Au Ja­pon, Car­los Ghosn reste au coeur de l’ac­tua­li­té

Les Ja­po­nais suivent avec at­ten­tion les consé­quences de l’ar­res­ta­tion de l’an­cien pa­tron de Nis­san et se montrent di­vi­sés sur la ma­nière d’ap­pré­cier les soup­çons dont il fait l’ob­jet

L'Opinion - - La Une - Claude Le­blanc (en­voyé spé­cial à To­kyo) @Ja­pon­line t

Les Nip­pons suivent avec at­ten­tion l’af­faire de l’ex-pa­tron de Re­nault-Nis­san

La dé­ten­tion du PDG de l’Al­liance Re­nault-Nis­san-Mit­su­bi­shi a été pro­lon­gée de dix jours ven­dre­di. A Bue­nos Aires où se dé­rou­lait le G20, Em­ma­nuel Ma­cron s’est en­tre­te­nu avec son ho­mo­logue ja­po­nais. « L’échange sur Re­nault a été suc­cinct, avec sim­ple­ment le rap­pel que la pro­cé­dure ju­di­ciaire de­vait suivre son cours », a fait sa­voir l’Ely­sée à l’is­sue du tête-à-tête. Shin­zo Abe a dit sou­hai­ter « le main­tien d’une re­la­tion stable » entre les en­tre­prises des deux pays, pré­ci­sant tou­te­fois que « le gou­ver­ne­ment ja­po­nais ne pré­juge pas de l’ave­nir de l’Al­liance », qui se­ra dé­ter­mi­né par les ac­tion­naires pri­vés.

DE­PUIS L’AR­RES­TA­TION de l’an­cien pa­tron de l’al­liance Re­nault-Nis­san, « l’af­faire Ghosn » est de­ve­nue un su­jet de dis­cus­sion im­por­tant, non seule­ment parce que ce­la concerne une en­tre­prise lo­cale im­por­tante, mais aus­si parce qu’elle a contri­bué à ra­me­ner l’Ar­chi­pel sous les feux des pro­jec­teurs, ce qui n’est pas tou­jours bien vé­cu dans un pays où l’on pré­fère en gé­né­ral l’ombre à la lu­mière.

Qu’il ap­prenne votre na­tio­na­li­té fran­çaise, im­man­qua­ble­ment votre in­ter­lo­cu­teur nip­pon vous di­ra « tai­hen de­su ne » (ça craint) et fi­ni­ra au bout d’un mo­ment par de­man­der votre avis plu­tôt que de li­vrer sa propre opi­nion. Pour­tant au pays du consen­sus, le sort ré­ser­vé à Car­los Ghosn est loin de faire l’una­ni­mi­té dans la me­sure où le Fran­co-Li­ba­noB­ré­si­lien a long­temps été por­té aux nues mal­gré une image qui s’était dé­té­rio­rée au cours des der­niers mois, no­tam­ment à tra­vers ses dé­boires conju­gaux.

Le sau­ve­tage de Nis­san n’a pas été ou­blié et le re­dres­se­ment spec­ta­cu­laire de la marque ja­po­naise est mis à son cré­dit par bon nombre de per­sonnes conquises par son cha­risme. Au Ja­pon où l’hu­mi­li­té prime, le style Ghosn a pu par­fois dé­ran­ger, mais il a in­dé­nia­ble­ment été pré­sen­té comme un exemple à suivre pour per­mettre à l’éco­no­mie na­tio­nale de re­le­ver la tête après deux dé­cen­nies de crise.

Une par­tie des Ja­po­nais es­time que Hi­ro­to Sai­ka­wa, pa­tron exé­cu­tif de Nis­san sou­vent consi­dé­ré comme son exé­cu­teur, n’en a pas l’en­ver­gure. Hi­to­shi Ume­da, chauf­feur de taxi dans la ré­gion de Kyo­to, est convain­cu que « le coup d’Etat » me­né par le bras droit de Car­los Ghosn au Ja­pon pour­rait bien se re­tour­ner contre lui car, dit-il, « dans le monde ac­tuel, nous avons be­soin de di­ri­geants cha­ris­ma­tiques ca­pables de s’im­po­ser face à leurs concur­rents ». To­moyu­ki Isoya­ma, an­cien ré­dac­teur en chef ad­joint de l’heb­do­ma­daire Nik­kei Bu­si­ness, par­tage la même in­quié­tude. Elar­gis­sant le pro­pos à l’en­semble des ac­teurs éco­no­miques lo­caux, il met en avant leur fai­blesse en termes de ma­na­ge­ment. Il rap­pelle no­tam­ment que les en­tre­prises nip­pones fa­vo­risent de­puis long­temps un mode fon­dé sur le bot­tom-up (de la base au som­met), quand leurs ho­mo­logues mon­dia­li­sées dé­fendent une ap­proche top-down qui exige une forte per­son­na­li­té.

Ten­ta­tion na­tio­na­liste. Le jour­na­liste éco­no­mique cite plu­sieurs noms d’en­tre­prises ja­po­naises, de Lixil à Ri­zap, en pas­sant par Mc­Do­nald’s Ja­pon, qui ont vu par­tir leur di­ri­geant sub­mer­gé par la tâche. « Ils n’ont tout sim­ple­ment pas le ni­veau », lâche-t-il. A ses yeux, l’af­faire Ghosn de­vrait re­mettre en évi­dence les li­mites du mo­dèle de ges­tion nip­pon peu adap­té à une éco­no­mie mon­dia­li­sée.

Mais ce dis­cours ne do­mine pas les dé­bats dans un pays où la ten­ta­tion na­tio­na­liste est de plus en plus mar­quée. Comme dans d’autres ré­gions du monde, le Ja­pon n’échappe pas à cette pous­sée dans un contexte de concur­rence exa­cer­bée et d’une dis­pa­ri­tion de nom­breux re­pères. La chute de Car­los Ghosn est donc in­ter­pré­tée comme un juste re­tour des choses. L’in­éga­li­té de trai­te­ment in­fli­gée par Re­nault à Nis­san alors que le rap­port de force s’est in­ver­sé en fa­veur du se­cond reste en tra­vers de la gorge de cer­tains. Ceux-ci es­timent que cette at­ti­tude s’ap­pa­rente à celle que pou­vaient avoir les co­lo­ni­sa­teurs dans les pays qu’ils do­mi­naient. Dans sa der­nière li­vrai­son, l’heb­do­ma­daire Bun­gei Shun­ju, cé­lèbre pour ses prises de po­si­tion tran­chées, re­prend les pro­pos du po­lé­miste Ta­kao To­kuo­ka se­lon les­quels la France a tou­jours ten­dance à trai­ter avec un sen­ti­ment de su­pé­rio­ri­té ses an­ciennes co­lo­nies dont « les res­sor­tis­sants ne sont bons qu’à ba­layer les belles ave­nues de Pa­ris ».

S’il existe aus­si une cer­taine forme d’ani­mo­si­té dans la ré­ac­tion ja­po­naise, il faut en cher­cher la rai­son dans l’in­di­gna­tion d’une par­tie des Ja­po­nais face à la ma­nière dont les mé­dias étran­gers pré­sentent leur pays dans le cadre de l’af­faire Ghosn. Très sen­sibles au re­gard que l’on porte sur eux, ils ne com­prennent pas que cer­tains jour­naux cri­tiquent leur jus­tice ou in­sistent sur les condi­tions de dé­ten­tion de l’an­cien pa­tron de Re­nault-Nis­san qui, à leurs yeux, n’est pas moins bien trai­té qu’un simple jus­ti­ciable.

In­com­pris. Ils jugent aus­si sé­vè­re­ment cer­taines ca­ri­ca­tures pa­rues dans la presse, par­lant de « ra­cisme » quand un des­si­na­teur met en avant leur den­ti­tion et leurs yeux bri­dés. Les com­men­taires né­ga­tifs ren­forcent le sen­ti­ment que le Ja­pon est in­com­pris et que les autres ne font guère d’ef­forts pour ten­ter de chan­ger la si­tua­tion.

C’est dif­fé­rent lorsque To­ru Ha­shi­mo­to, po­pu­laire fi­gure po­li­tique, dé­nonce « la sau­va­ge­rie du sys­tème car­cé­ral ja­po­nais ». Si elle ne fait pas plai­sir à en­tendre, l’ob­ser­va­tion est mieux ac­cep­tée car émise par un Ja­po­nais.

L’ar­res­ta­tion de Car­los Ghosn per­met en tout cas de mon­trer qu’il existe en­core de nom­breuses in­com­pré­hen­sions entre la France et le Ja­pon au mo­ment où les deux pays cé­lèbrent le 160e an­ni­ver­saire de l’éta­blis­se­ment de leurs re­la­tions di­plo­ma­tiques. D’ailleurs, à Bue­nos Aires en marge du G20, Em­ma­nuel Ma­cron et le Pre­mier mi­nistre ja­po­nais Shin­zo Abe ont tout fait pour évi­ter de ren­for­cer cette im­pres­sion. « L’échange sur Re­nault a été suc­cinct, avec sim­ple­ment le rap­pel que la pro­cé­dure ju­di­ciaire de­vait suivre son cours », a ex­pli­qué la pré­si­dence fran­çaise dans un com­mu­ni­qué après la ren­contre entre les deux hommes.

Reste que, de part et d’autre, on s’in­quiète de l’ave­nir de l’Al­liance qui se trouve au­jourd’hui fra­gi­li­sée. On sait que le sta­tu quo n’est plus te­nable, mais on semble pour l’ins­tant in­ca­pable d’y ap­por­ter une ré­ponse sa­tis­fai­sante.

SI­PA PRESS

Em­ma­nuel Ma­cron et Shin­zo Abe lors du G20 de Bue­nos Aires, en Ar­gen­tine, ven­dre­di.

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