« Sur le dé­ve­lop­pe­ment, les be­soins se chiffrent en tril­lions, les fi­nan­ce­ments pu­blics en mil­liards »

L'Opinion - - Sustainable Finance - BER­TRAND BADRÉ In­ter­view Irène In­chaus­pé @iin­chauspe

AN­CIEN DI­REC­TEUR GÉ­NÉ­RAL FI­NANCES de la Banque mon­diale, Ber­trand Badré est PDG de Blue like an Orange Sus­tai­nable Ca­pi­tal. Il est aus­si l’au­teur de Mo­ney Hon­nie : et si la fi­nance sau­vait le monde ?

Quels sont les ordres de gran­deur à avoir en tête lors­qu’on parle de fi­nance in­ter­na­tio­nale et de dé­ve­lop­pe­ment ?

J’ai étu­dié ce­la dans un rap­port pour le FMI, la Banque mon­diale, la Banque eu­ro­péenne d’in­ves­tis­se­ment et toutes les banques de dé­ve­lop­pe­ment in­ti­tu­lé From Bil­lions to Tril­lions. L’équa­tion n’est pas très com­pli­quée : le PNB mon­dial, c’est 100 000 mil­liards de dol­lars et les be­soins fi­nan­ciers pour faire face au chan­ge­ment cli­ma­tique et au dé­ve­lop­pe­ment du­rable s’éva­luent à plus de 5 000 mil­liards de dol­lars par an. Les mon­tants des in­ter­ven­tions de la Banque mon­diale, du FMI, de toutes ces ins­ti­tu­tions pu­bliques, s’élèvent à 100 à 200 mil­liards de dol­lars par an. L’Aide pu­blique au dé­ve­lop­pe­ment se chiffre à 150 mil­liards par an. En­fin, les pays dé­ve­lop­pés se sont en­ga­gés, en 2009 à Co­pen­hague, à ver­ser aux pays en dé­ve­lop­pe­ment et émer­gents 100 mil­liards de dol­lars par an à par­tir de 2020. D’un cô­té des be­soins qui se chiffrent en tril­lions, de l’autre des fi­nan­ce­ments pu­blics qui sont en mil­liards. L’écart est énorme. Il faut donc ré­flé­chir à la fa­çon de pas­ser « from bil­lions to tril­lions ».

Quelle est la pre­mière piste à suivre pour ce­la ?

Il faut d’abord pui­ser dans la

« poche do­mes­tique », car c’est la mo­bi­li­sa­tion de res­sources lo­cales pu­bliques et pri­vées qui per­met­tra de com­bler l’es­sen­tiel de l’écart entre les be­soins et les res­sources évo­qué plus haut. Pour ce­la, il faut que les pays les plus vul­né­rables mettent en place un bon sys­tème fis­cal : im­pôts et modes de col­lecte de ceux-ci. Il ne faut pas se ra­con­ter d’his­toire : le taux de pré­lè­ve­ments obli­ga­toires de la France avant la Ré­vo­lu­tion était de 10 %, nous sommes au­jourd’hui à 45 %. Nous avons donc mis 200 ans pour pas­ser de l’un à l’autre. Il n’est pas facile de dire à un pays en dé­ve­lop­pe­ment qu’il doit pas­ser de 12 à 18 % de pré­lè­ve­ments obli­ga­toires, car ce­la im­plique de ren­for­cer le ca­rac­tère for­mel de l’éco­no­mie, que les gens ac­ceptent de payer l’im­pôt sur le re­ve­nu ou la TVA et que le pays ne vive pas seule­ment sur des droits de douane par exemple. Pour payer des hô­pi­taux et des routes, il faut d’abord faire ap­pel aux contri­buables. Mais ce que l’on qua­li­fie de « do­mes­tic re­sources mo­bi­li­sa­tion » passe aus­si par l’épargne. Pour dé­ve­lop­per un pays, on dit qu’il faut des in­fra­struc­tures phy­siques, des ponts et des routes. En­suite, des in­fra­struc­tures so­ciales, des hô­pi­taux, des écoles. On ou­blie qu’il faut aus­si des in­fra­struc­tures fi­nan­cières : des banques, des as­su­rances. Si grâce à ce­la, un pays qui a un PNB d’un mil­liard de dol­lars, peut faire pas­ser ses pré­lè­ve­ments obli­ga­toires de 12 à 18 %, ce­la fait quand même 600 mil­lions par an. C’est bien par l’im­pôt et l’épargne que les Etats-Unis et l’Eu­rope ont fi­nan­cé leur dé­ve­lop­pe­ment aux XIXe siècle.

Et en­suite ?

Il faut mo­bi­li­ser la fi­nance in­ter­na­tio­nale. Au­jourd’hui, pour y par­ve­nir, on parle beau­coup des par­te­na­riats pu­blic-pri­vé (PPP) mais les sus­pi­cions entre les deux sont en train de mon­ter de­puis plu­sieurs an­nées. Le pri­vé craint que le pu­blic soit lent, bu­reau­cra­tique, po­ten­tiel­le­ment cor­rom­pu et pra­tique le fa­vo­ri­tisme. Le pu­blic re­doute que le pri­vé capte le ren­de­ment sans prendre le risque. Il faut dé­ve­lop­per une culture pour tra­vailler ensemble et c’est com­pli­qué. J’ai­me­rais qu’en France, comme ce­la existe à Ox­ford ou à Sin­ga­pour, les éta­blis­se­ments d’en­sei­gne­ment su­pé­rieur offrent des for­ma­tions sur le dia­logue entre le pu­blic et le pri­vé. En fait, il faut être po­ly­glotte, par­ler pu­blic, pri­vé, et ONG. Si vous ne par­lez qu’une seule langue, vous êtes tout de suite sus­pect.

C’est ce que vous faites avec Blue like an Orange Sus­tai­nable ca­pi­tal ?

Oui, avec les fonds mo­bi­li­sés à ce jour (100 mil­lions de dol­lars) au­près d’AXA, CNP, HSBC ou Phi­lippe Od­do, nous fi­nan­çons, sou­vent aux cô­tés de la Banque in­ter­amé­ri­caine de dé­ve­lop­pe­ment, en Amé­rique la­tine des pro­jets à impact so­cial ou en­vi­ron­ne­men­tal et pro­met­tons un « re­tour ré­mu­né­rant le risque pris ». Les in­ves­tis­seurs ne sont pas là pour faire la cha­ri­té. Pour ce­la, il y a des fonds phi­lan­thro­piques, et c’est très bien. Mais on peut in­ves­tir dans les pays en voie de dé­ve­lop­pe­ment et ga­gner de l’argent nor­ma­le­ment ! Je se­rai d’ailleurs très heu­reux que le dé­bat sur Pa­ris Eu­ro­place ne porte pas seule­ment sur le nombre de tra­ders de JP Mor­gan ou de Mor­gan Stan­ley qui vont ve­nir à Pa­ris. Je pré­fé­re­rais que la place de Pa­ris soit d’ici à quinze ans celle où l’on dé­fi­nit comment fi­nan­cer les en­jeux de long terme, no­tam­ment via des PPP, de pro­jets fa­vo­rables au cli­mat, au dé­ve­lop­pe­ment, à la san­té…

J’ai­me­rais que la place de Pa­ris soit d’ici à quinze ans celle où l’on dé­fi­nit comment fi­nan­cer les en­jeux de long terme, no­tam­ment via des PPP, de pro­jets fa­vo­rables au cli­mat, au dé­ve­lop­pe­ment, à la san­té...

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