Gi­lets jaunes, mo­dèle al­le­mand et... CFDT

L'Opinion - - Gilets Jaunes : La Colère Par Procuration - Mat­thias Fekl

LE MOU­VE­MENT DES GI­LETS JAUNES sus­cite en Al­le­magne une sin­gu­lière at­ten­tion. Peu­têtre cette vaste mo­bi­li­sa­tion était-elle plus in­at­ten­due en­core outre-Rhin qu’en France. Chez nos voi­sins al­le­mands a en ef­fet do­mi­né, de­puis la mon­tée en flèche d’Em­ma­nuel Ma­cron, l’image d’un mi­nistre, puis d’un Pré­sident jeune – donc for­cé­ment mo­derne – ré­for­ma­teur, eu­ro­péen, ré­so­lu­ment tour­né vers l’ave­nir et en­clin à re­le­ver les grands dé­fis du monde contem­po­rain dans une ap­proche fran­co-al­le­mande vo­lon­ta­riste.

Le sys­tème électoral fran­çais y est, en outre, as­sez mé­con­nu. Dès lors, il al­lait de soi pour le plus grand nombre qu’un Pré­sident élu avec plus de deux tiers des suf­frages ex­pri­més et dis­po­sant d’une ma­jo­ri­té plé­tho­rique à l’As­sem­blée na­tio­nale de­vait, ip­so fac­to, fé­dé­rer une très large ma­jo­ri­té de ses conci­toyens au­tour de son pro­jet et de sa per­sonne. Le face-à-face entre le pré­sident de la Ré­pu­blique et une im­por­tante mo­bi­li­sa­tion, et plus en­core le large sou­tien dont celle-ci semble bé­né­fi­cier dans la po­pu­la­tion, à en croire les prin­ci­pales en­quêtes d’opinion, avaient donc de quoi sur­prendre.

Le mou­ve­ment des Gi­lets jaunes re­pose bien sûr d’abord sur les dif­fi­cul­tés concrètes que ren­contrent de nom­breux Fran­çais dans leur vie quo­ti­dienne, mais il ré­vèle aus­si une pro­fonde crise dé­mo­cra­tique à la­quelle il est non moins urgent de ré­pondre. A l’évi­dence, rien ne peut ja­mais être trans­po­sé tel quel d’un pays à l’autre, et il faut tou­jours te­nir compte des dif­fé­rences, de l’His­toire et du gé­nie propre à chaque peuple pour mettre en place les ins­ti­tu­tions adap­tées. Pour au­tant, un re­gard de l’autre cô­té du Rhin peut nous ai­der à trou­ver des ap­proches qui fonc­tionnent et donc quelques sources d’ins­pi­ra­tion pour ten­ter de mo­der­ni­ser notre dé­mo­cra­tie, ma­lade et dé­sor­mais en dan­ger comme elle l’est ailleurs en Eu­rope et dans le monde.

Per­son­na­li­sa­tion. L’un des pre­miers symp­tômes d’une dé­mo­cra­tie fra­gi­li­sée est une per­son­na­li­sa­tion à ou­trance du pou­voir, en dé­ca­lage crois­sant avec la com­plexi­té des so­cié­tés mo­dernes et le be­soin tou­jours ac­cru d’ap­pro­pria­tion, par les ci­toyens, des grands choix d’in­té­rêt gé­né­ral et de po­li­tiques pu­bliques qui les concernent. Cette ré­duc­tion de la po­li­tique à des pos­tures la ré­sume à un jeu d’ac­teurs qui risque, in fine, de se trans­for­mer en un théâtre d’ombres. Notre sys­tème ins­ti­tu­tion­nel ac­tuel, al­liant Pré­sident tout-puis­sant, quin­quen­nat, As­sem­blée na­tio­nale élue dans la fou­lée de la pré­si­den­tielle et, de ce fait, ma­jo­ri­tés ex­ces­si­ve­ment do­ciles, est à bout de souffle. Tout et son contraire est dé­sor­mais de­man­dé à la fi­gure pré­si­den­tielle : in­car­ner le pays en pre­nant de la hau­teur, tout en plon­geant dans l’hy­per-concret du quo­ti­dien ; re­pré­sen­ter la France dans le monde, tout en étant pré­sent en per­ma­nence sur le ter­rain ; ras­sem­bler les Fran­çais, tout en pre­nant des dé­ci­sions tran­chées, fai­sant né­ces­sai­re­ment des ga­gnants et des per­dants, du moins à court terme.

On le voit, cette équa­tion est in­te­nable sur la du­rée. L’apai­se­ment de nos dé­bats pu­blics ap­pelle un re­tour aux sources, une mo­der­ni­sa­tion ins­ti­tu­tion­nelle, une nou­velle dé­mo­cra­tie avec, par exemple, un sep­ten­nat non re­nou­ve­lable per­met­tant au Pré­sident de se concen­trer sur l’es­sen­tiel tout en lais­sant le gou­ver­ne­ment gou­ver­ner et un Par­le­ment re­va­lo­ri­sé faire son tra­vail de contrôle. C’est indispensable pour re­créer des ins­tances lé­gi­times de dé­bats, de conflic­tua­li­té maî­tri­sée, d’ap­pro­pria­tion des choix et donc, in fine, pour faire bais­ser la ten­sion et même la haine crois­santes qui ca­rac­té­risent notre vie pu­blique. Il ne s’agit pas de trans­po­ser en France les ins­ti­tu­tions al­le­mandes – ce­la n’au­rait au­cun sens – mais bien de ré­for­mer nos ins­ti­tu­tions en pro­fon­deur en al­liant im­pé­ra­tif d’ef­fi­ca­ci­té et sou­ci dé­mo­cra­tique.

Un constat si­mi­laire peut être fait pour notre dé­mo­cra­tie so­ciale, dont il est de­ve­nu un lieu com­mun de dire qu’elle est en crise.

L’apai­se­ment de nos dé­bats pu­blics ap­pelle un re­tour aux sources, une mo­der­ni­sa­tion ins­ti­tu­tion­nelle, une nou­velle dé­mo­cra­tie avec, par exemple, un sep­ten­nat non re­nou­ve­lable per­met­tant au Pré­sident de se concen­trer sur l’es­sen­tiel

La « Mit­bes­tim­mung » à l’al­le­mande (co­dé­ci­sion) est un suc­cès réel, peut-être même la prin­ci­pale réus­site du « mo­dèle al­le­mand » sou­vent in­vo­qué à tort et à tra­vers

De­puis des an­nées, per­sonne n’a trou­vé le « mode d’em­ploi » idéal. Soit les par­te­naires so­ciaux sont pu­re­ment et sim­ple­ment mis de cô­té, voire stig­ma­ti­sés par les pou­voirs pu­blics ; soit ils sont convo­qués à de grandes séances de concer­ta­tion sans réelles né­go­cia­tions ni as­so­cia­tion à la prise de dé­ci­sions. Dans tous les cas, l’ob­jec­tif prin­ci­pal est man­qué, les ac­teurs de la vie éco­no­mique n’étant pas suf­fi­sam­ment in­té­grés aux pro­ces­sus de prises de dé­ci­sions po­li­tiques, et les sa­la­riés n’étant pas tou­jours as­so­ciés aux dé­ci­sions stra­té­giques de leurs en­tre­prises. D’où un sen­ti­ment lar­ge­ment jus­ti­fié de dé­pos­ses­sion et par­fois d’in­fan­ti­li­sa­tion, qui ap­pelle des trans­for­ma­tions pro­fondes de notre dé­mo­cra­tie so­ciale : pour avoir des syn­di­cats res­pon­sables, en­core faut-il les as­so­cier ef­fec­ti­ve­ment aux dé­ci­sions prises et aux grands choix struc­tu­rants.

Ré­si­lience. En contre­par­tie doit être as­su­rée, bien sûr, une re­pré­sen­ta­ti­vi­té beau­coup plus large qu’au­jourd’hui, où de faibles taux de syn­di­ca­li­sa­tion et la sur­re­pré­sen­ta­tion de cer­tains do­maines, sec­teurs et types d’en­tre­prises consti­tuent une cri­tique ai­sée – et fon­dée. La « Mit­bes­tim­mung » à l’al­le­mande (co­dé­ci­sion) est pour­tant un suc­cès réel, peut-être même la prin­ci­pale réus­site du « mo­dèle al­le­mand » sou­vent in­vo­qué à tort et à tra­vers : les sa­la­riés sont pré­sents dans toutes les ins­tances de prise de dé­ci­sions des en­tre­prises et par­ti­cipent ac­ti­ve­ment aux choix stra­té­giques et à leur mise en oeuvre. Toute conflic­tua­li­té ne dis­pa­raît pas pour au­tant, mais ce sys­tème per­met que le par­tage de la va­leur ajou­tée et les orien­ta­tions stra­té­giques se dé­roulent de ma­nière plus se­reine et plus ef­fi­cace.

Peut-être est-ce aus­si dans ce contexte qu’il faut lire les ré­centes pro­po­si­tions de la CFDT, sur fond de crise des Gi­lets jaunes. Dans plu­sieurs en­tre­tiens em­preints de hau­teur de vue et de bon sens, son se­cré­taire gé­né­ral, Laurent Ber­ger, a avan­cé de nom­breuses pistes pour sor­tir de la crise. Sur le fond, bien sûr, mais aus­si sur la mé­thode, avec une large as­so­cia­tion des par­te­naires so­ciaux et l’ho­ri­zon d’une dé­mo­cra­tie plus mo­derne. Ce grand syn­di­cat ré­for­miste, eu­ro­péen, ayant as­su­mé dans le pas­sé des ré­formes dif­fi­ciles, sou­cieux d’un pro­grès so­cial an­cré dans le réel et ados­sé aux réa­li­tés éco­no­miques, mé­rite d’être écou­té. Il trace une voie pro­pre­ment so­ciale-dé­mo­crate, loin tout au­tant des coups de men­ton fa­ciles que des re­non­ce­ments cou­pables.

Cet al­liage de prag­ma­tisme éco­no­mique, d’exi­gence dé­mo­cra­tique et de conscience so­ciale et en­vi­ron­ne­men­tale n’est, au fond, pas si loin de ce qui fonc­tionne bien en Al­le­magne et qui confère à ce pays et à son éco­no­mie, mal­gré les crises, , une ré­si­lience toute par­ti­cu­lière. La ca­pa­ci­té, ou non, du pré­sident de la Ré­pu­blique à s’ins­pi­rer de ces pro­po­si­tions dé­ter­mi­ne­ra de ma­nière sub­stan­tielle non seule­ment la suite de son quin­quen­nat mais aus­si le vi­sage à ve­nir de notre pacte ré­pu­bli­cain et de notre dé­mo­cra­tie. Mat­thias Fekl, avo­cat, an­cien mi­nistre.

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