Comment Trump a pris Ma­cron en grippe

Les deux pré­si­dents se ren­contrent au G20. Mais leur re­la­tion s’est dé­li­tée

L'Opinion - - La Une - Jean-Do­mi­nique Mer­chet t @jdo­mer­chet

Le som­met an­nuel du G20, qui réunit les di­ri­geants des vingt pays les plus in­dus­tria­li­sés de la pla­nète, a lieu ven­dre­di et sa­me­di à Bue­nos Aires (Ar­gen­tine). Les ob­ser­va­teurs s’at­tendent à une réu­nion ten­due, voire hou­leuse, au­tour de deux su­jets qui fâchent le pré­sident Trump : le cli­mat et le com­merce in­ter­na­tio­nal. Le prince hé­ri­tier saou­dien Mo­ham­med Ben Sal­mane se­ra éga­le­ment pré­sent pour sa pre­mière ren­contre in­ter­na­tio­nale de­puis l’af­faire Kha­shog­gi. LA RE­LA­TION ENTRE EM­MA­NUEL MA­CRON et Do­nald Trump est au plus bas. Elle avait com­men­cé sous les meilleurs aus­pices, mais n’a pas ré­sis­té aux mul­tiples dé­cla­ra­tions pu­bliques du Pré­sident fran­çais. La vi­site de l’Amé­ri­cain à Pa­ris, à l’oc­ca­sion du 11 no­vembre, a té­moi­gné de ce sé­rieux re­froi­dis­se­ment. Ou­bliés le dî­ner des deux couples à la Tour Eif­fel et les pa­pouilles quelque peu dé­ré­glées lors de la vi­site de Ma­cron à Wa­shing­ton, en avril der­nier. A Bue­nos Aires, à l’oc­ca­sion du G20, aucune ren­contre bi­la­té­rale n’est pré­vue entre les deux pré­si­dents, « mais ils au­ront sû­re­ment un apar­té », in­dique-t-on à l’Ely­sée.

S’il est dé­sor­mais pu­blic grâce aux tweets de Trump, le ma­laise ne date pas du 11 no­vembre. Il re­monte en fait au mois d’avril. « Lors­qu’on est ho­no­ré d’une vi­site d’Etat par un pré­sident amé­ri­cain, il est très mal vu de se mou­cher dans les ri­deaux de la Mai­son Blanche », ra­conte un an­cien di­plo­mate amé­ri­cain, qui pré­fère l’ano­ny­mat. En cause, le dis­cours d’Em­ma­nuel Ma­cron de­vant le Con­grès des Etats-Unis, ova­tion­né de ce cô­té-ci de l’At­lan­tique et par les an­ti-Trump de l’autre, mais fort peu goû­té à la Mai­son Blanche. « Pour Trump, ce fut un vé­ri­table coup de poi­gnard dans le dos… Il était alors as­sailli par les dé­mo­crates et les mé­dias, sur sa pré­ten­due col­lu­sion avec Pou­tine. Si Ma­cron avait glis­sé une pe­tite ph­rase du genre “Je ne suis pas le genre de per­sonne à dia­bo­li­ser la Rus­sie”, Trump lui en au­rait été éter­nel­le­ment re­con­nais­sant, mais, à la place, il a dé­cla­ré qu’il “ne par­ta­geait pas la fas­ci­na­tion pour les pou­voirs forts”. »

La sé­cu­ri­té de l’Eu­rope. Tout à la joie de son dis­cours, l’Ely­sée n’a, semble-t-il, pas me­su­ré l’af­front. Les choses n’ont, de­puis lors, fait qu’em­pi­rer. En juin, après le som­met du G7 au Ca­na­da, où la ten­sion entre Trump et ses par­te­naires avait été vive, Em­ma­nuel Ma­cron dé­cla­rait, au cours d’une confé­rence de presse avec Jus­tin Tru­deau que « peut-être que c’est égal au pré­sident amé­ri­cain d’être iso­lé, mais, nous, ça nous est aus­si égal d’être à six, si be­soin était ». En clair, de te­nir des G7 sans les Etats-Unis… En sep­tembre, pour la deuxième an­née consé­cu­tive, le Pré­sident fran­çais a pro­non­cé un dis­cours très an­ti-Trump de­vant l’as­sem­blée gé­né­rale des Na­tions Unies ap­pe­lant à « ne plus signer d’ac­cords com­mer­ciaux avec les puis­sances qui ne res­pectent pas l’Ac­cord de Pa­ris » sur le cli­mat – dé­non­cé par Wa­shing­ton.

Le ter­rain était prêt pour la crise du 11 no­vembre. Et elle a écla­té. Dans l’avion qui le me­nait à Pa­ris, Trump dé­couvre les pro­pos de Ma­cron sur « l’ar­mée eu­ro­péenne », te­nus sur Eu­rope 1, quatre jours plus tôt. « On doit avoir une Eu­rope qui se dé­fend da­van­tage sans dé­pendre seule­ment des Etats-Unis », dé­cla­rait le chef de l’Etat. Sur­tout, Ma­cron ex­pli­quait que « nous de­vons nous pro­té­ger à l’égard de la Chine, de la Rus­sie et même des Etats-Unis d’Amé­rique ». L’Ely­sée fait va­loir qu’il ne s’agis­sait que de cy­ber­me­naces, mais la suite du pro­pos prouve le contraire. Le Pré­sident fran­çais ajoute en ef­fet : « Quand je vois que le pré­sident Trump an­nonce qu’il sort d’un grand trai­té de désar­me­ment [INF], qui est la vic­time ? L’Eu­rope et sa sé­cu­ri­té. »

« In­so­lences ju­vé­niles ». Alors que Do­nald Trump s’at­ten­dait à être re­çu à Pa­ris comme un al­lié, il est cueilli à froid par ses dé­cla­ra­tions. D’au­tant que toute la com­mu­ni­ca­tion de l’Ely­sée vise alors à mettre en scène la ré­con­ci­lia­tion fran­co-al­le­mande, avec An­ge­la Mer­kel en star du jour. Trump ne sort pas de sa voi­ture pour re­mon­ter les Champs-Ely­sées avec les autres di­ri­geants. Parce qu’il ne s’agit pas de cé­lé­brer la vic­toire, Em­ma­nuel Ma­cron ne re­mer­cie pas les Etats-Unis pour leur en­ga­ge­ment mi­li­taire en 1917-1918, mais il op­pose le mau­vais « na­tio­na­lisme » (ce­lui de Trump) au bon « pa­trio­tisme » (le sien), après avoir contraint l’Amé­ri­cain d’écou­ter la chan­teuse An­ge­lique Kid­jo, une mi­li­tante an­tiT­rump… Puis tous les di­ri­geants pré­sents à Pa­ris sont in­vi­tés à se rendre à La Villette, où la France or­ga­nise le Fo­rum de Pa­ris pour la paix. Ce ren­dez-vous sur la « gou­ver­nance mon­diale » a été conçu en grande par­tie pour s’op­po­ser à l’uni­la­té­ra­lisme de Trump. Vu de la Mai­son Blanche, « la liste des in­so­lences ju­vé­niles de Ma­cron est de­ve­nue aus­si longue qu’un jour sans pain », as­sure un bon connais­seur de Wa­shing­ton.

Certes, co­gner sur Trump rend po­pu­laire en France et dans de nom­breux pays, mais « en même temps » ce­la fi­nit quand même par cour­rou­cer l’in­té­res­sé. Ce­lui-ci se venge à coups de tweets. Le 13 no­vembre, il dit qu’« à Pa­ris, on com­men­çait à ap­prendre l’al­le­mand » avant que les Etats-Unis ne viennent en Eu­rope du­rant les guerres mon­diales. Puis, évo­quant l’im­por­ta­tion de vins fran­çais aux Etats-Unis, il cri­tique le pro­tec­tion­nisme eu­ro­péen, alors que Wa­shing­ton paye pour pro­té­ger mi­li­tai­re­ment le Vieux Conti­nent. Et le 25 no­vembre, tou­jours sur le com­merce, il évoque les Gi­lets jaunes, ap­puyant là où ça fait mal à l’Ely­sée.

Dé­sa­gréables, les tweets res­tent bé­nins, mais des ré­tor­sions plus graves sont en­vi­sa­geables, no­tam­ment sur le com­merce in­ter­na­tio­nal. Ain­si, Trump pour­rait, de­main, s’en prendre à la po­li­tique agri­cole com­mune qui pro­fite à la France. Et tout re­fus d’ali­gne­ment – ou simple nuance – de Pa­ris ou de Bruxelles sur la stra­té­gie d’en­di­gue­ment éco­no­mique de la Chine faire l’ob­jet de ré­tor­sion. Comme on le voit sur le dos­sier ira­nien avec des en­tre­prises fran­çaises contraintes de suivre les dé­ci­sions de Wa­shing­ton plu­tôt que la po­li­tique de leur pays.

« Lors­qu’on est ho­no­ré d’une vi­site d’Etat par un pré­sident amé­ri­cain, il est très mal vu de se mou­cher dans les ri­deaux de la Mai­son Blanche »

SIPA PRESS

Do­nald Trump et Em­ma­nuel Ma­cron, le 10 no­vembre der­nier au Pa­lais de l’Ely­sée.

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