« Au Sa­hel, on se contente de cou­per l’herbe quand elle est trop haute »

En­vi­ron 30000 sol­dats sont mo­bi­li­sés si l’on compte les 13000 Casques bleus, 4500 hommes de la Force fran­çaise Bar­khane, 4500 sol­dats du G5 Sa­hel ain­si que les autres forces na­tio­nales

L'Opinion - - Spécial Pologne - Pas­cal Ai­rault t @P_Ai­rault

Le dé­li­te­ment de la si­tua­tion au Sa­hel a ani­mé les dé­bats du Fo­rum in­ter­na­tio­nal de Da­kar sur la Paix et la Sé­cu­ri­té en Afrique, les 5 et 6 no­vembre, en pré­sence de la mi­nistre des Ar­mées, Flo­rence Par­ly, et du mi­nistre de l’Eu­rope et des Af­faires étran­gères, Jean-Yves Le Drian. « Il n’est pas pos­sible qu’avec 10 000 Casques bleus au Ma­li, avec la force Bar­khane, il conti­nue d’y avoir des forces qui per­turbent le pays… Il y a des choses qu’il fau­drait cor­ri­ger », a ex­pli­qué le pré­sident ma­lien Ma­cky Sall. La France cherche à don­ner plus de res­pon­sa­bi­li­tés aux ar­mées afri­caines dans le cadre du G5 Sa­hel. MER­CRE­DI, LES ÉCO­LIERS MALIENS ont pu re­trou­ver le che­min de leurs classes à Tou­ba­ko­ro, Dan­dou­gou et Ba­la­la. Dans ces lo­ca­li­tés si­tuées à 200 km au nord-est de Ba­ma­ko, des fi­dèles du pré­di­ca­teur ra­di­cal Ha­ma­doun Kou­fa avaient ob­te­nu la fer­me­ture d’une ving­taine d’éta­blis­se­ments dis­pen­sant les cours en fran­çais, exi­gé l’ap­pli­ca­tion de la cha­ria et un en­sei­gne­ment ri­go­riste. L’ar­mée a pro­cé­dé à des ar­res­ta­tions et s’est dé­ployée pour ras­su­rer les po­pu­la­tions. La pro­gres­sion des ex­tré­mistes re­li­gieux, aux portes de la ca­pi­tale, montre que le com­bat n’est pas près de s’ar­rê­ter au Sa­hel. Comme dans une longue ma­la­die, les mé­ta­stases se dif­fusent à sur le ter­ri­toire et jusque dans les pays voi­sins.

La Mau­ri­ta­nie in­flige des coups durs aux ter­ro­ristes et tra­fi­quants, mais le Bur­ki­na Fa­so est tou­ché de plein fouet au nord et do­ré­na­vant au sud-est de son ter­ri­toire. « Trois pré­re­quis sont né­ces­saires pour ga­gner la paix au Sa­hel, ex­plique le gé­né­ral Di­dier Castres, conseiller du ca­bi­net d’in­tel­li­gence CEIS et an­cien sous-chef d’Etat-ma­jor “Opé­ra­tions” de l’Etat-ma­jor des ar­mées (EMA). Il n’y a pas de so­lu­tion sans l’Al­gé­rie et contre l’Al­gé­rie. Il faut une so­lu­tion po­li­tique avec la mise en oeuvre ef­fec­tive de l’ac­cord de paix au Ma­li et il est im­pé­ra­tif de fer­mer la vanne li­byenne, no­tam­ment celle des com­bat­tants, des armes et des moyens fi­nan­ciers liés no­tam­ment au tra­fic de drogue. »

Pour l’ins­tant, les mi­li­taires oc­ci­den­taux et afri­cains sont en train de s’en­li­ser. En­vi­ron 30 000 sol­dats sont mo­bi­li­sés si l’on compte les 13 000 Casques bleus, 4 500 hommes de la Force fran­çaise Bar­khane, 4 500 sol­dats du G5 Sa­hel ain­si que les autres forces na­tio­nales. En face, les ter­ro­ristes s’ap­puient sur un noyau dur de quelques cen­taines de com­bat­tants. Mais ces ex­tré­mistes im­posent de lourdes pertes. On compte en­vi­ron 1,5 mort par jour au sein des forces de dé­fense et des po­pu­la­tions.

Scalp. « Nous at­tei­gnons les li­mites de l’en­ga­ge­ment fran­çais dans la lutte contre des ter­ro­ristes dis­sé­mi­nés sur un large ter­ri­toire, ajoute le gé­né­ral Castres. Nos opé­ra­tions per­mettent de por­ter des coups sé­vères à nos en­ne­mis mais les dif­fé­rentes forces en pré­sence ne sont pas ca­pables d’en­rayer la me­nace. » L’or­ga­ni­sa­tion spa­tiale de po­pu­la­tions très dis­per­sées sur un vaste es­pace se­mi-dé­ser­tique fait qu’il est dif­fi­cile d’agir. « Le dia­logue entre mi­li­taires et po­li­tiques n’est pas as­sez sin­cère, pour­suit le gé­né­ral. Il faut dire la vé­ri­té aux dé­ci­deurs. On ne peut ré­soudre la crise au Ma­li avec le seul re­cours de la force mi­li­taire. On se contente de cou­per l’herbe quand elle est trop haute ».

La po­li­tique du « scalp », se­lon les dires d’un autre of­fi­cier, montre ses li­mites même si les dé­ci­deurs la pré­sentent comme un suc­cès. Pour évi­ter les pertes hu­maines, la ten­ta­tion est grande d’uti­li­ser da­van­tage les drones et autres moyens aé­riens comme sur le théâtre du Le­vant. « On est en train de perdre notre spé­ci­fi­ci­té, confie un autre gé­né­ral à la re­traite. Nos forces doivent conti­nuer à al­ler au contact pour convaincre nos ad­ver­saires de se rendre. L’em­ploi de là force ne doit avoir lieu qu’en der­nier re­cours. »

Au Ma­li, la France semble avoir com­mis, avec le re­cul, plu­sieurs er­reurs. En fai­sant le bou­lot de l’ar­mée ma­lienne, elle n’a pas mis cette der­nière de­vant ses res­pon­sa­bi­li­tés. En­suite, elle n’a pas éteint le prin­ci­pal foyer ex­tré­miste à Ki­dal alors qu’elle en avait les moyens. La faute en re­vient au Pré­sident de l’époque, Fran­çois Hol­lande, qui a ra­pi­de­ment vou­lu ti­rer le di­vi­dende po­li­tique de l’en­ga­ge­ment fran­çais en se ren­dant en li­bé­ra­teur à Tom­bouc­tou. Et aus­si aux ser­vices de ren­sei­gne­ment tou­jours en­clins à mé­na­ger leurs al­liés toua­regs.

Après avoir lan­cé l’opé­ra­tion Ser­val en jan­vier 2013 pour re­con­qué­rir les ter­ri­toires per­dus, puis avoir dé­ployé la force Bar­khane en août 2014, Pa­ris ap­puie ac­tuel­le­ment la mise en place de la force ré­gio­nale du G5 Sa­hel. Un sché­ma cen­sé per­mettre une voie de sor­tie à l’ar­mée fran­çaise. Mais l’ar­mée de terre a trou­vé sur le ter­rain ma­lien le moyen de me­ner des opé­ra­tions ex­té­rieures. Sans dé­ci­sion po­li­tique forte du Pré­sident Ma­cron, son re­trait n’est pas pour de­main.

En dé­cembre, la France tien­dra néan­moins la main à la Côte d’Ivoire qui pré­sen­te­ra une ré­so­lu­tion au Conseil de sé­cu­ri­té pour pro­po­ser un nou­veau mo­dèle de fi­nan­ce­ment des opé­ra­tions afri­caines sur bud­get de l’ONU. Les Etats-Unis sont pour l’ins­tant très ré­ti­cents à cette idée. L’Ely­sée compte aus­si ac­cé­lé­rer la mise en place des pro­jets de dé­ve­lop­pe­ment dans le Sa­hel. « Si l’ac­tion mi­li­taire ne trouve pas de re­lais dans le dé­ve­lop­pe­ment, dans le re­tour des ser­vices de l’Etat, elle ne peut être qu’une goutte d’eau ver­sée sur le sable du dé­sert », a conclu Flo­rence Par­ly, pas éco­nome de pon­cifs dans son in­ter­ven­tion au Fo­rum de Da­kar.

SI­PA PRESS

Sol­dats fran­çais au Ma­li.

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