Le mou­ve­ment baigne-t-il dans le com­plo­tisme ?

L'Opinion - - Gilets Jaunes : La Colère Par Procuration - Mat­thieu De­prieck et Ivanne Trip­pen­bach [email protected]­rip­pen­bach t @mde­prieck

AU 13E JOUR DE MO­BI­LI­SA­TION, les Gi­lets jaunes sont fa­ti­gués. « Ça de­vient de plus en plus com­pli­qué d’or­ga­ni­ser le mou­ve­ment », ra­conte Ar­naud Lagüe. Co­or­di­na­teur de la mo­bi­li­sa­tion à Agen (Lot-et-Ga­ronne), il évoque la pa­ra­noïa d’une par­tie des contes­ta­taires : « Pour eux, dé­si­gner un chef, c’est prendre le risque d’être in­fil­tré par le pou­voir. Ils parlent beau­coup des RG [les Ren­sei­gne­ments gé­né­raux, dis­pa­rus sous cette ap­pel­la­tion en 2008]. J’es­saie de leur ex­pli­quer que les “RG” ne se cachent pas, que j’ai moi-même des contacts avec eux. » La dé­fiance en­vers les élites, co­lonne ver­té­brale du mou­ve­ment, pousse les lea­ders po­li­tiques et syn­di­caux, les po­li­ciers, les jour­na­listes dans le camp des ad­ver­saires dont les Gi­lets jaunes doivent se mé­fier. Gare à la ma­ni­pu­la­tion, clament-ils.

Le dé­pu­té LREM des Py­ré­nées-Orien­tales Sé­bas­tien Ca­ze­nove a re­çu un ap­pel d’un nu­mé­ro mas­qué. Au bout du fil, une cer­taine Bri­gitte, pas de nom de fa­mille, qui de­mande au dé­pu­té de se rendre sur un rond-point pour dia­lo­guer avec les Gi­lets jaunes. Il a fal­lu par­le­men­ter pour que la ren­contre se dé­roule dans un cadre plus conven­tion­nel, à la per­ma­nence de l’élu : « J’en ai re­çu cinq. La moitié d’entre eux n’a pas vou­lu don­ner son nom de fa­mille. J’avais face à moi des gens res­pon­sables mais ex­trê­me­ment mé­fiants. »

Fa­ce­book live. Le nu­mé­ro 2 du gou­ver­ne­ment lui-même a fait l’ex­pé­rience de l’ex­trême fri­lo­si­té des Gi­lets jaunes à en­trer dans la sphère ins­ti­tu­tion­nelle. En toute dis­cré­tion, le porteparole (qui ne l’est plus) Eric Drouet, re­çu par Fran­çois de Ru­gy mar­di soir, a fil­mé l’in­té­gra­li­té de la ren­contre pour la dif­fu­ser en di­rect sur Fa­ce­book. Eton­nante scène que ces images vo­lées d’un mi­nistre d’Etat, co­pieu­se­ment in­sul­té en temps réel sur un ré­seau so­cial. Même entre eux, les Gi­lets jaunes prennent toutes les pré­cau­tions. « On filme toutes nos ren­contres avec un té­lé­phone por­table pour soit dif­fu­ser en di­rect, soit pu­blier plus tard sur Fa­ce­book l’in­té­gra­li­té des échanges », ra­conte une res­pon­sable du mou­ve­ment dans l’ouest de la France.

Dans ce cas-là, les images ne peuvent men­tir. En re­vanche, quand elles sont dif­fu­sées par les « élites », jour­na­listes en tête, elles sont for­cé­ment sus­pectes. Les vio­lences sur les Champs-Ely­sées sa­me­di 24 no­vembre ont don­né nais­sance à des di­zaines de ru­meurs et de théo­ries du com­plot vi­sant les forces de l’ordre. Ain­si, une sé­quence de Cnews, où l’on de­vine, dans l’obs­cu­ri­té, un ma­ni­fes­tant s’écrou­ler en ar­rière-plan, pu­bliée sur YouTube avec le titre « Les CRS au­raient as­sas­si­né un ma­ni­fes­tant les mains en l’air ». Une autre vi­déo montre une Gi­let jaune af­fir­mer qu’elle a vu des pom­piers pra­ti­quer un massage car­diaque avant de pro­non­cer le dé­cès d’un ma­ni­fes­tant. Puis d’en­chaî­ner : « Un autre truc qu’on sait parce que les in­for­ma­tions cir­culent : un homme est pas­sé sous les roues d’un ca­mion lan­ceur d’eau. Y’a eu aus­si une main cou­pée, énor­mé­ment de bles­sés. » 60 000 vues, rien que sur YouTube.

Cette sen­si­bi­li­té au com­plo­tisme n’est évi­dem­ment pas propre aux Gi­lets jaunes. Mais, se­lon Ru­dy Reichs­tadt, di­rec­teur de l’Ob­ser­va­toire du conspi­ra­tion­nisme, « le mou­ve­ment contient une forme de ra­di­ca­li­té pro­pice aux lectures com­plo­tistes : le cli­vage haut-bas qui sup­plante tout et dans le­quel l’oli­gar­chie est l’en­ne­mie des Sans-cu­lottes ». Un ter­reau fa­vo­rable à tous les soup­çons de ma­ni­pu­la­tion de l’in­for­ma­tion des­ti­née à main­te­nir une élite au pou­voir.

« Ma­ni­pu­la­teurs ». Aus­si, de cu­rieuses têtes d’af­fiche ont émer­gé ces der­niers jours. Comme Ch­ris­tophe Cha­len­çon, porte-pa­role des Gi­lets jaunes dans le Vau­cluse. Sa page Fa­ce­book en­chaîne les noms d’oi­seaux contre le gou­ver­ne­ment, tour à tour « gang de ma­ni­pu­la­teurs » ou « oli­gar­chie por­tant la Na­tion vers le chaos

« Le mou­ve­ment contient une forme de ra­di­ca­li­té pro­pice aux lectures com­plo­tistes: le cli­vage haut-bas qui sup­plante tout et dans le­quel l’oli­gar­chie est l’en­ne­mie des Sans-cu­lottes »

Du­rant la pré­si­den­tielle, un des porte-pa­role des Gi­lets jaunes avait « li­ké » une image as­so­ciant Em­ma­nuel Ma­cron au na­zisme

et l’obs­cu­ran­tisme au ser­vice de la Fi­nance et de l’Ar­me­ment » (17 000 vues). En Côtes-d’Ar­mor, Maxime Ni­colle, l’un des huit porte-pa­role in­vi­tés à Ma­ti­gnon ven­dre­di, est connu par plus de 30 000 in­ter­nautes comme « Fly ri­der ». Du­rant la pré­si­den­tielle, l’homme de 31 ans sym­pa­thi­sant du RN a « li­ké » une image as­so­ciant Em­ma­nuel Ma­cron au na­zisme.

Dans ce contexte où les re­pères sont brouillés, des res­pon­sables po­li­tiques soufflent sur les braises en prê­tant des in­ten­tions ca­chées aux pou­voirs pu­blics. Le 24 no­vembre, Isa­belle Bal­ka­ny a ac­cu­sé sur Twit­ter la maire de Pa­ris, Anne Hi­dal­go, d’avoir « ai­ma­ble­ment lais­sé » du ma­té­riel ur­bain sur les Champs-Ely­sées pour que les cas­seurs s’en em­parent. Lorsque Ch­ris­tophe Cas­ta­ner a poin­té les « sé­di­tieux » d’ul­tra­droite, Ma­rine Le Pen a ren­voyé le mi­nistre à une « stra­té­gie po­li­ti­cienne ». Très vite, les dé­cla­ra­tions de Beau­vau ont sus­ci­té tous les doutes. Alors qu’elle an­non­çait 106 300 Gi­lets jaunes en France (sans comp­ter les 8 000 à Pa­ris), le col­lec­tif « Po­li­ciers en co­lère », di­ri­gé par un élu RN, ré­tor­quait « un mil­lion » en in­vo­quant une « ma­ni­pu­la­tion » du gou­ver­ne­ment. Un chiffre ir­réa­liste.

Jeu­di soir, 14 500 per­sonnes avaient en tout cas si­gné la pé­ti­tion du RN ap­pe­lant à la dé­mis­sion de Ch­ris­tophe Cas­ta­ner avec en grosses lettres : « MA­NI­PU­LA­TION, MEN­SONGES, MÉ­PRIS ». Ma­rine Le Pen l’a de nou­veau ac­cu­sé d’avoir « fait ta­per les Fran­çais. » Peu après, la Place Beau­vau a ré­agi aux « di­vers nou­veaux ap­pels cir­cu­lant sur les réseaux so­ciaux » et de­man­dé aux au­teurs de « prendre sans dé­lai contact avec la pré­fec­ture de po­lice afin d’iden­ti­fier un lieu et un iti­né­raire ». Jeu­di soir, la Pré­fec­ture a bien re­çu une de­mande de ma­ni­fes­ter sur les Champs-Ely­sées… mais éma­nant d’un autre groupe. Entre l’Etat et une par­tie des Gi­lets jaunes, la com­mu­ni­ca­tion ne passe tou­jours pas.

SIPA PRESS

Les vio­lences sur les Champs-Ely­sées sa­me­di 24 no­vembre ont don­né nais­sance à des di­zaines de théo­ries du com­plot vi­sant les forces de l’ordre.

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