Ch­ris­tian Streiff: « Je n’ai pas de re­grets »

Ch­ris­tian Streiff: « Un pa­tron ma­lade, ce n’est pas ima­gi­nable, c’est ce que je conti­nue à pen­ser. Mais j’ai avoué pu­bli­que­ment quatre ans plus tard ce qui m’était ar­ri­vé, après y avoir beau­coup ré­flé­chi »

L'Opinion - - La Une - In­ter­view Mu­riel Motte t @mu­riel­motte

L’ex-pré­sident de PSA ra­conte l’AVC qui a bou­le­ver­sé sa vie. Un film re­trace son des­tin

Lun­di soir au ca­fé Souf­flot, près du Pan­théon, à Pa­ris, Ch­ris­tian Streiff dé­barque tout juste de la Na­pa Val­ley où il est al­lé rendre vi­site à sa fille et à son gendre. Il est tout sou­rire à deux jours de la sor­tie en salle d’Un homme pres­sé. Cette co­mé­die d’Her­vé Mir­man, avec Fa­brice Lu­chi­ni et Leï­la Be­kh­ti, est ins­pi­rée de son his­toire de grand pa­tron du CAC40 dont la vie a bas­cu­lé il y a dix ans suite à un AVC. Le pro­duc­teur, Mat­thieu Ta­rot (l’Her­mine, Re­belles…) sur­git à la table. « Ce type est so­laire, dit-il en dé­si­gnant Ch­ris­tian Streiff. Il est une le­çon de vie, de cou­rage et de té­na­ci­té. Ce film est là pour ai­der ceux à qui il ar­rive un ac­ci­dent de san­té à se construire une nou­velle vie. » « Que m’a ap­pris Ch­ris­tian, pour­suit-il. A faire une seule chose à la fois. C’est simple et com­pli­qué en même temps. » L’in­té­res­sé confirme, c’est ce qu’il dé­crit d’ailleurs par­fai­te­ment dans le livre où il ra­conte sa « re­cons­truc­tion ». En tout cas, le film touche beau­coup l’ex-grand pa­tron du groupe PSA. Ch­ris­tian Streiff re­con­naît vo­lon­tiers être sor­ti en larmes, ain­si que sa femme Fran­çoise, de la pro­jec­tion.

Quel ef­fet ce­la fait-il de voir sa vie sur grand écran, sur­tout cette tranche de vie qui n’est pas la plus fa­cile ?

Ce n’est pas exac­te­ment ma vie, ce qui me per­met de prendre de la dis­tance. Et en même temps, j’ai un peu tra­vaillé avec le réa­li­sa­teur Her­vé Mim­ran, je lui ai don­né cent dé­tails qu’il a uti­li­sés en les « ex­tré­mi­sant », avec la vo­lon­té de rendre les choses mar­rantes. Et ça marche ! C’est par­fai­te­ment réus­si, c’est même éton­nant. Lors de la pre­mière pro­jec­tion, j’ai eu une sen­sa­tion ex­trê­me­ment bi­zarre, celle de tout connaître, d’avoir tout vé­cu mais pas de fa­çon aus­si bru­tale, ni aus­si amu­sante. On rit, on pleure, les deux me sont ar­ri­vés, même si je fais par­tie de ceux qui rient le moins en re­gar­dant le film ! Si l’ob­jec­tif est de mon­trer aux gens qui ont un pé­pin de san­té, qu’en y croyant, en tra­vaillant, ils peuvent s’en sor­tir, alors l’ob­jec­tif est at­teint.

Quel re­gard por­tez-vous au­jourd’hui sur la quête de la per­for­mance ?

Vous écri­vez qu’il faut tou­jours cal­cu­ler vite, pen­ser ra­pi­de­ment, avoir de l’au­to­ri­té. C’est une ty­ran­nie, mais c’est aus­si ce qui a gui­dé votre re­cons­truc­tion...

Cette quête est fon­da­men­ta­le­ment po­si­tive. Je ne connais pas quel­qu’un qui es­saie de vivre un peu qui ne cherche pas la per­for­mance. La seule ques­tion est de sa­voir jus­qu’où on peut al­ler trop loin (rires). Il faut sa­voir re­pé­rer ses li­mites. Pour ma femme, il est évident que j’ai eu ce pé­pin parce que je tra­vaillais comme un fou. En 2008, c’était le dé­but de la crise au­to­mo­bile. J’étais de­puis peu de temps dans le job le plus im­por­tant de ma car­rière, j’ap­pre­nais en gé­rant la crise. Il y a eu tout un fais­ceau de fac­teurs qui ont fait que je suis al­lé très loin. Mais pour mon mé­de­cin, il y a cent causes pos­sibles à mon AVC. Toutes les op­tions res­tent ou­vertes. Au fond, tout est ques­tion d’équi­libre entre la re­cherche de la per­for­mance, qui est réel­le­ment une bonne chose, et le temps qu’il faut par­fois sa­voir lais­ser al­ler, le temps qu’il faut consa­crer aux autres, à soi-même.

Quand Elon Musk, le pa­tron de Tes­la, se dit pu­bli­que­ment au bord du « burn-out », c’est un pro­grès ?

Je pense que oui, mais il faut en­suite en ti­rer les consé­quences. En tout cas, ce n’est pas sur­pre­nant qu’Elon Musk soit amé­ri­cain car aux Etats-Unis on parle beau­coup plus fa­ci­le­ment de ces cho­ses­là. En France, je ne suis pas le seul à avoir eu un AVC ou un autre pro­blème de san­té suf­fi­sam­ment grave pour être obli­gé de s’ar­rê­ter un mo­ment, mais je suis le seul à l’avoir dit pu­bli­que­ment. Pas lorsque j’étais chez Peu­geot, bien sûr. J’ai même es­sayé de pour­suivre pen­dant quelques mois. C’était de la fo­lie, je l’ai fait grâce à la fa­mille Peu­geot qui me fai­sait confiance, puis tout le monde s’est ren­du compte que ce n’était pas pos­sible. On de­mande à un pa­tron d’être fort, d’avoir des ré­ac­tions so­lides et même pré­vi­sibles. Un pa­tron ma­lade, ce n’est pas ima­gi­nable, c’est ce que je conti­nue à pen­ser au­jourd’hui. Mais j’ai avoué pu­bli­que­ment quatre ans plus tard ce qui m’était ar­ri­vé, après y avoir beau­coup ré­flé­chi. Pour moi c’était im­por­tant.

Le monde de l’en­tre­prise en France, évo­lue-t-il dans le bon sens ?

Que pen­sez-vous par exemple du dé­bat sur l’ob­jet so­cial de l’en­tre­prise ?

Une en­tre­prise, c’est fait pour pro­duire/ vendre quelque chose, en em­ployant des sa­la­riés qui doivent être le plus heu­reux pos­sible dans leur bou­lot, et en don­nant une ren­ta­bi­li­té à l’ac­tion­naire. Fon­da­men­ta­le­ment, c’est une bonne chose de par­ler de la per­for­mance so­ciale, d’abor­der des su­jets qui étaient ta­bous il y a quelques an­nées, de lut­ter contre les dis­cri­mi­na­tions… La seule chose qui me tra­casse, c’est la quan­ti­té de con­sul­ting qui se pra­tique dans ces do­maines. Il y a tel­le­ment de gens qui es­timent sa­voir, de gens qui en­tourent les di­ri­geants en leur di­sant ce qu’ils ont à faire, ce qu’ils doivent mieux faire dans des do­maines qui ne sont pas le coeur du mé­tier. Est-ce réel­le­ment au bout du bout pour le bien-être de tous ou sim­ple­ment pour pro­duire de plus en plus de pa­piers et de rap­ports ? J’ai un doute là-des­sus. Beau­coup de gens parlent de l’en­tre­prise au lieu d’en faire. Je pense qu’on va dans le bon sens mais que les choses ne sont pas en­core très or­don­nées.

Le pa­tron a tou­jours une très mau­vaise image au­près du grand pu­blic, est-ce jus­ti­fié ?

Non pas du tout, il n’y a qu’en France que c’est comme ça, je ne me l’ex­plique pas. J’ai pas­sé une di­zaine d’an­nées en Al­le­magne, trois en Ita­lie, je connais bien les Etats-Unis, par­tout l’en­tre­prise est un lieu de vie où il se passe des choses « nor­males ». Je pense que nous sommes le der­nier pays au monde où l’en­tre­prise est consi­dé­rée comme un lieu gé­ré par le diable. C’est peut-être un hé­ri­tage de notre his­toire ré­vo­lu­tion­naire où de la forte in­fluence du Par­ti com­mu­niste. Je n’ai pas le sen­ti­ment que les pa­trons fran­çais aient été moins so­ciaux que les autres. Le fait est, en tout cas, que je ne me suis pas re­con­nu dans le pa­tron in­car­né dans le film d’Her­vé Mim­ran. J’en ai lon­gue­ment dis­cu­té avec lui. Il n’a pas vou­lu en dé­mordre. Il m’a dit bien sûr, ce n’est pas toi, ce n’est pas ton his­toire, j’ai be­soin de ce­la pour faire com­prendre ce qui se passe dans la tête du pa­tron en ques­tion. Je pense moi que c’est un ali­bi, et que c’est une ma­nière de faire vendre le film. Ce­ci dit, les choses évo­luent pe­tit à pe­tit avec la mul­ti­pli­ca­tion du nombre de jeunes en­tre­pre­neurs.

Le jeune en­tre­pre­neur est peu cri­ti­qué.

Quel est votre plus grand re­gret au­jourd’hui ?

Je n’ai pas de re­gret. Je ne suis pas construit­comme ça.

Même ce­lui d’avoir dû quit­ter la tête d’un grand groupe ?

« Re­gret n’est pas un mot qui ré­sonne en moi. C’est peut-être lié au tem­pé­ra­ment de chef d’en­tre­prise qui prend tous les jours des dé­ci­sions et com­met tous les jours des er­reurs. S’il se met à re­gret­ter une er­reur au lieu de la cor­ri­ger et d’avan­cer... »

Ah si bien sûr, c’est dom­mage. Ça me re­prend ré­gu­liè­re­ment : si on me pro­po­sait quelque chose au­jourd’hui ? Mal­gré mes 64 ans, la tête d’un grand groupe ? Peut-être bien (rires). Je pense que ce n’est pas réa­liste. Mais ce n’est pas du re­gret, ça m’est ar­ri­vé, voi­là. C’est comme quand j’ai quit­té Saint-Go­bain, je n’ai pas de re­gret là­des­sus. Un jour une dé­ci­sion est tom­bée, une dé­ci­sion idiote, mais c’est tout. Re­gret n’est pas un mot qui ré­sonne en moi. C’est peu­têtre lié au tem­pé­ra­ment de chef d’en­tre­prise qui prend tous les jours des dé­ci­sions et com­met tous les jours des er­reurs. S’il se met à re­gret­ter une er­reur au lieu de la cor­ri­ger et d’avan­cer… C’est ce que j’ai es­sayé de faire après le pé­pin de san­té que j’ai eu. Je me suis dit, d’abord on va ré­ap­prendre à par­ler cor­rec­te­ment, à lire et à écrire. Et en­suite, les op­por­tu­ni­tés sont ar­ri­vées, ai­der les jeunes c’est for­mi­dable (NDLR : Ch­ris­tian Streiff est in­ves­tis­seur ac­tif dans trois jeunes pousses, Ze­plug, Ex­pli­seat, Op­ti­re­no). Mais c’est clair que la di­rec­tion d’un grand groupe… J’ai ap­pris l’in­dus­trie après l’école des mines en en­trant chez Saint-Go­bain et ça m’a tout de suite pas­sion­né. Je me sens en­core au­jourd’hui vrai­ment in­dus­triel. Lan­cer un vé­hi­cule comme la DS3 a été une ex­pé­rience ab­so­lu­ment fan­tas­tique.

Quel est votre pro­chain dé­fi ?

Sim­ple­ment réus­sir à main­te­nir l’équi­libre de vie que j’ai at­teint au­jourd’hui, le plus long­temps pos­sible.

SIPA PRESS

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