Les ter­ri­toires, l’autre as­som­moir de Ma­cron

L'Opinion - - Loi De 1905 : Les Choix De Macron - Eric Le Bou­cher t @EricLeBou­cher

IL Y A LE POU­VOIR D’ACHAT. Unique ob­jet du res­sen­ti­ment des Fran­çais et, de par le fait, unique angle d’at­taque de l’op­po­si­tion. Pre­mier as­som­moir pour le Pré­sident qui, dit-il, « n’a pas été élu pour ça », pour la de­mande, mais pour la com­pé­ti­ti­vi­té, pour l’em­ploi, pour l’offre. Le pou­voir d’achat croît, il n’a ja­mais ces­sé de croître, ce qui ne si­gni­fie pas qu’il soit fa­cile de vivre avec un Smic. Une op­po­si­tion sans hy­po­cri­sie de­vrait l’ad­mettre mais, fi des maux vé­ri­tables de l’éco­no­mie fran­çaise, elle trouve bon de se re­faire sur un mau­vais su­jet. Dé­ma­go­gie quand tu nous tiens.

L’autre as­som­moir est le ter­ri­toire, ou plu­tôt, ver­sion plu­rielle, « les ter­ri­toires ». De même qu’Em­ma­nuel Ma­cron est ac­cu­sé de re­gar­der avec dé­dain les gens qui n’ar­rivent pas à joindre les deux bouts, il est dé­non­cé pour ne pas ai­mer « les ter­ri­toires », la vraie France. Les flèches sont lan­cées dès l’élec­tion du jeune énarque, re­gar­dé comme un ur­bain, un homme de Ber­cy, un homme de la fi­nance et de Pa­ris, en dé­pit du fait qu’il soit d’Amiens. L’ins­pec­teur des fi­nances est peint en re­pré­sen­tant de cette élite « qui sait », en che­va­lier des réformes ve­nues d’en haut, en prince des di­plô­més, qua­li­fi­ca­tif tout prêt à glis­ser en Pré­sident des riches. Les of­fen­sives n’ont en­suite ja­mais ces­sé, hur­lant aux pro­jets bud­gé­taires « ja­co­bins », dé­tour­nant toutes les réformes pour mon­trer qu’elles sont aveugles de cette France des cam­pagnes, des vil­lages, des ré­gions. Re­gar­dez les 80 km/heure, la re­mon­tée des taxes sur le die­sel, les contraintes fi­nan­cières, la perte d’au­to­no­mie.

Le tout forme une ar­mée de sièges à rang triple. La po­li­tique : les ter­ri­toires sont les seuls îlots sau­vés par l’op­po­si­tion après le cham­bar­de­ment de la pré­si­den­tielle et des lé­gis­la­tives. Les dé­fendre est dé­fendre la démocratie. L’ad­mi­nis­tra­tion : les ter­ri­toires doivent lut­ter contre « la mise au pas » qu’im­pose Pa­ris et dé­fendre la dé­cen­tra­li­sa­tion.

En­fin la culture : les ter­ri­toires sont la France pro­fonde. L’ur­ba­ni­sa­tion et sa ver­sion mo­derne qu’est la mé­tro­po­li­sa­tion sont les vec­teurs an­ces­traux d’une dé­gra­da­tion de la condi­tion hu­maine. On connaît ça de­puis tou­jours, de­puis le com­bat contre le cen­tra­lisme royal puis ré­pu­bli­cain jus­qu’à la France ru­rale, « celle qui ne ment pas », du ma­ré­chal Pé­tain.

Peau de léo­pard. A son ar­ri­vée, Em­ma­nuel Ma­cron n’a au­cune de ces trois ana­lyses en tête. Il n’en­tend ni écra­ser l’op­po­si­tion, ou plu­tôt ce qu’il en reste. Il n’est pas ja­co­bin con­trai­re­ment à ce que disent ses dé­trac­teurs, il n’en­tend pas mettre les col­lec­ti­vi­tés lo­cales « au pas ». Il n’ignore pas que la France de l’em­ploi est une peau de léo­pard avec des taches noires, nom­breuses, en souf­france. Le nou­veau pré­sident de la Ré­pu­blique est en re­vanche ar­mé d’un prin­cipe simple : l’ef­fi­ca­ci­té. Il faut se ré­fé­rer au rap­port At­ta­li pour le com­prendre. Le cha­pitre III s’in­ti­tule Cla­ri­fier la dé­cen­tra­li­sa­tion pour en ac­croître l’ef­fi­ca­ci­té. Le diag­nos­tic est ce­lui d’une di­lu­tion des res­pon­sa­bi­li­tés dans le mille-feuille ter­ri­to­rial. Trop d’éche­lons, trop d’élus (500 000). Conclu­sion : « les ter­ri­toires » égalent confu­sion des com­pé­tences et coûts sup­plé­men­taires. So­lu­tion : « Les ré­par­tir clai­re­ment entre les col­lec­ti­vi­tés et ac­cor­der à chaque ni­veau des res­sources pré­cises ». Fort de ce prin­cipe, Em­ma­nuel Ma­cron a convo­qué le 17 juillet sui­vant son ar­ri­vée une Confé­rence des ter­ri­toires qui a été im­mé­dia­te­ment bou­dée par les trois op­po­sants, l’As­so­cia­tion des maires de France, l’As­sem­blée des dé­par­te­ments et les ré­gions de France. Le dia­logue était mal par­ti. Ce­la dure tou­jours.

Quinze mois plus tard, le pré­sident de la Ré­pu­blique et son gou­ver­ne­ment ont cé­dé sur le pou­voir d’achat en mul­ti­pliant les dis­cours ex­pli­ca­tifs et pré­sen­tant un bud­get confus entre de­mande et offre. Ils ont pa­reille­ment cé­dé en nom­mant

Faire croire aux Fran­çais qu’on va sau­ver par les aides pu­bliques toutes les val­lées ou toutes les pe­tites villes as­sises sur des in­dus­tries du siècle pas­sé est un men­songe

Les aides pu­bliques ne ser­vi­ront à rien si elles s’obs­tinent à sau­ver les en­tre­prises dé­pas­sées et les tech­no­lo­gies d’hier. La re­nais­sance doit ve­nir du bas, des en­tre­pre­neurs lo­caux

Jac­que­line Gou­rault mi­nistre de plein exer­cice de « la Co­hé­sion des ter­ri­toires » avec un C ma­jus­cule. Ces deux dé­ci­sions conjointes, is­sues des dif­fi­cul­tés de la ren­trée, ne sont pas en­core in­quié­tantes. On es­père qu’elles ne pré­ludent pas à une in­flexion du pou­voir en­vers les fausses cri­tiques. Com­pé­ti­ti­vi­té, ef­fi­ca­ci­té, la main doit res­ter ferme.

Concer­nant les ter­ri­toires, la cri­tique de l’op­po­si­tion est fon­ciè­re­ment vi­ciée. Le pro­blème du dé­pla­ce­ment des ac­ti­vi­tés éco­no­miques et des em­plois vers les mé­tro­poles est une réa­li­té in­con­tour­nable et pas for­cé­ment né­faste à la condi­tion hu­maine. Tout dé­pen­dra jus­te­ment des ré­ponses po­li­tiques d’adap­ta­tion des villes et des trans­ports in­tra et ex­tra-ur­bains. Faire croire aux Fran­çais qu’on va sau­ver par les aides pu­bliques toutes les val­lées ou toutes les pe­tites villes as­sises sur des in­dus­tries du siècle pas­sé est un men­songe. Il faut ne pas en­cou­ra­ger l’en­ra­ci­ne­ment mais son contraire, la mo­bi­li­té. La grande ques­tion du siècle n’est pas le ter­ri­toire mais la fa­çon dont on en sort et la rai­son pour la­quelle on y vient.

Mé­ca­nisme agré­ga­tif. Les mé­tro­poles at­tirent les em­plois par mé­ca­nisme agré­ga­tif à l’image des plates-formes (mieux vaut écrire une ap­pli­ca­tion pour la plus fré­quen­tée, ce qui ac­croît en­core le nombre de ses vi­si­teurs et qui conduit au fa­meux « le ga­gnant prend tout »). Aux ter­ri­toires de sa­voir comment re­dé­ve­lop­per leur propre at­trac­ti­vi­té. Les aides pu­bliques ne ser­vi­ront à rien si elles s’obs­tinent à sau­ver les en­tre­prises dé­pas­sées et les tech­no­lo­gies d’hier. La re­nais­sance doit ve­nir du bas, des en­tre­pre­neurs lo­caux. Ce n’est pas fa­cile, c’est même très dif­fi­cile. Mais le dis­cours des élus lo­caux n’est sû­re­ment pas de dire « comp­tez sur moi » et en­core moins de dire que c’est la faute de Pa­ris, de Bruxelles.

S’il fal­lait une preuve de la rouille des po­li­tiques pu­bliques ter­ri­to­riales ac­tuelles, il suf­fit de suivre les pre­miers pas de la nou­velle mi­nistre. La confu­sion des res­pon­sa­bi­li­tés lo­cales n’est rien à cô­té de celle des agences, com­mis­sions, com­mis­sa­riats, comités et tout le reste en charge dans l’ad­mi­nis­tra­tion, les as­sem­blées, les pré­fec­tures, les ré­gions, etc. La pauvre Jac­que­line Gou­rault veut créer une nou­velle agence en fu­sion­nant l’Epa­re­ca, le CGET (mais seule­ment une par­tie pour ne pas vexer un autre mi­nistre) et une cer­taine « agence du nu­mé­rique ». Des nou­velles conven­tions se­raient pas­sées, ac­cro­chez-vous, avec l’Ademe, l’Anah, l’An­ru et la Ce­re­ma. Mais at­ten­tion : les 2 800 agents du Ce­re­ma ne veulent pas être di­lués dans un grand en­semble.

Comme d’ailleurs tous les autres ac­teurs de l’As­som­moir des ter­ri­toires, ce ca­ba­ret que dé­crit Zo­la, où les clients s’as­somment dans l’al­cool des sub­ven­tions pu­bliques.

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