« Les agri­cul­teurs doivent in­ves­tir les ins­tances de leurs co­opé­ra­tives »

L'Opinion - - News - Interview E.D.

BER­TRAND VALIORGUE est pro­fes­seur de stra­té­gie et gou­ver­nance des en­tre­prises à l’Uni­ver­si­té Cler­mont-Au­vergne. Il a éla­bo­ré, avec Xa­vier Hol­landts de l’école de commerce Kedge, un ré­fé­ren­tiel de gou­ver­nance pour les co­opé­ra­tives agri­coles. Pour lui, les agri­cul­teurs doivent ab­so­lu­ment se pro­fes­sion­na­li­ser.

Quelle est votre ana­lyse de l’af­faire Te­reos ?

Le monde co­opé­ra­tif fran­çais ob­serve et at­tend. L’en­jeu est na­tio­nal. Dans toutes les co­opé­ra­tives, à un mo­ment ou à un autre, les agri­cul­teurs sont cri­tiques de la di­rec­tion. C’est nor­mal et dé­mo­cra­tique. Re­mettre cette pos­si­bi­li­té en cause est dan­ge­reux. Les pro­po­si­tions d’évo­lu­tion des « ré­for­mistes » de Te­reos n’ont rien de ré­vo­lu­tion­naire. Elles sont lé­gi­times, il n’y a pas de quoi se bra­quer comme l’a fait la di­rec­tion. Dans d’autres co­opé­ra­tives, comme So­diaal (Can­dia, En­tre­mont, Yo­plait…), la contes­ta­tion est bien plus forte. Le conseil d’ad­mi­nis­tra­tion s’y est fait re­prendre ver­te­ment mais a choi­si le dia­logue et tente de cor­ri­ger le tir. On a du mal à com­prendre la bru­ta­li­té qui a pré­si­dé à l’ex­clu­sion d’agri­cul­teurs de Te­reos. C’est un pré­cé­dent dom­ma­geable.

Pour vous, quelles le­çons le monde co­opé­ra­tif doit-il ti­rer de ce conflit ?

La pre­mière, c’est que le ver­rou in­tel­lec­tuel qui tient les agri­cul­teurs loin des fi­liales, à l’étran­ger no­tam­ment, doit sau­ter. Cha­cun en est res­pon­sable : au­tant les di­ri­geants des groupes co­opé­ra­tifs qui pensent – non sans mé­pris par­fois – que la place des agri­cul­teurs n’est pas dans l’éla­bo­ra­tion des stra­té­gies que les co­opé­ra­teurs eux-mêmes qui font de l’au­to­cen­sure ou re­fusent de s’y in­té­res­ser. La co­opé­ra­tive au­ver­gnate Li­ma­grain (Vil­mo­rin, Jac­quet, Bros­sard…) a pla­cé des agri­cul­teurs à la tête de ses fi­liales les plus loin­taines. Ils s’y rendent, avec d’autres agri­cul­teurs. Ain­si, ils sont en me­sure d’avoir leur vi­sion des choses et de faire re­mon­ter les in­for­ma­tions aux autres co­opé­ra­teurs.

Est-il né­ces­saire de re­fon­der les prin­cipes de la gou­ver­nance co­opé­ra­tive ?

Oui et je crois que Coop de France, au­tant que le Haut Conseil à la co­opé­ra­tion agri­cole pré­si­dé par Hen­ri Nal­let, en ont conscience. Les conseils de sur­veillance doivent se pro­fes­sion­na­li­ser et se spé­cia­li­ser. Les agri­cul­teurs doivent in­ves­tir les co­mi­tés d’au­dit, les co­mi­tés d’éva­lua­tion des risques, les co­mi­tés de ré­mu­né­ra- tion. Dans nombre de co­opé­ra­tives, le sa­laire du di­rec­teur gé­né­ral se né­go­cie sur un coin de table, sans va­riable in­dexé sur les per­for­mances ! Ce n’est plus ac­cep­table. Te­reos au­rait pu évi­ter la crise si les sou­cis avaient été trai­tés en amont. Le pacte co­opé­ra­tif doit aus­si être tra­vaillé : chaque co­opé­ra­teur doit être in­for­mé clai­re­ment sur la stra­té­gie, en com­prendre les en­jeux prin­ci­paux et pou­voir s’ex­pri­mer sur les orien­ta­tions ma­jeures. Chez Te­reos, si l’in­ves­tis­se­ment bré­si­lien fait dé­bat, c’est qu’il n’est pas com­pris et échappe à tout re­gard.

Le mo­dèle co­opé­ra­tif agri­cole est-il adap­té à l’in­ter­na­tio­na­li­sa­tion des en­tre­prises ?

« Dans nombre de co­opé­ra­tives, le sa­laire du di­rec­teur gé­né­ral se né­go­cie sur un coin de table, sans va­riable in­dexé sur les per­for­mances! Ce n’est plus ac­cep­table »

Cer­tains dé­ve­loppent la théo­rie que les co­opé­ra­tives doivent res­ter lo­cales et culti­ver un coeur de mé­tier mais ce n’est pas mon avis. Il n’y a pas d’in­com­pa­ti­bi­li­té à être un groupe co­opé­ra­tif et à être une mul­ti­na­tio­nale. Si des groupes fa­mi­liaux y ar­rivent, pourquoi pas des agri­cul­teurs ? Il faut ce­pen­dant avoir conscience que les com­pé­tences exi­gées sont im­por­tantes et qu’il faut chan­ger de bra­quet. En étant ri­gou­reux sur la gou­ver­nance, il est pos­sible de le faire sans pro­vo­quer de crise de crois­sance.

CRCGM

Ber­trand Valiorgue, pro­fes­seur de stra­té­gie et gou­ver­nance des en­tre­prises à l’Uni­ver­si­té Cler­mont-Au­vergne.

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