Laurent Ober­tone, l’es­sayiste qui ins­pire Le Pen

Son dis­cours ra­cia­liste trouve un fort écho chez les sym­pa­thi­sants du RN

L'Opinion - - La Une - Ivanne Trip­pen­bach t @IT­rip­pen­bach

Ce sa­me­di, Laurent Ober­tone, au­teur de La France Orange mé­ca­nique et de La France in­ter­dite, in­ter­vien­dra à un col­loque du RN in­ti­tu­lé « De la dé­lin­quance à l’en­sau­va­ge­ment ? », or­ga­ni­sé à l’As­sem­blée na­tio­nale. Ses écrits exercent une puis­sante in­fluence dans le par­ti de Ma­rine Le Pen et dans les mi­lieux de droite ex­trême.

2013, MA­RINE LE PEN in­vi­tait dans une vi­déo de 3 mi­nutes 16 : « Li­sez France Orange mé­ca­nique ! ». Un éloge ar­dent du pre­mier livre de Laurent Ober­tone qui, comme dans le film de Stan­ley Ku­brick, dé­peint un pays en proie à l’« en­sau­va­ge­ment ». La France « se dé­ci­vi­lise » dans « l’omer­ta », re­pre­nait alors Ma­rine Le Pen… Cinq ans plus tard, sa­me­di 1er dé­cembre 2018, la dé­sor­mais dé­pu­tée du Pas-de-Ca­lais or­ga­nise un col­loque à l’As­sem­blée na­tio­nale sur l’« en­sau­va­ge­ment ». Le père du concept y in­ter­vien­dra en point d’orgue, juste avant la cheffe-de-file du RN.

« Ober­tone n’est pas un gou­rou, mais un grand té­moin. Il lance un dé­bat et nous le tra­dui­sons avec une cam­pagne sur la bar­ba­rie de la so­cié­té », pré­cise Phi­lippe Oli­vier, conseiller de Ma­rine Le Pen. Le RN veut ain­si dur­cir son dis­cours sur l’insécurité et la cri­mi­no­lo­gie à l’aune de l’im­mi­gra­tion. « Ober­tone a contri­bué à le­ver des ta­bous… Un col­loque officiellement or­ga­ni­sé par des par­le­men­taires, c’est quelque chose », re­con­naît Ni­co­las Bay, eu­ro­dé­pu­té RN. Dans la le­pé­nie, l’es­sayiste est plus qu’ap­pré­cié. Il fait par­tie des « in­con­tour­nables », se­lon plu­sieurs res­pon­sables. « Ma­rine Le Pen pré­fère les ro­mans, mais ce­lui-là, elle l’a lu », as­sure un cadre qui dé­crit la pré­si­dente avec La France in­ter­dite sous le bras.

Ober­to­ne­ma­nia. Dans les mi­lieux ma­rio­nistes aus­si, l’Ober­to­ne­ma­nia opère. Le 10 oc­tobre, l’école de Ma­rion Ma­ré­chal a ac­cueilli l’au­teur fé­tiche pour une confé­rence-dé­di­caces consa­crée à « la vé­ri­té de l’im­mi­gra­tion ». Lun­di der­nier, au Car­di­nal à Pa­ris, l’ex-dé­pu­tée FN du Vau­cluse dé­cla­rait sur les Gi­lets jaunes : « Des gens dans la rue ne bouclent pas les fins de mois pour por­ter à bout de bras un sys­tème sa­tu­ré par l’or­ga­ni­sa­tion de l’ar­ri­vée mi­gra­toire… Pour ceux qui ont lu le livre de Laurent Ober­tone, les choses se précisent à très court terme. »

Que ra­conte Ober­tone ? Pré­ci­sons-le, l’au­teur est dif­fi­cile à joindre. « Il a hor­reur des té­lé­phones et il n’en a pas, dit sa mai­son d’édi­tion. Et 95 % des in­ter­views pu­bliées ont été faites en­tiè­re­ment par mail. » Mais pas di­rec­te­ment ; il ne donne pas son mail. Ni son nom, d’ailleurs – Ober­tone est un pseu­do. « Su­jet sen­sible », ré­pète son édi­teur. Un brin pa­ra­no.

Son der­nier livre, La France in­ter­dite, de­vrait s’écou­ler à 50 000 exem­plaires d’ici 2019. Le pa­vé de 500 pages re­pose sur deux in­gré­dients : un ta­bleau apo­ca­lyp­tique du mé­tis­sage et l’idée que la « caste mé­dia­tique » (nom­mée « Big Bro­ther », ou « l’Ami­cale de la di­ver­si­té ») cache cette évo­lu­tion. Ar­gu­ment vendeur. Voix na­sillarde, mèche ra­bat­tue à gauche, éter­nelle che­mise noire, l’écri­vain le ra­bâche dans ses mul­tiples confé­rences et dans les mé­dias d’ex­trême droite – Sput­nik, Bou­le­vard Vol­taire, Breizh… Une vi­déo pro­mo­tion­nelle le montre mar­chant face à la mer et aux mouettes, sur fond de mu­sique an­gois­sante. « Il est temps de re­prendre ce dé­bat aux mé­dias et de le rendre à la dé­mo­cra­tie », dit-il en voix off.

Se­lon Ober­tone, « le vivre ensemble qu’on nous vend a toutes les chances de très mal fi­nir ». Dans la li­gnée du Camp des saints de Jean Ras­pail, il ima­gine une France en guerre eth­nique dans Gué­rilla (2016) et, dans Utøya (2013), ra­conte à la pre­mière per­sonne la tue­rie per­pé­trée par le ter­ro­riste nor­vé­gien An­ders Brei­vik, le 22 juillet 2011. « Le camp du Bien veut nous faire taire […] en fu­sillant les non ali­gnés qui dé­passent », pour­suit-il sur le re­gistre com­plo­tiste. Dans quel ob­jec­tif ? « Faire dis­pa­raître le Blanc ». La trou­vaille d’Ober­tone : d’ici à 2060, les « Fran­çais au­toch­tones » se­ront de­ve­nus « mi­no­ri­taires sur leur propre sol », et en 2100 la po­pu­la­tion d’« Eu­ro­péens au­toch­tones » au­ra été di­vi­sée par quatre.

Dé­na­ta­li­té. Tout re­pose sur la « dé­na­ta­li­té des au­toch­tones » qui se re­pro­dui­raient moins que « le po­ly­game ma­lien de Bo­bi­gny aux 46 en­fants », écrit-il. Un « chan­ge­ment de po­pu­la­tion » qu’il im­pute à un plan de « rem­pla­ce­ment » de l’ONU pour l’Eu­rope. Au mi­nis­tère de l’In­té­rieur, on juge ce dis­cours « ra­di­ca­le­ment fan­tai­siste ». « Avec 0,3 % de la po­pu­la­tion, les flux mi­gra­toires extra-eu­ro­péens vers la France sont dans la moyenne basse de l’OCDE », ex­plique un haut fonc­tion­naire. Quant à la dy­na­mique dé­mo­gra­phique… « Com­plè­te­ment ex­tra­va­gant », es­time le so­cio­logue et dé­mo­graphe Fran­çois Hé­ran, pro­fes­seur au Col­lège de France : « Une pro­jec­tion li­néaire donne un ré­sul­tat ir­réel ; le taux de fé­con­di­té d’une mi­no­ri­té converge tou­jours vers ce­lui de la po­pu­la­tion du pays d’ac­cueil. » Même en in­cluant les Fran­çais nés de parents étran­gers, la pers­pec­tive d’un « rem­pla­ce­ment » est ir­réa­liste.

Qu’im­porte, Ober­tone plaît à la droite dure. Il offre une cau­tion « in­tel­lo » pour lier im­mi­gra­tion et insécurité. Les flux mi­gra­toires se­raient, se­lon lui, à l’ori­gine de la cri­mi­na­li­té et d’une perte de QI moyen en France… « La quan­ti­té au dé­tri­ment de la qua­li­té », ré­sume l’écri­vain, très sé­rieu­se­ment. La so­lu­tion qu’il dé­fend : construire des murs, comme en Hon­grie. Ses thèses pé­nètrent. « Il faut une po­li­tique na­ta­liste forte des bé­bés fran­çais pour di­luer les im­mi­grés et les en­fants d’im­mi­grés », sou­te­nait il y a peu un proche de Ma­rion Ma­ré­chal. Ober­tone a de l’ave­nir.

La trou­vaille d’Ober­tone: d’ici à 2060, les « Fran­çais au­toch­tones » se­ront de­ve­nus « mi­no­ri­taires sur leur propre sol », et en 2100 la po­pu­la­tion d’« Eu­ro­péens au­toch­tones » au­ra été di­vi­sée par quatre

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