« On n’écoute plus ni rai­son ni science : le conspi­ra­tion­nisme a ga­gné le dé­bat agri­cole »

: « La droite forte, néo­gaul­liste, qu’elle soit au pou­voir ou pas, pro­té­geait l’agri­cul­ture. Ce­la a du­ré jus­qu’à Chi­rac. Avec Sar­ko­zy, c’était dé­jà moins le cas, il y avait une forme de dé­fiance »

L'Opinion - - Donald Trump, What Else ? - Ed­dy Fou­gier In­ter­view Em­ma­nuelle Du­cros t @em­ma_­du­cros

Pes­ti­cides, viande, ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique... les agri­cul­teurs sont de­ve­nus la cible de toutes les at­taques. Ed­dy Fou­gier, ex­pert-consul­tant spé­cia­li­sé dans l’étude des mou­ve­ments pro­tes­ta­taires et des ten­dances so­cié­tales, dé­crypte le sen­ti­ment de désa­mour à leur en­contre res­sen­ti par les pro­fes­sions agri­coles, par­fois nom­mé « agri­ba­shing ».

Sur quoi re­pose le sen­ti­ment des agri­cul­teurs fran­çais qu’ils sont vic­times d’un « agri­ba­shing » ?

Ce sen­ti­ment qu’une par­tie de l’opi­nion pu­blique leur est hos­tile et leur en veut est dif­fus. Il se cris­tal­lise sur ce que le monde agri­cole lit sur les ré­seaux so­ciaux, en­tend dans les mé­dias. Il re­pose aus­si sur des mo­ments mé­dia­tiques forts, comme la dif­fu­sion par l’as­so­cia­tion an­ti­viande L214, en oc­tobre 2015, d’une vi­déo mon­trant des images cho­quantes d’abat­toirs puis, en 2016, d’éle­vages. En fé­vrier 2016, une émis­sion de « Cash In­ves­ti­ga­tion » sur les pes­ti­cides, tour­née en par­tie dans les vignes du Bor­de­lais, avait été un énorme choc. Plus ré­cem­ment, la pé­ti­tion an­ti­pes­ti­cides de syn­thèse « Nous vou­lons des co­que­li­cots » par le jour­na­liste Fa­brice Ni­co­li­no, qui a dé­jà re­cueilli 230 000 si­gna­tures, a été res­sen­tie comme une nou­velle agres­sion. Les dif­fé­rentes pu­bli­ca­tions alar­mistes et mé­dia­tiques de l’as­so­cia­tion Gé­né­ra­tions Fu­tures sur les pes­ti­cides ajoutent au trouble.

L’« agri­ba­shing » existe-t-il vrai­ment ?

Les points de vue di­vergent sur ce point au sein même de la pro­fes­sion agri­cole. Le syn­di­cat ma­jo­ri­taire FNSEA af­firme que oui. Pour la Coor­di­na­tion ru­rale, à l’autre bout du spectre syn­di­cal, ab­so­lu­ment pas. Pour moi, ce qui est cer­tain, c’est que la cri­tique dé­jà an­cienne de l’agri­cul­ture conven­tion­nelle s’in­ten­si­fie. Elle s’étend à de nou­velles thé­ma­tiques qui font mal aux agri­cul­teurs. Dans les an­nées 2000, on s’en pre­nait aux OGM, même s’ils n’exis­taient pas con­crè­te­ment dans les champs. On par­lait de mal­bouffe. Lorsque l’on évo­quait les pes­ti­cides, c’était pour s’in­quié­ter des abeilles. On de­man­dait à l’agri­cul­ture d’être plus « rai­son­née ». Au­jourd’hui, ce qui est re­mis en cause est bien plus vaste : l’usage des pes­ti­cides de syn­thèse dans leur en­semble, l’éle­vage, des pans en­tiers de cultures in­ten­sives. On touche à l’os, au coeur du sys­tème. Les ac­tions et les pro­pos de plus en plus vio­lents vont au-de­là de la cri­tique. Ils sont vé­cus comme une re­mise en cause de l’exis­tence de la pro­fes­sion el­le­même. On l’ac­cuse de sac­ca­ger l’en­vi­ron­ne­ment, d’em­poi­son­ner les ci­toyens, de cau­ser des can­cers. Les ré­so­nances de la cri­tique ont aus­si chan­gé de di­men­sion. Lorsque Ma­rieMo­nique Ro­bin a pro­duit son re­por­tage « Le monde se­lon Mon­san­to », il a été dif­fu­sé as­sez confi­den­tiel­le­ment sur Arte et il par­lait sur­tout aux convain­cus. Dé­sor­mais, « Cash In­ves­ti­ga­tions » ou le jour­na­liste Ay­me­ric Ca­ron, qui pro­meut le vé­ga­nisme, s’adressent au grand pu­blic. Leurs thèses sortent du cercle res­treint dans le­quel elles tour­naient.

Les agri­cul­teurs que vous avez in­ter­viewés pour pro­duire votre étude se sentent seuls, sans pro­tec­tion face à la re­mise en cause de leur exis­tence ?

Oui. Ils ont long­temps bé­né­fi­cié d’un pa­re­feu po­li­tique. La droite forte, néo­gaul­liste, qu’elle soit au pou­voir ou pas, pro­té­geait le monde agri­cole. Ce­la a du­ré jus­qu’à Jacques Chi­rac. Avec Ni­co­las Sar­ko­zy, c’était dé­jà moins le cas, il y avait une forme de dé­fiance. Au­jourd’hui, la droite n’est plus vrai­ment là et les rap­ports du monde agri­cole au pou­voir, que ce soit aux mi­nis­tères, aux dé­pu­tés, sont deve« nus une source d’in­sé­cu­ri­té, dans un contexte éco­no­mique par­ti­cu­liè­re­ment dif­fi­cile. On voit émer­ger chez eux une sorte de fan­tasme d’hor­reur : et si de­main tout s’ar­rê­tait ?

Der­rière l’agri­ba­shing, der­rière la re­mise en cause du mo­dèle agri­cole et de ce qui a consti­tué ses pro­grès et qui a per­mis à la France d’at­teindre une in­dé­pen­dance ali­men­taire dans l’après-guerre, il y a une contes­ta­tion de la science. On le voit avec les études sur les pes­ti­cides qui sont contes­tées par des scien­ti­fiques. Pour­quoi la rai­son perd-elle à ce point du ter­rain quand il s’agit d’agri­cul­ture ?

Il est faux de croire que sans un cer­tain nombre d’or­ga­ni­sa­tions mi­li­tantes qui s’at­taquent à l’agri­cul­ture, il n’y au­rait pas de pro­blème. Des as­so­cia­tions sortent ré­gu­liè­re­ment des en­quêtes alar­mistes sur les cé­réales, les ré­si­dus de pes­ti­cides, et des émis­sions grand pu­blic trouvent de l’écho car elles s’at­taquent à un ter­rain qui a été dé­sta­bi­li­sé par des dé­ra­pages pré­cé­dents. S’il n’y avait pas eu, au­pa­ra­vant, de scan­dales, ce­la ne fonc­tion­ne­rait pas. Mais les ex­perts et un cer­tain nombre de scien­ti­fiques ont été dé­cré­di­bi­li­sés par les af­faires du sang conta­mi­né, du nuage de Tcher­no­byl, de la vache folle. A tort ou à rai­son, le monde scien­ti­fique a don­né le sen­ti­ment de pri­vi­lé­gier des in­té­rêts éco­no­miques à la san­té. Il y a dé­sor­mais un sou­ci de cré­di­bi­li­té de sa pa­role. L’opi­nion pu­blique a été tra­vaillée, pré­pa­rée par ces scan­dales à en­tendre des dis­cours dé­pour­vus de rai­son. Le doute est en­tre­te­nu op­por­tu­né­ment par des as­so­cia­tions en­vi­ron­ne­men­ta­listes, des émis­sions sen­sa­tion­nelles. Dé­sor­mais, der­rière tout scien­ti­fique ou tout jour­na­liste, pour toute une po­pu­la­tion sen­si­bi­li­sée, c’est comme si Bayer Mon­sa­to par­lait. Dans les cam­pagnes, une com­pé­ti­tion s’est en­ga­gée entre les néo­ru­raux et les pay­sans. Dans les villes, on s’est éloi­gné d’une réa­li­té de ter­rain, et ce­la rend in­sup­por­table les souf­frances réelles ou sup­po­sées des ani­maux d’éle­vage. Sur ces bases, il est im­pos­sible d’avoir un dé­bat rai­son­né, struc­tu­ré. Cha­cun se de­mande quels sont les in­té­rêts dé­fen­dus par l’autre camp ». On prête à cha­cun des in­ten­tions, on n’écoute plus les ar­gu­ments ou les études sé­rieuses. Un conspi­ra­tion­nisme gé­né­ra­li­sé a ga­gné le dé­bat agri­cole.

Le monde agri­cole n’est pas exempt de re­proches dans ce dé­bat faus­sé.

Non, ef­fec­ti­ve­ment. Lui aus­si voit des lob­bies par­tout. Des lob­bies du bio, des lob­bies an­ti-agri­coles. Les agri­cul­teurs aus­si fan­tasment beau­coup la so­cié­té. Ils ont le sen­ti­ment qu’on leur de­mande tou­jours plus : d’en­tre­te­nir les pay­sages, d’amé­lio­rer sans cesse leurs pra­tiques, tout en res­tant dans une ima­ge­rie idéale de la ferme de carte pos­tale. Ils ont le sen­ti­ment que la so­cié­té ne com­prend pas ce qu’est leur réa­li­té éco­no­mique, la né­ces­si­té d’une com­pé­ti­ti­vi­té, la lour­deur des in­ves­tis­se­ments. Mais cette pré­ten­due per­cep­tion de la réa­li­té est le fruit du mi­roir dé­for­mant ten­du par les as­so­cia­tions en­vi­ron­ne­men­ta­listes au monde agri­cole. Dans les faits, une image po­si­tive des agri­cul­teurs de­meure. Les son­dages le montrent, la fré­quen­ta­tion du

Sa­lon de l’Agri­cul­ture aus­si. Les mou­ve­ments so­ciaux des agri­cul­teurs ne font pas l’ob­jet de la même exas­pé­ra­tion que ceux des che­mi­nots ou des en­sei­gnants. Et le pro­duit agri­cole de qua­li­té a en­core bonne presse. Les obs­tacles réels ne sont sans doute pas si hauts que le monde agri­cole l’ima­gine. Ed­dy Fou­gier est ex­pert­con­sul­tant spé­cia­li­sé dans l’étude des mou­ve­ments pro­tes­ta­taires et des ten­dances so­cié­tales. Il est char­gé d’en­sei­gne­ment à Sciences Po Aix et à l’Au­den­cia Bu­si­ness School de Nantes. Il est éga­le­ment cher­cheur as­so­cié à l’Iris, l’Ins­ti­tut de re­la­tions in­ter­na­tio­nales et stra­té­giques. Par ailleurs, il tient ré­gu­liè­re­ment des ru­briques dans la presse agri­cole spé­cia­li­sée. Il est l’au­teur de l’étude « Le Monde agri­cole face au dé­fi de l’agri­ba­shing ».

Est-il pos­sible de re­mettre de la rai­son dans ce dé­bat à vif ?

Ce ne se­ra pas fa­cile. Les agri­cul­teurs qui se sentent at­ta­qués, me­na­cés doivent com­prendre que ce­la ne sert à rien de ré­pondre à chaque at­taque. Il est in­utile de fer­railler avec le mi­li­tant Fran­çois Veille­rette, qui anime Gé­né­ra­tions Fu­tures, ou avec Green­peace. Il se­rait né­ces­saire de ré­ta­blir des faits face aux fake news ou aux dis­tor­sions d’études pseu­dos­cien­ti­fiques. Les agences sa­ni­taires n’étant plus lé­gi­times, les syn­di­cats agri­coles non plus, il va fal­loir faire émer­ger des tiers de confiance sus­cep­tibles de faire un fact-che­cking dé­pas­sion­né, sans po­lé­mique. Par­ler di­rec­te­ment aux consom­ma­teurs, aux ci­toyens. Ce­la sup­pose aus­si de rap­pro­cher l’agri­cul­ture du reste de la so­cié­té. Mais cette consta­ta­tion ne se li­mite pas au monde agri­cole. Elle est vraie pour le monde éco­no­mique en gé­né­ral.

Nombre d’agri­cul­teurs ont dé­jà pris les choses en main, ils sont très ac­tifs sur les ré­seaux so­ciaux, sur You­Tube. Mais ce sont en­core des ini­tia­tives dis­per­sées. Ils peinent à sor­tir du cercle. Il leur faut trou­ver un moyen de par­ler di­rec­te­ment au grand pu­blic. Pour ce­la, on bute sur la cré­di­bi­li­té des pos­sibles re­lais, comme par exemple la FNSEA, qui est tou­jours soup­çon­née de dé­fendre « les gros ». Se pose dé­sor­mais la ques­tion Kis­sin­ger : lui se de­man­dait qui ap­pe­ler lors­qu’il vou­lait par­ler à l’Eu­rope. Qui ap­pe­ler quand on veut par­ler aux agri­cul­teurs ? Il est né­ces­saire de faire émer­ger des fi­gures pour ré­pondre aux contes­ta­tions, des in­car­na­tions de l’ob­jec­ti­vi­té. Il existe au Ca­na­da le Cen­ter for Food In­te­gri­ty, une struc­ture cré­dible, neutre, qui dé­par­tage monde agri­cole, agro­chi­mie et ONG. Lorsque la so­cié­té et les mé­dias sont dé­mu­nis face à des su­jets comme les bé­bés sans bras, ce­la pour­rait être sa­lu­taire d’avoir un centre de res­sources fiable. Alors que les an­goisses liées au chan­ge­ment cli­ma­tique rendent toute sé­ré­ni­té im­pos­sible, il nous faut, pour le bien de tous, sor­tir de ce cli­mat d’hys­té­rie, de vio­lence et de dé­la­tion.

« Il va fal­loir faire émer­ger des tiers de confiance sus­cep­tibles de faire un fact-che­cking dé­pas­sion­né. Par­ler di­rec­te­ment aux consom­ma­teurs, aux ci­toyens. Ce­la sup­pose aus­si de rap­pro­cher l’agri­cul­ture du reste de la so­cié­té »

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