« L’Afrique va être confron­tée à un tsu­na­mi de jeunes »

Est le se­cré­taire d’Etat ad­joint pour les Af­faires afri­caines du gou­ver­ne­ment des Etats-Unis

L'Opinion - - Loi De 1905 : Les Choix De Macron - In­ter­view Gilles Sen­gès t @Gille­senges

An­cien re­pré­sen­tant des Etats-Unis en Ethio­pie, en Gui­née, au Ni­ge­ria, au Ca­me­roun et au To­go, Ti­bor Na­gy, le se­cré­taire d’Etat ad­joint aux Af­faires afri­caines nom­mé en juillet der­nier, doit se rendre no­tam­ment en Gui­née, au To­go et au Ma­li. Do­nald Trump a fait de l’im­mi­gra­tion un su­jet ma­jeur.

Comment voyez-vous la si­tua­tion en Afrique ?

« Nous de­vons re­gar­der l’Afrique à tra­vers le pare-brise et non via le ré­tro­vi­seur. » C’est le slo­gan que j’ai adop­té de­puis que je suis se­cré­taire d’Etat ad­joint amé­ri­cain aux Af­faires afri­caines. C’est un conti­nent to­ta­le­ment dif­fé­rent au­jourd’hui de ce que les gens ima­ginent. Si en France, vous en avez une vi­sion réa­liste du fait des liens his­to­riques en­tre­te­nus avec l’Afrique, aux Etats-Unis comme dans de nom­breux pays, on en a une image très né­ga­tive entre les conflits, la fa­mine, les épi­dé­mies, etc. Fort de ma longue ex­pé­rience dans la ré­gion, je suis un Afro-op­ti­miste car il se passe des choses très po­si­tives sur ce conti­nent même s’il sub­siste des ré­gions con­fron­tées à des crises qu’il faut ré­gler. L’ur­gence, au­jourd’hui, c’est le dou­ble­ment at­ten­du de la po­pu­la­tion d’ici à 2050. Ce phé­no­mène – on peut par­ler d’un vé­ri­table tsu­na­mi de jeunes – re­pré­sente un dé­fi non seule­ment pour les pays concer­nés mais aus­si pour l’Eu­rope, voire au-de­là. Ces jeunes vont ar­ri­ver dans un monde où la com­mu­ni­ca­tion est glo­bale et ins­tan­ta­née. Ils pour­ront voir comment vivent leurs ho­mo­logues dans d’autres pays. Ce qui veut dire qu’ils par­ta­ge­ront les mêmes am­bi­tions et les mêmes rêves que les jeunes fran­çais, chi­nois ou amé­ri­cains. Sans em­plois, sans édu­ca­tion, ils peuvent de­ve­nir une source d’in­sta­bi­li­té et un ter­reau pour la ra­di­ca­li­sa­tion. A contra­rio, si on leur offre des op­por­tu­ni­tés éco­no­miques, ils re­pré­sen­te­ront une im­por­tante source de dy­na­misme, de crois­sance et de pros­pé­ri­té comme l’Afrique n’en a ja­mais connu à ce jour.

Quelle est la po­li­tique afri­caine du Pré­sident Trump ?

La po­li­tique amé­ri­caine en Afrique n’a pas chan­gé de­puis des dé­cen­nies et les mou­ve­ments d’in­dé­pen­dance des Etats qui la com­posent. Elle vise à as­su­rer la pros­pé­ri­té et la sta­bi­li­té des pays concer­nés sur des bases dé­mo­cra­tiques, de bonne gou­ver­nance et d’ou­ver­ture des mar­chés. L’ac­tuel gou­ver­ne­ment tra­vaille sur un plan de dé­ve­lop­pe­ment pour l’Afrique qui de­vrait être pré­sen­té pro­chai­ne­ment, quand la pré­cé­dente ad­mi­nis­tra­tion a at­ten­du quatre ans pour le faire. Pa­ral­lè­le­ment à une aide hu­ma­ni­taire consi­dé­rable, les Etats-Unis ap­puient for­te­ment le dé­ve­lop­pe­ment du conti­nent, comme ja­mais jusque-là avec une ap­proche vi­sant à res­pon­sa­bi­li­ser les Etats ré­ci­pien­daires. Ils se doivent d’at­ti­rer par eux-mêmes des in­ves­tis­se­ments étran­gers comme l’ont fait nombre d’autres pays. Il y a dans le monde un nombre consi­dé­rable de ca­pi­taux dis­po­nibles qui ne de­mandent qu’à être in­ves­tis. Il faut que les gou­ver­ne­ments afri­cains fassent leur par­tie du tra­vail en leur as­su­rant un en­vi­ron­ne­ment fa­vo­rable. Ce­la fait des an­nées que les mi­lieux d’af­faires amé­ri­cains de­mandent la créa­tion d’un « gui­chet unique » aux Etats-Unis. Aus­si, nous avons adop­té cette an­née une loi – le Bet­ter Uti­li­za­tion of In­vest­ments Lea­ding to De­ve­lop­ment (BUILD) Act – vi­sant à la créa­tion d’un or­ga­nisme bap­ti­sé l’In­ter­na­tio­nal Fi­nance De­ve­lop­ment Cor­po­ra­tion, do­té de 60 mil­liards de dol­lars, pour ap­puyer des pro­jets de dé­ve­lop­pe­ment par­tout dans le monde dont une bonne par­tie des­ti­née à l’Afrique. Gou­ver­ne­ments et sec­teurs pu­blics sont bons pour dé­pen­ser de l’ar­gent mais c’est le sec­teur pri­vé qui crée des em­plois ! Quand on voit ce qui se passe dans cer­tains pays comme l’An­go­la ou le Zim­babwe, il y a de quoi être op­ti­miste !

Comment jau­gez-vous la me­nace ter­ro­riste au­jourd’hui ?

Il y a une poi­gnée de pays dans la ré­gion sub­sa­ha­rienne qui en souffrent. Les Fran­çais connaissent bien la si­tua­tion qui touche le Ma­li, le Ni­ger, le Bur­ki­na Fa­so et même la Mau­ri­ta­nie. Le Ni­ge­ria est aus­si dou­ble­ment tou­ché entre Bo­ko Ha­ram et un groupe dis­si­dent dé­nom­mé ISIS West Afri­ca (ISWAP) qui opèrent dans la ré­gion du lac Tchad, im­pac­tant de nom­breux pays voi­sins dont le Tchad, le Ca­me­roun et le Ni­ger qui se trouvent donc me­na­cés sur plu­sieurs fronts. Il y a en­fin la So­ma­lie dont la si­tua­tion touche aus­si le Ke­nya et l’Ethio­pie. Via l’en­voi de con­seillers et d’équi­pe­ments mi­li­taires, nous avons dé­ve­lop­pé une co­opé­ra­tion très ac­tive avec la France et sur­tout les Etats concer­nés pour com­battre cette me­nace. Car, c’est à eux de me­ner le com­bat. Il ne s’agit pas seule­ment de dé­faire le ter­ro­risme, il faut adop­ter une ap­proche glo­bale dont la sé­cu­ri­té est un vo­let im­por­tant mais pas l’unique. Car une fois le ter­rain dé­ga­gé, il faut rem­plir l’es­pace. S’il n’y a pas de ser­vices pu­blics, de ser­vices mé­di­caux et sco­laires et d’op­por­tu­ni­tés d’em­plois, de nou­veaux groupes ter­ro­ristes vien­dront s’ins­tal­ler comme on le voit en So­ma­lie, un pays où se sont suc­cé­dé ces der­nières dé­cen­nies des or­ga­ni­sa­tions ra­di­cales comme les tri­bu­naux is­la­miques, Hiz­bul Is­lam, les she­babs, etc. Tout ce­la parce que l’on n’a pas ap­pli­qué une so­lu­tion glo­bale.

La pré­sence crois­sante des Russes en Cen­tra­frique vous in­quiète-t-elle ?

Bien sûr ! Ini­tia­le­ment les Russes avaient le feu vert du con­seil de sé­cu­ri­té des Na­tions Unies pour la vente de cer­tains types d’ar­me­ment au gou­ver­ne­ment cen­tra­fri­cain. Au­jourd’hui, ils agissent de ma­nière in­dé­pen­dante, sans au­cune trans­pa­rence et tout le monde peut être in­quiet.

Et les Chi­nois ?

C’est une autre his­toire. On a ten­dance à ou­blier qu’ils sont là de­puis des dé­cen­nies. Ils fi­gurent par­mi les pre­miers à être ar­ri­vés dans la fou­lée du mou­ve­ment d’in­dé­pen­dance. Ils ont ga­gné la confiance de nombre de pays afri­cains qu’ils sont ve­nus ai­der dans leur dé­ve­lop­pe­ment alors qu’à l’époque ils étaient aus­si pauvres qu’eux. C’étaient alors les seuls à ac­cep­ter de ve­nir in­ves­tir dans la ré­gion. De­puis, la na­ture des rap­ports a chan­gé car la Chine, de­ve­nue un pays riche, in­ves­tit dans d’im­por­tants pro­grammes d’in­fra­struc­ture dont les fi­nan­ce­ments et les contrats ne sont pas tou­jours trans­pa­rents. Ce qui amène beau­coup d’Etats afri­cains à se trou­ver confron­tés à un en­det­te­ment consi­dé­rable. Ce n’est pas à nous de dire à des pays sou­ve­rains avec qui ils doivent faire af­faire mais on peut les in­vi­ter à re­gar­der de plus près les ques­tions de fi­nan­ce­ment, d’in­té­rêt gé­né­ral, de trans­ferts de tech­no­lo­gie ou de créa­tions d’em­plois quand de nom­breux tra­vailleurs sur les chan­tiers viennent de l’ex­té­rieur. Il faut au­jourd’hui que les in­ves­tis­seurs eu­ro­péens et amé­ri­cains frappent à leur tour à la porte.

Ils dis­posent aus­si d’une base mi­li­taire à Dji­bou­ti…

Oui, on va voir ce qu’ils vont faire là-bas. Main­te­nant, on co­opère avec eux pour com­battre les actes de pi­ra­te­rie au large de la So­ma­lie et ils ont par­ti­ci­pé à cer­taines opé­ra­tions de paix.

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« L’ur­gence, au­jourd’hui, c’est le dou­ble­ment at­ten­du de la po­pu­la­tion afri­caine d’ici à 2050 », pré­vient Ti­bor Na­gy.

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