Pou­voir d’achat: ne pas ou­blier les prix

L'Opinion - - News - Em­ma­nuel Combe t

ALORS QUE LE POU­VOIR D’ACHAT re­vient dans le dé­bat pu­blic, il n’est pas inu­tile de prendre un peu de recul pour rap­pe­ler quelques prin­cipes éco­no­miques simples. Le pou­voir d’achat dé­signe non pas ce que l’on gagne – sa « fiche de paie » ou le mon­tant de sa pen­sion re­traite – mais ce que l’on peut ache­ter avec ce que l’on gagne : il dé­pend donc de ma­nière cru­ciale de l’évo­lu­tion des prix. Par exemple, si votre re­ve­nu no­mi­nal aug­mente de 2 % suite à une baisse d’im­pôts mais que l’in­fla­tion ac­cé­lère à 2 %, votre gain de pou­voir d’achat se­ra tout sim­ple­ment… nul. On ne peut donc dé­battre de la ques­tion du pou­voir d’achat sans re­gar­der aus­si du cô­té de l’in­fla­tion.

Pre­mier en­sei­gne­ment : en France, le « pou­voir d’achat du re­ve­nu dis­po­nible brut » (Insee) pro­gresse de­puis 2013, dans la me­sure où les re­ve­nus no­mi­naux aug­mentent tou­jours plus vite que l’in­fla­tion : ce gain an­nuel de pou­voir d’achat os­cil­le­rait entre 0,9 % (en 2015) et 1,8 % (en 2016). Il a aug­men­té de 1,3 % en 2017. Pour 2018, le pou­voir d’achat conti­nue­ra de croître, grâce no­tam­ment à la fin des co­ti­sa­tions sa­la­riales sur l’as­su­rance chô­mage, mais à un rythme plus faible, compte te­nu de l’ac­cé­lé­ra­tion de l’in­fla­tion – hausse du prix du pé­trole oblige.

Biais de dis­po­ni­bi­li­té. Se­cond en­sei­gne­ment : si le pou­voir d’achat aug­mente en France, nous avons tous ten­dance, en tant que consom­ma­teurs, à le sous-es­ti­mer, dans la me­sure où… nous sur­es­ti­mons l’in­fla­tion. Une étude de l’Insee (2011) a mon­tré que l’in­fla­tion per­çue par les Fran­çais était sys­té­ma­ti­que­ment plus éle­vée que l’in­fla­tion réelle, avec un écart per­ma­nent de l’ordre de six points. Cette si­tua­tion s’ex­plique no­tam­ment par ce que l’on ap­pelle en psy­cho­lo­gie un « biais de dis­po­ni­bi­li­té » : nous sur­es­ti­mons tout ce qui est vi­sible. Par exemple, lorsque nous fai­sons nos courses du quo­ti­dien ou notre plein d’es­sence, nous consta­tons que le prix des car­bu­rants ou des ci­ga­rettes monte, mais nous ou­blions que le prix des or­di­na­teurs ou des té­lé­vi­seurs, que nous ache­tons peu sou­vent mais qui sont très coû­teux, a ten­dance à di­mi­nuer au cours du temps. Le « biais mé­dia­tique » vient ren­for­cer cet ef­fet : les mé­dias parlent plus vo­lon­tiers des hausses de prix, par exemple sur le ta­bac ou le gaz, que des baisses de prix ré­sul­tant du fait que la France im­porte des pro­duits à bas prix en pro­ve­nance de pays émer­gents.

Troi­sième en­sei­gne­ment : pour do­per le pou­voir d’achat, le gou­ver­ne­ment dis­pose d’autres le­viers que les seules ré­formes fis­cales. Il peut aus­si agir sur cer­taines com­po­santes in­ternes de l’in­fla­tion, à dé­faut de maî­tri­ser l’évo­lu­tion du prix du pé­trole. En par­ti­cu­lier, des ré­formes struc­tu­relles vi­sant à ou­vrir cer­tains mar­chés à de nou­veaux ac­teurs ou à de nou­veaux mo­dèles éco­no­miques peuvent do­per le pou­voir d’achat, en fa­vo­ri­sant des baisses de prix sub­stan­tielles, du­rables, vi­sibles et qui pro­fitent à tous. Rap­pe­lons que l’en­trée de Free Mo­bile en 2012, dé­ci­dée par les pou­voirs pu­blics au tra­vers de l’at­tri­bu­tion d’une qua­trième li­cence, a conduit pour les seules an­nées 2012 et 2013 à un gain de pou­voir d’achat es­ti­mé par UFC Que-choi­sir ? à 6,8 mil­liards d’eu­ros, pour les 55 mil­lions de Fran­çais dis­po­sant d’un for­fait mo­bile post payé. 6,8 mil­liards, c’est plus que les 6 mil­liards de baisse d’im­pôts en fa­veur du pou­voir d’achat des mé­nages, an­non­cés par le gou­ver­ne­ment pour 2019.

@em­ma­nuel­combe Em­ma­nuel Combe est pro­fes­seur des uni­ver­si­tés, pro­fes­seur af­fi­lié à Ske­ma bu­si­ness school.

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