Gi­lets jaunes: la co­lère par pro­cu­ra­tion

Le mou­ve­ment a évo­lué. Les Fran­çais le sou­tiennent tou­jours et sont près de 75 % à ne pas se sen­tir im­pli­qués dans le pro­jet de trans­for­ma­tion du pays. Une France dis­si­dente dif­fi­cile à apai­ser

L'Opinion - - La Une - Irène In­chaus­pé

Le charme semble être rom­pu. Les Fran­çais ne croient plus au pro­jet qui avait per­mis à Em­ma­nuel Ma­cron de ré­for­mer le Code du Tra­vail et la SNCF. Bien au-de­là de la taxe car­bone ou du ras-le-bol fis­cal, leur mé­con­ten­te­ment ap­pa­raît au­jourd’hui clai­re­ment. Cré­di­té d’avoir in­ven­té en 1995 l’expression « grève par pro­cu­ra­tion », le po­li­to­logue Sté­phane Ro­zès voit des si­mi­li­tudes entre les deux mou­ve­ments car « au-de­là des rai­sons fis­cales, so­ciales, le mou­ve­ment est de na­ture pro­fon­dé­ment po­li­tique ».

DROITS DANS LEURS BOTTES ! Ni les images de dé­gra­da­tion des ChampsE­ly­sées sa­me­di der­nier, ni l’in­ter­ven­tion d’Em­ma­nuel Ma­cron le 27 no­vembre n’ont fait chan­ger l’opinion des Fran­çais sur le mou­ve­ment des Gi­lets jaunes. Se­lon deux en­quêtes pu­bliées le 28 no­vembre, ils conti­nuent à le sou­te­nir mas­si­ve­ment (entre 75 et 85 %). Ils sont même lé­gè­re­ment plus nom­breux à le faire que la se­maine der­nière. Mais ils ne sont pas prêts pour au­tant à des­cendre dans la rue : plus la mo­bi­li­sa­tion des Gi­lets jaunes est faible, plus le sou­tien de l’opinion pu­blique s’am­pli­fie.

Du coup de gueule « nous au­to­mo­bi­listes, on paye trop de taxes mais qu’est-ce vous faites de notre po­gnon » de Ja­cline Mou­raud au slo­gan « Ma­cron dé­mis­sion » en­ten­du sur les ChampsE­ly­sées, le che­min a été pres­te­ment par­cou­ru. « Le mou­ve­ment des Gi­lets jaunes mute sous nos yeux : de la ré­volte des car­bu­rants, nous sommes pas­sés à l’expression d’une pro­tes­ta­tion plus glo­bale contre la po­li­tique me­née par le gou­ver­ne­ment, juge Jé­rôme Four­quet (Ifop). Les Gi­lets jaunes sont les porte-pa­role d’une co­lère et d’un mé­con­ten­te­ment pro­fond : ces 75 % de Fran­çais qui les sou­tiennent “collent” avec les 75 % de ceux qui sont mé­con­tents de la po­li­tique me­née par Em­ma­nuel Ma­cron. » L’opinion au­rait pu bas­cu­ler avant, lors de la ré­forme de la SNCF ou des or­don­nances qui ont mo­di­fié le Code du tra­vail, mais il n’en a rien été. On avait alors le sen­ti­ment que ces ré­formes avaient mar­qué la fin de la grève par pro­cu­ra­tion.

« Coups de ra­bot ». « A l’époque, dé­jà, le sen­ti­ment que ces ré­formes étaient so­cia­le­ment in­justes exis­tait mais le pays y consen­tait parce qu’Em­ma­nuel Ma­cron les jus­ti­fiait en di­sant qu’il fal­lait mettre le pays en marche, rendre notre mo­dèle plus lé­ger, plus souple, plus ef­fi­cace, plus adap­table au cadre eu­ro­péen dont il al­lait faire bou­ger les lignes », ex­plique l’es­sayiste Sté­phane Ro­zès. Mais les lignes n’ont pas bou­gé comme il le sou­hai­tait. « Au­jourd’hui, les Fran­çais ont le sen­ti­ment que les contraintes pro­viennent à nou­veau de l’ex­té­rieur alors qu’Em­ma­nuel Ma­cron avait pro­mis de res­tau­rer la sou­ve­rai­ne­té de la Na­tion ; le pays ne consent plus à une po­li­tique qu’il consi­dère être ré­duite à des coups de ra­bot », ajoute le pré­sident de Cap (Conseils, ana­lyses et pers­pec­tives).

Cré­di­té d’avoir in­ven­té en 1995 l’expression « grève par pro­cu­ra­tion », Sté­phane Ro­zès voit des si­mi­li­tudes entre les deux mou­ve­ments car « au-de­là des rai­sons fis­cales, so­ciales, le mou­ve­ment est de na­ture pro­fon­dé­ment po­li­tique ». Il ne s’agit pas d’une grève mais d’une co­lère par pro­cu­ra­tion.

Bloc his­to­rique. Rien d’éton­nant à ce que le Ras­sem­ble­ment na­tio­nal et La France in­sou­mise, tous deux fa­rou­che­ment an­ti­eu­ro­péens, aient sau­té dans le train en marche. Fran­çois Ruf­fin et Frédéric Lor­don, le « pen­seur à dor­mir de­bout », ont d’ailleurs ap­pe­lé à une as­sem­blée gé­né­rale qui s’est te­nue le jeu­di 29 no­vembre à 19 heures, place de la Ré­pu­blique, sur le thème « Hé Pa­ris, on se bouge ? ». Il s’agit de ré­flé­chir aux ac­tions à me­ner pa­ral­lè­le­ment à la contes­ta­tion des Gi­lets jaunes. « On ne vain­cra pas l’oli­gar­chie, les lob­bies, les mul­ti­na­tio­nales et leurs porte-voix à l’Ely­sée, sans les classes po­pu­laires et les classes édu­quées. C’est le bloc his­to­rique qu’il nous faut sou­der », écrit Fran­çois Ruf­fin dans le der­nier nu­mé­ro du jour­nal Fa­kir, cité par Li­bé­ra­tion.

Pour l’ins­tant, c’est dans les classes moyennes et po­pu­laires que l’on trouve le sou­tien le plus mas­sif aux Gi­lets jaunes, se­lon une étude que vient de pu­blier la Fondation JeanJau­rès. « Ce sou­tien fait ap­pa­raître un très net cli­vage de classe, ex­plique Jé­rôme Four­quet, co­au­teur de la note. Beau­coup de ces Fran­çais, qui sont peu, voire pas du tout as­su­jet­tis à l’im­pôt sur le re­ve­nu, per­çoivent la pompe à es­sence comme prin­ci­pal col­lec­teur d’im­pôt. » La TVA, on ne la voit pas ; la CSG, on ne la sent pas ; le prix à la pompe saute à la fi­gure. Or, les ou­vriers et les em­ployés re­pré­sentent 50 % de la po­pu­la­tion ac­tive. Se­lon les der­niers chiffres pu­bliés par l’In­see, il y a en France 6,1 mil­lions d’ou­vriers, 8,6 mil­lions d’em­ployés et 1,7 mil­lion de tra­vailleurs in­dé­pen­dants, à qui l’on peut ra­jou­ter 13,9 mil­lions de re­trai­tés, Fran­çais qui sou­tiennent ou éprouvent de la sym­pa­thie pour le mou­ve­ment.

Les cadres et pro­fes­sions in­tel­lec­tuel­le­ment su­pé­rieures, qui sont une mi­no­ri­té à ap­por­ter leur sou­tien, ne sont « que » 4,7 mil­lions, et les pro­fes­sions in­ter­mé­diaires 7,3 mil­lions. Le sou­tien des « in­ac­tifs » (étu­diants, moins de quinze ans, han­di­ca­pés…) n’est pas me­su­ré. « En termes de si­tua­tion géo­gra­phique, les mé­con­ten­te­ments se sont ex­pri­més le long de la dia­go­nale du vide, une zone qui s’étend des Ar­dennes jus­qu’aux Py­ré­nées, où les ser­vices pu­blics, les com­merces lo­caux dis­pa­raissent ou ont dis­pa­ru, rap­pelle le dé­mo­graphe Her­vé Le Bras, cher­cheur à l’Ecole des hautes études en sciences so­ciales. Mais aus­si dans le pé­ri­ur­bain, où il s’agit da­van­tage de pro­blèmes fi­nan­ciers, et dans les pe­tites villes dont le centre a été dé­vi­ta­li­sé ». Une large par­tie du ter­ri­toire dans les­quels les sou­tiens au mou­ve­ment ne doivent pas man­quer. En­fin, la sup­pres­sion de l’ISF est aus­si un puis­sant fé­dé­ra­teur des mé­con­ten­te­ments. La me­sure est évo­quée sou­vent par les Gi­lets jaunes, sym­bole d’une po­li­tique ac­cu­sée d’être in­éga­li­taire, qui se su­per­pose à un rasle-bol fis­cal.

Face à un tel mé­con­ten­te­ment, que peut faire l’exé­cu­tif ? « Nous sommes dans une pé­riode bo­na­par­tiste sans Bo­na­parte », juge sé­vè­re­ment Sté­phane Ro­zès. « Faire le dos rond en es­pé­rant que les ré­formes en­ga­gées vont bien­tôt pro­duire leur ef­fet », es­time pour sa part Jé­rôme Fou­quet. « La mèche qui brûle, c’est la co­lère dans le coeur qui monte. Gar­dez-vous bien de l’éteindre avec vio­lence, lais­sez-la fu­mer un peu et s’éteindre toute seule », a écrit Bos­suet. Même s’il ne reste qu’un car­ré de Gi­lets jaunes avant les va­cances de Noël, le mé­con­ten­te­ment, lui, ne s’étein­dra pas de si­tôt.

« Beau­coup de ces Fran­çais, qui sont peu, voire pas du tout as­su­jet­tis à l’im­pôt sur le re­ve­nu, per­çoivent la pompe à es­sence comme prin­ci­pal col­lec­teur d’im­pôt »

KAK

SOURCE : FONDATION JEAN-JAURES

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.