« Nous de­vons mon­trer qu’in­ves­tir dans l’éco­no­mie verte peut être ren­table »

L'Opinion - - Sustainable Finance - JOYCE MSUYA In­ter­view Gilles Sen­gès @Gille­senges

APRÈS UNE CAR­RIÈRE de plus de vingt ans au sein de la Banque Mon­diale comme spé­cia­liste de la san­té, Joyce Msuya a été nom­mée en août 2018, au poste de di­rec­teur exé­cu­tif ad­joint du Pro­gramme des Na­tions Unies pour l’en­vi­ron­ne­ment (UNEP) par An­to­nio Gu­terres, le se­cré­taire gé­né­ral de l’ONU. Elle vient d’en prendre la di­rec­tion. Cette Tan­za­nienne est une spé­cia­liste de mi­cro­bio­lo­gie et de science de l’en­vi­ron­ne­ment après des études réa­li­sées à l’Uni­ver­si­té d’Ot­ta­wa (Ca­na­da), à l’Uni­ver­si­té de Stra­th­clyde (Ecosse), à la Har­vard Bu­si­ness School et à l’Uni­ver­si­té Johns Hop­kins (Etats-Unis).

Quel est le champ d’in­ter­ven­tion d’ONU En­vi­ron­ne­ment, son bud­get et ses axes d’in­ves­tis­se­ment ?

Notre pre­mier ob­jec­tif est réel­le­ment de te­nir compte des der­niers dé­ve­lop­pe­ments scien­ti­fiques en ma­tière en­vi­ron­ne­men­tale et d’ai­der à les conver­tir dans l’ac­tion po­li­tique. Nous avons ti­ré l’alarme, par exemple, sur la pol­lu­tion plas­tique des océans et ai­dons au­jourd’hui les gou­ver­ne­ments à agir. Hôtes du Pro­to­cole de Mont­réal, nous tra­vaillons au ré­ta­blis­se­ment de la couche d’ozone. Nous plan­chons aus­si sur l’éli­mi­na­tion de pro­duits chi­miques dan­ge­reux comme le mer­cure, sur l’amé­lio­ra­tion de la qua­li­té de l’air dans les villes et sur la lutte contre le com­merce illé­gal d’es­pèces sau­vages. Nous avons un champ d’ac­ti­vi­tés très large et une struc­ture bien lé­gère en termes fi­nan­ciers.

Comment ap­pré­hen­dez-vous votre rôle en ma­tière de mise en re­la­tion entre in­ves­tis­seurs et pro­mo­teurs de pro­jets de dé­ve­lop­pe­ment du­rable ?

Le rôle prin­ci­pal des Na­tions Unies est de rap­pro­cher les gou­ver­ne­ments et les po­pu­la­tions et de les ai­der à ré­soudre des dé­fis com­muns. Tou­te­fois, pen­dant trop long­temps, nous n’avons pas tra­vaillé suf­fi­sam­ment de concert avec les grands in­ves­tis­seurs et le sec­teur pri­vé. Si nous vou­lons as­sis­ter aux chan­ge­ments dont nous avons be­soin, que ce­la soit en ma­tière de chan­ge­ment cli­ma­tique ou de crois­sance du­rable, nous de­vons convaincre les mar­chés fi­nan­ciers et tra­vailler plus étroi­te­ment avec le sec­teur pri­vé. Après tout, c’est de là que vien­dront les plus grandes in­no­va­tions et c’est là où il y a la quan­ti­té d’argent qui manque aux bud­gets des gou­ver­ne­ments en ma­tière de dé­ve­lop­pe­ment.

Comment est née la co­opé­ra­tion avec BNP Pa­ri­bas ? Comment convaincre le monde de la fi­nance que le dé­ve­lop­pe­ment du­rable peut être une af­faire in­té­res­sante pour des in­ves­tis­seurs ?

C’est un par­te­na­riat qui est le fruit d’an­nées de tra­vail entre la com­mu­nau­té en­vi­ron­ne­men­tale et le sec­teur fi­nan­cier. La clé a vrai­ment été de pou­voir mon­trer que des in­ves­tis­se­ments du­rables sont de bons in­ves­tis­se­ments et que les en­tre­prises éco­lo­giques sont de bonnes af­faires. Ac­tuel­le­ment, nous tra­vaillons au dé­blo­cage de 10 mil­liards de dol­lars de fonds pour fi­nan­cer des pro­jets de pe­tits ex­ploi­tants liés à l’ac­cès à l’éner­gie re­nou­ve­lable, aux pra­tiques agro­fo­res­tières, l’ac­cès à l’eau et à l’agri­cul­ture res­pon­sable par­mi d’autres ac­ti­vi­tés du­rables. Je suis op­ti­miste sur le fait que ce­la va réel­le­ment faire bou­ger les mar­chés et chan­ger leur ap­proche ha­bi­tuelle. C’est le genre d’opé­ra­tion in­no­vante dont nous avons be­soin pour lut­ter contre le chan­ge­ment cli­ma­tique.

Sen­tez-vous plus glo­ba­le­ment une prise de conscience et une mo­bi­li­sa­tion des in­ves­tis­seurs pour le dé­ve­lop­pe­ment du­rable ou est-ce une causse en­core dif­fi­cile à « vendre » ?

Les choses bougent, cer­tai­ne­ment. Mais, il ne faut pas être trop naïf. In­ves­tir n’est pas une ac­ti­vi­té ca­ri­ta­tive. Ce­la veut dire que nous de­vons mon­trer qu’in­ves­tir dans l’éco­no­mie verte peut être ren­table. C’est tout à fait le cas et nous as­sis­tons à un re­vi­re­ment des mar­chés. L’exemple ré­vé­la­teur, c’est la crois­sance du sec­teur de l’éner­gie re­nou­ve­lable. La production so­laire et éo­lienne dé­passe main­te­nant celle du char­bon en termes de prix, ce qui est une ex­cel­lente nou­velle pour l’éco­no­mie et pour la pla­nète. Nous voyons aus­si de plus en plus d’en­tre­prises mettre la du­ra­bi­li­té au coeur de leurs bu­si­ness mo­dels. Mais nous avons en­core beau­coup de che­min à faire et nous avons be­soin d’al­ler plus vite. De ce point de vue, les en­tre­prises et les in­ves­tis­seurs qui sont de bons élèves de­vraient être ré­com­pen­sés via des mé­ca­nismes po­li­tiques. Il est évident qu’il faut rendre plus uni­ver­sel en­core le prin­cipe de « pol­lueur-payeur », qu’il faut mettre un prix sur le car­bone et ar­rê­ter les sub­ven­tions aux éner­gies fos­siles. Ce n’est pas si dif­fi­cile à « vendre » dès lors que nous au­rons des règles du jeu équi­tables en ma­tière de so­lu­tions du­rables.

La clé est de pou­voir mon­trer que des in­ves­tis­se­ments du­rables sont de bons in­ves­tis­se­ments et que les en­tre­prises éco­lo­giques sont de bonnes af­faires

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