par l’homme a consis­té à sub­ver­tir la cré­du­li­té po­pu­laire ! Cette vieille fi­celle a heu­reu­se­ment beau­coup perdu en cré­di­bi­li­té de­puis que les juges se sont af­fran­chis de leurs an­tiques « pu­deurs » à l’égard du per­son­nel po­li­tique, sous la vi­gi­lance d’une presse à l’af­fût de la moindre in­ter­fé­rence.

Ce qui est ex­cep­tion­nel dans cette sé­quence, c’est la dé­bauche d’in­sultes hu­mi­liantes pro­fé­rées à l’en­contre de fonc­tion­naires en ser­vice ; ce sont les en­traves et les in­ti­mi­da­tions op­po­sées au tra­vail de la jus­tice ; ce sont les ana­thèmes d’une rare vio­lence adres­sés aux mé­dias et en par­ti­cu­lier à un mé­dia de ser­vice pu­blic res­pec­té pour son pro­fes­sion­na­lisme et sa dé­on­to­lo­gie.

Contes­ta­tion ré­ac­tion­naire. Mais le plus si­dé­rant, c’est la pré­ten­tion d’im­mu­ni­té mes­sia­nique et d’in­tou­cha­bi­li­té per­son­nelle ex­ci­pée par Jean-Luc Mé­len­chon. Qu’il s’agisse d’une im­pro­bable perte de contrôle, ou plus sû­re­ment d’une stra­té­gie dé­li­bé­rée d’in­ti­mi­da­tion et de di­ver­sion im­porte peu. Cet épi­sode freu­dien ré­vèle que Jean-Luc Mé­len­chon se si­tue dé­sor­mais plus proche d’Or­ban ou de Kac­zyns­ki que de Mon­tes­quieu ou de la IIIe Ré­pu­blique. Sa rhé­to­rique comme son com­por­te­ment sont ca­rac­té­ris­tiques de la pla­nète « illi­bé­rale », plu­tôt que du res­pect des prin­cipes de sé­pa­ra­tion des pou­voirs et de li­ber­té de la presse hé­ri­tés de la Ré­vo­lu­tion fran­çaise. Sa culture an­ti­ca­pi­ta­liste ne prê­te­rait pas à s’en éton­ner outre me­sure s’il s’agis­sait d’une nou­velle saillie contre le li­bé­ra­lisme éco­no­mique, plu­tôt que d’une contes­ta­tion ré­ac­tion­naire des fon­de­ments du li­bé­ra­lisme po­li­tique et de notre dé­mo­cra­tie ré­pu­bli­caine.

Elle nous ren­voie à sa sym­pa­thie pour les des­potes pro­vi­den­tiels, de Ro­bes­pierre à Pou­tine en pas­sant par Cha­vez, pour­vu qu’ils se pa­rent des bonnes in­ten­tions de la lutte des classes ou d’une ré­pul­sion épi­der­mique pour les An­glo-saxons. Jean-Luc Mé­len­chon n’est sans doute pas in­dif­fé­rent à l’air du temps qui tra­duit, scru­tins après scru­tins de par le monde, une dé­pré­cia­tion pan­dé­mique de la dé­mo­cra­tie et du li­bé­ra­lisme po­li­tique. Et il n’est pas ex­clu que ses charges contre la presse et la jus­tice, pour cho­quantes qu’elles ap­pa­raissent aux élites, re­cueillent un écho po­pu­laire.

Ce fai­sant il cible le fonds de com­merce pré­emp­té par le Ras­sem­ble­ment na­tio­nal mais avec bien peu de chances d’en­ta­mer son socle d’an­té­rio­ri­té. Par contre, il vient pro­ba­ble­ment de se pri­ver de la pers­pec­tive de ras­sem­bler un jour tout l’élec­to­rat de gauche dont une large com­po­sante n’en­tend tran­si­ger ni sur les li­ber­tés pu­bliques, ni sur la construc­tion eu­ro­péenne. Du coup, entre les dif­fi­cul­tés de Ma­cron et la dé­rive de Mé­len­chon, un es­pace po­li­tique s’est su­brep­ti­ce­ment rou­vert pour la gauche dé­mo­cra­tique. Mais quand se­ra-t-elle en état d’en faire quelque chose ?

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