Le fran­co-bri­tan­nique, en­core et tou­jours

L'Opinion - - News - Fré­dé­ric Cha­rillon

IL NE RESTE PLUS BEAU­COUP de cer­ti­tudes en Eu­rope au­jourd’hui. La fin de l’ère Mer­kel s’an­nonce. L’Ita­lie se ferme. L’Eu­rope cen­trale os­cille entre cris­pa­tion iden­ti­taire et pa­nique sé­cu­ri­taire. Sur le Vieux Conti­nent, la Rus­sie dé­sta­bi­lise, la Chine achète. Et l’al­lié amé­ri­cain, sous un pré­sident cli­vant, ser­monne ses al­liés de l’Otan plus qu’il ne les ras­sure. Le doute s’ins­talle, les com­pa­rai­sons in­quié­tantes re­jaillissent (no­tam­ment avec les an­nées trente). Dans ce contexte dé­lé­tère, quelques constats s’im­posent, quelques fon­da­men­taux de­meurent : le Brexit crée une si­tua­tion d’in­sta­bi­li­té in­te­nable dont beau­coup cherchent dé­sor­mais la sor­tie ; en ma­tière di­plo­ma­ti­co-mi­li­taire, le duo fran­co-bri­tan­nique n’a pas d’al­ter­na­tive. Il est donc grand temps de re­don­ner la main aux ac­teurs com­pé­tents et res­pon­sables de part et d’autre de la Manche.

A Londres comme à Pa­ris, la prise de conscience des dé­gâts du Brexit se fait plus concrète, sur le plan éco­no­mique ou sur ce­lui des droits. Du cô­té bri­tan­nique, les mo­bi­li­sa­tions an­ti-Brexit se mul­ti­plient. Ma­ni­fes­ta­tions pour dé­non­cer le « Leave », marche de sou­tien aux droits des tra­vailleurs expatriés eu­ro­péens, lettre ou­verte des poids lourds du pa­tro­nat (dans le Sun­day Times du 4 no­vembre) pour de­man­der un vote sur les mo­da­li­tés de la rup­ture… Après le suc­cès de l’évo­ca­tion d’un nou­veau vote au con­grès du La­bour en sep­tembre, les ap­pels de To­ny Blair pour un se­cond ré­fé­ren­dum, les ter­gi­ver­sa­tions de plu­sieurs conser­va­teurs, le dé­bat a chan­gé de na­ture. Il était im­por­tant de res­pec­ter le vote de 2016, mais il se­rait ab­surde de ne pas voir qu’une évo­lu­tion est en cours, sans que l’on sache en­core s’il s’agit du fa­meux prag­ma­tisme bri­tan­nique.

En France, les ap­pels à re­con­si­dé­rer la ques­tion existent aus­si, comme en té­moigne, entre autres, l’in­ter­view de Ni­co­las Sar­ko­zy au Point, es­ti­mant qu’un nou­veau trai­té eu­ro­péen peut per­mettre de re­ve­nir sur ce Brexit en­core « évi­table » se­lon lui. S’il n’est pas ques­tion de cé­der tout et n’im­porte quoi dans une né­go­cia­tion au seul nom de la pré­ser­va­tion du lien avec le Royaume-Uni (ne se­rait-ce que pour pré­ser­ver le prin­cipe même de l’Union eu­ro­péenne), l’ab­sur­di­té et la dan­ge­ro­si­té de la si­tua­tion ap­pa­raissent à beau­coup. C’est que – a for­tio­ri dans un monde dan­ge­reux – les des­tins fran­çais et bri­tan­nique sont liés, et le nu­mé­ro de corde raide ac­tuel ef­fraie. En oc­tobre 1995, Jacques Chi­rac, avec John Ma­jor, ne voyait « pas de si­tua­tion où les in­té­rêts vi­taux de l’un [des deux pays] pour­raient être me­na­cés sans que ceux de l’autre le soient aus­si ». C’était un bon ré­su­mé, qu’il n’est pas in­utile de rap­pe­ler à l’heure où l’on fête le cen­te­naire de 1918. Ceux qui prô­nèrent au XXe siècle le di­vorce fran­co-bri­tan­nique ou qui de chaque cô­té de la Manche es­pé­rèrent le mal­heur de l’autre, furent tou­jours de mau­vais conseil, et is­sus de mau­vaises idéo­lo­gies.

Certes les Bri­tan­niques, au sein de la construc­tion eu­ro­péenne, ne furent ja­mais des par­te­naires simples. La concur­rence est évi­dente avec la France, puisque c’est la puis­sance qui nous res­semble le plus, aus­si bien en termes de sta­tut (puis­sance nu­cléaire membre per­ma­nent du Conseil de sé­cu­ri­té des Na­tions Unies, an­cienne puis­sance co­lo­niale de­ve­nue puis­sance moyenne face aux nou­veaux géants) qu’en termes de taille (dé­mo­gra­phie, éco­no­mie…) et de sa­voir-faire (mi­li­taire, di­plo­ma­tique…). Mais l’in­ter­dé­pen­dance s’im­pose da­van­tage que la com­pé­ti­tion, et donc la com­plé­men­ta­ri­té doit pri­mer sur la ri­va­li­té. L’ex­per­tise

Ceux qui prô­nèrent au XXe siècle le di­vorce fran­co-bri­tan­nique ou qui de chaque cô­té de la Manche es­pé­rèrent le mal­heur de l’autre, furent tou­jours de mau­vais conseil, et is­sus de mau­vaises idéo­lo­gies

Ré­duire le Royau­meU­ni aux ap­pren­tis sor­ciers qui ont dé­clen­ché le Brexit se­rait une er­reur grave, même s’il faut avouer qu’ils ont pro­vo­qué un beau chaos

po­li­tique in­ter­na­tio­nale fran­co-bri­tan­nique com­bi­née, dans le cadre eu­ro­péen, a mon­tré son ex­cel­lence à plu­sieurs re­prises, sur le Proche-Orient, l’Afrique ou d’autres ré­gions.

Avec qui en Eu­rope, si­non les Bri­tan­niques, en­vi­sa­ger des opé­ra­tions ex­té­rieures ef­fi­caces, sou­te­nues par une ma­jo­ri­té de l’opi­nion pu­blique ? L’Al­le­magne, par ailleurs in­con­tour­nable mo­teur avec la France d’une construc­tion eu­ro­péenne qui pose un pro­blème exis­ten­tiel à Londres, ne se sub­sti­tue­ra pas au par­te­naire bri­tan­nique sur le plan stra­té­gique. Es­pé­rer le contraire est un non-sens, puisque les Al­le­mands, ré­ti­cents au concept de puis­sance, ne le veulent pas (l’Al­le­magne a vo­té contre la ré­so­lu­tion 1973 sur l’in­ter­ven­tion li­byenne en 2011, rêve d’une Eu­rope dé­nu­cléa­ri­sée, etc.).

Les autres Etats membres sont certes pré­cieux, et les « ju­nior part­ners » comptent dans une al­liance, comme nous le rap­pelle Oli­vier Sch­mitt (Al­lies That Count : Ju­nior Part­ners in Coa­li­tion War­fare, 2018). Mais ils n’ont pas la taille cri­tique pour être struc­tu­rants dans des opé­ra­tions ma­jeures, et dans la plu­part des cas, leur opi­nion pu­blique est hos­tile à la pro­jec­tion du­rable de forces. Que le ter­ro­risme frappe l’Eu­rope, qu’une in­ter­ven­tion lourde s’im­pose à l’ex­té­rieur, ou que l’Eu­rope vienne à être dés­ta­bi­li­sée ou me­na­cée plus di­rec­te­ment par une tierce puis­sance, et c’est na­tu­rel­le­ment la co­opé­ra­tion fran­co-bri­tan­nique, po­li­tique, mi­li­taire et de ren­sei­gne­ment, qui s’im­pose comme rem­part. Tout ce­ci est un peu plus im­por­tant que le plan de car­rière de Bo­ris John­son.

Ré­duire le Royaume-Uni aux ap­pren­tis sor­ciers qui ont dé­clen­ché le Brexit se­rait une er­reur grave, même s’il faut avouer qu’ils ont pro­vo­qué un beau chaos. Le mes­sage bri­tan­nique de­vrait être par ailleurs en­ten­du, d’au­tant qu’il sou­ligne de vraies la­cunes eu­ro­péennes res­sen­ties éga­le­ment par d’autres. Mais la ges­tion de la si­tua­tion ain­si créée et dont il faut ti­rer les le­çons, ne peut plus res­ter entre les mains de ceux qui l’ont pro­vo­quée. Outre l’ex­per­tise d’Etat dont le ni­veau est re­con­nu pour les deux pays, le Royaume-Uni peut comp­ter sur un tis­su d’ana­lystes uni­ver­si­taires ou de think tanks de pre­mier plan (l’IISS de Londres, la Cha­tham House, le RUSI n’en étant que les plus connus), y com­pris sur les ques­tions eu­ro­péennes (voir les pro­po­si­tions et diag­nos­tics ré­gu­liers de Charles Grant ou d’Anand Me­non). Leur trou­ver des in­ter­lo­cu­teurs en France pour avan­cer des feuilles de route concrètes à l’ap­pui des ac­teurs ins­ti­tu­tion­nels bri­tan­niques et eu­ro­péens est plus prio­ri­taire au­jourd’hui que de res­sas­ser son désar­roi. Le temps du coup d’éclat ap­par­te­nait aux dé­ma­gogues et à ceux qui ailleurs en Eu­rope se ré­jouis­saient de leur suc­cès. Le temps de la ré­pa­ra­tion et de la pré­pa­ra­tion de l’ave­nir doit ap­par­te­nir aux meilleurs des deux rives, sans pa­ra­si­tage des pre­miers. La ré­créa­tion est ter­mi­née.

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