« Pour­quoi l’idée de sou­ve­rai­ne­té de l’Eu­rope gagne du ter­rain »

: « Le mes­sage commence à être en­ten­du, no­tam­ment en Al­le­magne, sur trois points clés: sé­cu­ri­té, ren­for­ce­ment de l’eu­ro et pro­tec­tion contre les in­ves­tis­se­ments étran­gers in­tru­sifs »

L'Opinion - - La fabrique de L'opinion - Za­ki Laï­di Za­ki Laï­di

De­puis le dé­but de la construc­tion eu­ro­péenne, il y a de ce­la plus de soixante ans, les po­si­tions fran­çaises sur l’Eu­rope ont par­fois va­rié. Mais s’il y a un point sur le­quel sa cons­tance n’a guère pu être prise en dé­faut, c’est bien sur tout ce qui touche à la puis­sance eu­ro­péenne, à ce qu’Em­ma­nuel Ma­cron ap­pelle « la sou­ve­rai­ne­té de l’Eu­rope ». Long­temps ré­cu­sée en Eu­rope, cette idée gagne du ter­rain.

Pour com­prendre où nous en sommes, il faut com­prendre d’où nous par­tons. Au mo­ment du Trai­té de Rome, l’idée de puis­sance eu­ro­péenne était to­ta­le­ment ab­sente de l’es­prit des pères fon­da­teurs. On peut même dire que l’Eu­rope s’est ini­tia­le­ment construite contre l’idée de puis­sance. Un fait que les Fran­çais ont d’ailleurs du mal à com­prendre. La puis­sance, c’était la guerre ; et la guerre, c’était ce que l’on vou­lait évi­ter. Il fal­lait ain­si ca­na­li­ser l’élan vital eu­ro­péen vers la paix et donc vers la construc­tion d’un mar­ché com­mun.

N’ou­blions d’ailleurs ja­mais que le Trai­té fut si­gné en 1957, un an après le fias­co fran­co­bri­tan­nique de Suez, qui son­na le glas des am­bi­tions co­lo­niales de l’Eu­rope. Pen­dant donc plus de trente ans, l’Eu­rope éco­no­mique s’est construite gra­duel­le­ment à l’abri dé­li­bé­ré de toute am­bi­tion po­li­tique in­ter­na­tio­nale. La CEE lais­sait les grands pro­blèmes du monde entre les mains des grands.

De Kant à Hobbes. La fin de la Guerre froide ne chan­gea pas la donne. Bien au contraire. Le conflit so­vié­to-amé­ri­cain s’étant éteint, l’Eu­rope crut la guerre plus im­pro­bable que ja­mais. Elle pense alors in­ter­dé­pen­dance pla­né­taire et mul­ti­la­té­ra­lisme, dans le­quel elle es­père construire son avan­tage com­pa­ra­tif mon­dial (pro­to­cole de Kyo­to). Les dé­penses mi­li­taires eu­ro­péennes s’ef­fondrent et la dé­pen­dance stra­té­gique vis-à-vis des Etats-Unis s’en trouve ac­crue. L’Eu­rope de Kant pa­raît à por­tée de main et Ha­ber­mas n’a de cesse de nous la rendre ac­ces­sible.

De­puis, le monde a pro­fon­dé­ment chan­gé. L’ar­ri­vée au pou­voir de Pou­tine, la mon­tée en puis­sance de la Chine, l’af­fai­blis­se­ment re­la­tif de l’Oc­ci­dent après la crise de 2008 et l’élec­tion de Trump en 2016 ont lit­té­ra­le­ment dé­fi­gu­ré le pay­sage mon­dial. Kant à dé­fi­ni­ti­ve­ment per­du pied. Mais Hobbes s’est rap­pe­lé à notre bon souvenir.

Hobbes, c’est ce­lui qui théo­ri­sa la guerre de tous contre tous. Un mo­dèle qui, en tout point, ré­sume la vi­sion du monde qu’en a Trump. Pour lui en ef­fet, chaque Etat joue chaque jour sa peau. Et à cette aune, seule compte la force. Ce qui veut dire sub­sti­tuer la force à la norme, le bi­la­té­ra­lisme au mul­ti­la­té­ra­lisme, dé­man­te­ler des alliances qui coûtent plus qu’elles ne rap­portent, ré­pu­dier le li­bé­ra­lisme qui dis­sout la na­tion, mé­lange les peuples et me­nace la do­mi­na­tion de l’Amé­rique.

Pour l’Eu­rope, il s’agit là d’un gi­gan­tesque trem­ble­ment de terre qui l’oblige à ré­agir à la dé­fec­tion stra­té­gique, po­li­tique et idéo­lo­gique des Etats-Unis, à faire face à la mon­tée en puis­sance de la Chine, à conte­nir l’agres­si­vi­té de la Rus­sie pour qui tout désen­ga­ge­ment amé­ri­cain est l’oc­ca­sion d’avan­cer d’une case sur l’échi­quier du conti­nent. Le tout sans pro­tec­tion ni al­lié.

Or, de tous les pays eu­ro­péens, la France est la seule à avoir com­pris de­puis très long­temps cette nou­velle donne. Non qu’elle ait été par­ti­cu­liè­re­ment om­ni­sciente. Mais tout sim­ple­ment parce que son hé­ri­tage his­to­rique de grande puis­sance la pré­dis­pose à pen­ser que les rap­ports de force entre Etats fi­nissent tou­jours par res­sur­gir vio­lem­ment. Or le thème de l’Eu­rope sou­ve­raine consti­tue bien la ré­ponse po­li­tique à ce pro­blème. L’Eu­rope ne pour­ra donc sur­vivre que si elle s’as­sume en tant que puis­sance au­to­nome, y com­pris face aux Etats-Unis.

Aus­si éton­nant que ce­la puisse pa­raître, ce mes­sage commence à s’en­tendre dé­sor­mais dans une par­tie de l’Eu­rope, et no­tam­ment en Al­le­magne, sur trois points es­sen­tiels : la sé­cu­ri­té, le ren­for­ce­ment in­ter­na­tio­nal de l’eu­ro et la pro­tec­tion contre les in­ves­tis­se­ments étran­gers trop in­tru­sifs. L’Al­le­magne et la qua­si-to­ta­li­té des Eu­ro­péens ont tou­jours tour­né la tête quand on évo­quait ces trois points car­di­naux. La sé­cu­ri­té, c’était l’Otan. L’eu­ro n’avait pas à concur­ren­cer le dol­lar. Et les in­ves­tis­se­ments étran­gers n’avaient pas vo­ca­tion à être contrô­lés.

Fille aî­née de l’At­lan­tique. Au­jourd’hui, l’Al­le­magne, fille aî­née de l’Eglise at­lan­tique, as­siste in­cré­dule à sa ré­pu­dia­tion vio­lente par l’Amé­rique. C’est d’abord sur elle, et non sur la France, que Trump se concentre. Il lui re­proche si­mul­ta­né­ment de dé­te­nir des ex­cé­dents scan­da­leux qui per­turbent les échanges mon­diaux (vrai), de pro­té­ger son sec­teur au­to­mo­bile (faux), de ne pas as­sez faire pour la dé­fense (vrai) et d’ac­croître la dé­pen­dance éner­gé­tique de l’Eu­rope vis-à-vis de la Rus­sie (vrai). Il lui re­proche en­fin d’être le maillon fort d’un pro­jet qui s’ap­pelle l’Eu­rope et qui veut par­ta­ger la sou­ve­rai­ne­té plu­tôt que la ren­for­cer.

L’Al­le­magne est donc ame­née, par la force des choses, à pen­ser l’im­pen­sable, c’est-à-dire à ima­gi­ner sa sé­cu­ri­té sans ga­ran­tie américaine, à pen­ser la pré­ser­va­tion du mul­ti­la­té­ra­lisme sans en­ga­ge­ment amé­ri­cain, à pré­ser­ver le mo­dèle ex­por­ta­teur al­le­mand sous me­nace américaine. C’est la con­jonc­tion de ces trois fac­teurs pres­sants qui in­cite les élites al­le­mandes à prendre l’idée d’au­to­no­mie de l’Eu­rope beau­coup plus au sé­rieux. De fait, le dis­cours al­le­mand a in­con­tes­ta­ble­ment évo­lué. Les mi­nistres al­le­mands parlent de plus en plus d’au­to­no­mie eu­ro­péenne, un terme qu’ils évi­taient soi­gneu­se­ment jusque-là.

Très ré­cem­ment, Ur­su­la von der Leyen, la mi­nistre al­le­mande de la Dé­fense a évo­qué une ar­mée des Eu­ro­péens, com­po­sée d’ar­mées na­tio­nales, certes, mais « étroi­te­ment re­liées, uni­for­mé­ment équi­pées et en­traî­nées et prêtes à des opé­ra­tions com­munes ». Les scep­tiques ver­ront dans ses pro­pos un simple ef­fet rhé­to­rique. Ils ont tort. D’une part, parce qu’en po­li­tique le dis­cours compte. D’autre part, parce que les pro­jets avancent.

Les pro­jets fran­co-al­le­mands d’avion et de char pro­gressent plu­tôt plus vite que pré­vu. La ques­tion de vé­ri­té vien­dra tou­te­fois le jour où l’ex­ten­sion de la ga­ran­tie nu­cléaire fran­çaise à l’Al­le­magne se­ra po­sée.

Tran­sac­tions en eu­ro. Par rap­port à l’eu­ro, les choses changent éga­le­ment. À la fa­veur de la crise ira­nienne qui pé­na­li­se­ra ses ex­por­ta­teurs, l’Al­le­magne a pu prendre la me­sure de l’im­mense pou­voir d’ex­tra­ter­ri­to­ria­li­té que confé­rait le dol­lar aux Etats-Unis sur le com­merce mon­dial. Pen­dant long­temps, en dé­pit des ex­hor­ta­tions fran­çaises, les Al­le­mands ont re­fu­sé de s’en­ga­ger sur toute idée de faire jouer un plus grand rôle à l’eu­ro, Ber­lin crai­gnant qu’un ren­for­ce­ment de l’eu­ro ren­ché­risse l’eu­ro et gêne par là même ses ex­por­ta­tions. De sur­croît, comme le dit l’édi­to­ria­liste al­le­mand Wolf­gang Mun­chau, sans ré­forme ins­ti­tu­tion­nelle qui le do­te­rait d’un ac­tif sûr (safe as­set), l’eu­ro ne pour­ra ja­mais faire jeu égal avec le dol­lar.

En at­ten­dant, on peut ima­gi­ner que les tran­sac­tions énergétiques de l’Eu­rope avec la Rus­sie ou le Magh­reb soient par exemple li­bel­lées en eu­ro. Mal­gré tout ce­la, l’Al­le­magne a été mo­teur dans la mise en place du fa­meux spe­cial pur­pose ve­hicle (SPV) des­ti­né à contour­ner le gel des tran­sac­tions avec l’Iran im­po­sé par les Etats-Unis au ré­seau Swift. Ce pro­jet d’une forme de troc mo­derne per­met­tant de se pas­ser du dol­lar pour com­mer­cer avec l’Iran, trop ra­pi­de­ment mon­té, a échoué. Mais là en­core, la ques­tion es­sen­tielle est moins le ré­sul­tat que la tra­jec­toire. Si l’Al­le­magne croit à la né­ces­si­té de ré­duire la dé­pen­dance de l’Eu­rope vis-à-vis du dol­lar, le su­jet re­vien­dra for­cé­ment.

Reste en­fin la pro­tec­tion des in­ves­tis­se­ments no­tam­ment face à la Chine. Les Al­le­mands, prêtres du libre-échan­gisme, ne se sont ja­mais mon­trés al­lants sur le su­jet tant que leurs ex­por­ta­tions vers la Chine ex­plo­saient. Au­jourd’hui, ils me­surent le risque à voir les Chi­nois piller leur propre sa­voir-faire, no­tam­ment en ac­qué­rant des pé­pites al­le­mandes. Le ré­sul­tat est que l’Eu­rope est sur le point de se do­ter d’un dis­po­si­tif com­mu­nau­taire des in­ves­tis­se­ments étran­gers. Ce mé­ca­nisme ne pour­ra pas em­pê­cher un Etat de re­fu­ser des in­ves­tis­se­ments étran­gers sen­sibles s’il le sou­haite, mais la Com­mis­sion pour­ra dé­sor­mais don­ner un avis qui ne pour­ra plus être to­ta­le­ment igno­ré.

L’Eu­rope n’a pas vo­ca­tion à de­ve­nir un Etat fé­dé­ral. Et, à cette aune, elle n’au­ra ja­mais la force et la co­hé­rence d’un Etat-na­tion. La France voit glo­ba­le­ment sa vi­sion du monde va­li­dée par ce qui se passe dans le monde. Rai­son de plus pour ne ja­mais perdre de vue que l’Eu­rope ne sau­rait se construire à son image. Di­rec­teur de re­cherches à Sciences Po (Ce­vi­pof ), Za­ki Laï­di est l’au­teur de très nom­breux ou­vrages, dont

(Flam­ma­rion), consa­cré aux ef­fets po­li­tiques de la mon­dia­li­sa­tion, et

« Pour Trump, chaque Etat joue chaque jour sa peau. Et à cette aune, seule compte la force. Un gi­gan­tesque trem­ble­ment de terre qui oblige l’Union eu­ro­péenne à ré­agir à la dé­fec­tion stra­té­gique, po­li­tique et idéo­lo­gique des Etats-Unis »

(Presses de Sciences po). Il vient de pu­blier « Comment la mul­ti­po­la­ri­té dé­cons­truit le mul­ti­la­té­ra­lisme », dans la re­vue

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