Ma­cron cherche la sor­tie

Le gou­ver­ne­ment et la ma­jo­ri­té res­tent con­fron­tés à une dif­fi­cul­té ma­jeure: à qui par­ler? Les ma­ni­fes­tants eux-mêmes prennent conscience des consé­quences de leur manque de lea­ders

L'Opinion - - La Une - Mat­thieu De­prieck

De re­tour du G20 de Bue­nos Aires, Em­ma­nuel Ma­cron a de­man­dé di­manche à Edouard Phi­lippe de re­ce­voir une dé­lé­ga­tion de Gi­lets jaunes ou­verts au dia­logue et au mi­nistre de l’In­té­rieur, Ch­ris­tophe Cas­ta­ner, de ré­flé­chir à une éven­tuelle adap­ta­tion du dis­po­si­tif po­li­cier. Le Pre­mier mi­nistre doit éga­le­ment an­non­cer les contours de la consul­ta­tion na­tio­nale.

LES TOU­RISTES SONT PER­DUS. Di­manche ma­tin, ils ne pho­to­gra­phient pas l’Arc de Triomphe mais les vitres bri­sées et le jar­din sac­ca­gé d’un hô­tel par­ti­cu­lier, place de l’Etoile. Les car­touches vides de gaz la­cry­mo­gène roulent et les bris de verres craquent sous leurs pieds. Les tou­ristes sont per­dus, mais ils ne sont pas les seuls.

Comme s’il vou­lait ap­puyer sur « pause » dans toute cette agi­ta­tion, Em­ma­nuel Ma­cron s’est mon­tré, en se ren­dant dans le quar­tier des Champs Ely­sées en fin de ma­ti­née, mais sans prendre la pa­role of­fi­ciel­le­ment. Tout juste a-t-il adres­sé deux tweets de re­mer­cie­ment aux pom­piers et forces de l’ordre. Il a éga­le­ment de­man­dé au Pre­mier mi­nistre de re­ce­voir les chefs de par­ti et à son mi­nistre de l’In­té­rieur d’en­ga­ger une ré­flexion « sur la né­ces­si­té éven­tuelle d’une adap­ta­tion du dis­po­si­tif du main­tien de l’ordre dans les jours à ve­nir ».

Sa­me­di, pour la troi­sième se­maine consé­cu­tive, la ma­jo­ri­té a as­sis­té, im­puis­sante, à des vio­lences com­mises au coeur des ma­ni­fes­ta­tions or­ga­ni­sées par les Gi­lets jaunes. Avec un ef­fet cres­cen­do. Le 17 no­vembre, on a vu la place de la Con­corde illé­ga­le­ment oc­cu­pée. Le 24, des bar­ri­cades se dres­ser sur les Champs Ely­sées. Le 1er dé­cembre, des quar­tiers de Pa­ris éloi­gnés de plu­sieurs ki­lo­mètres les uns des autres s’em­bra­ser. Sur le pla­teau de TF1, le soir même, Ch­ris­tophe Cas­ta­ner re­con­nais­sait éton­nam­ment les li­mites hu­maines du dis­po­si­tif de sé­cu­ri­té : « 66 000 po­li­ciers, gen­darmes étaient dé­ployés sur tout le ter­ri­toire. C’est la qua­si-to­ta­li­té de ce que nous pou­vions mo­bi­li­ser (...). Les pro­fes­sion­nels du désordre ont écla­té les sites d’in­ter­ven­tion. A cer­tains mo­ments, les forces de l’ordre ont cou­ru der­rière eux. » Sé­cu­ri­ser les autres quar­tiers de la ca­pi­tale ? « Il au­rait fal­lu que je re­tire 3000, 4000, 5 000 hommes mo­bi­li­sés en pro­vince. »

Po­li­ciers pour­sui­vis. L’ins­tau­ra­tion d’une zone her­mé­tique au­tour des Champs-Ely­sées, avec contrôle sys-

té­ma­tique pour y pé­né­trer, n’a eu d’autre ef­fet que d’épar­piller les ma­ni­fes­tants à la li­sière de ce pé­ri­mètre. Toute la jour­née, gen­darmes et po­li­ciers ont su­bi les as­sauts de pe­tits groupes, beau­coup plus mo­biles qu’eux, en­gon­cés et ca­pa­ra­çon­nés. Les cas­seurs ont pour­sui­vi les forces de l’ordre. Le monde à l’en­vers.

Pire, les heurts se sont pro­pa­gés à des mé­tro­poles comme Bor­deaux, Tou­louse, SaintE­tienne et à de plus pe­tites com­munes telles Char­le­ville-Mé­zières, Le Puy-en-Ve­lay ou Lon­ge­ville-lès-Saint-Avold, en Mo­selle. Les fronts se mul­ti­plient au fil des se­maines et l’exé­cu­tif ne par­vient pas à conte­nir les vio­lences.

Pau­mée sur le ter­rain sé­cu­ri­taire, la ma­jo­ri­té l’est aus­si sur ce­lui de la concer­ta­tion avec les Gi­lets jaunes. Le cui­sant échec de l’in­vi­ta­tion lan­cée par Ma­ti­gnon ven­dre­di est dans les têtes. Edouard Phi­lippe es­pé­rait as­seoir au­tour de la table les huit porte-pa­role du mou­ve­ment. Un seul s’est dé­pla­cé, Ja­son Her­bert, pour res­sor­tir vingt mi­nutes après.

Dé­pu­tés éclai­reurs. Dans ce contexte, com­ment ima­gi­ner un dia­logue ? « La grande com­plexi­té, c’est qu’il n’y a per­sonne en face de nous, re­con­naît le dé­pu­té LREM de Pa­ris, Syl­vain Maillard. Notre rai­son d’être, c’est d’ai­der les gens. Et là, ils ne viennent même pas au ren­dez-vous. Nous pour­rions an­non­cer une me­sure, même am­bi­tieuse, si nous ne sommes pas sûrs de ta­per dans le mille, elle ne ser­vi­rait à rien. » Par­tout, des dé­pu­tés in­vitent à pa­tien­ter et des Gi­lets jaunes s’im­pa­tientent. « La si­tua­tion s’en­kyste. On a be­soin de gens en face de nous », plaide l’élu pa­ri­sien.

La ma­cro­nie se rac­croche à la moindre main ten­due par les contes­ta­taires. L’ap­pel à la né­go­cia­tion lan­cé par des « Gi­lets jaunes libres » dans le JDD est-il le signe qu’une or­ga­ni­sa­tion se met en place ? En réa­li­té, cer­tains si­gna­taires ont été rejetés par la base de­puis plu­sieurs jours, voire se­maines. Le Tou­lou­sain Ben­ja­min Cau­chy est at­ta­qué sur les ré­seaux so­ciaux. Ja­cline Mou­raud est ac­cu­sée dans des vi­déos com­plo­tistes d’être à la solde du gou­ver­ne­ment.

Les « Gi­lets jaunes libres » (de quoi ? de qui ?) sont sui­vis par moins de 400 per­sonnes sur Fa­ce­book. Les branches poussent dans l’anar­chie, les groupes font scis­sion d’un clic. Les têtes qui dé­passent sont cou­pées. Ja­son Her­bert, à sa sor­tie de Ma­ti­gnon, confiait avoir été me­na­cé de mort sur les ré­seaux so­ciaux. Les ten­ta­tives pour nom­mer des re­pré­sen­tants dé­par­te­men­taux, puis ré­gio­naux et na­tio­naux ont échoué. Quel Gi­let jaune au­ra fi­na­le­ment la sta­ture pour en­cais­ser les coups de ses propres ca­ma­rades et as­su­mer le dia­logue avec l’exé­cu­tif ?

La ques­tion plonge la ma­jo­ri­té dans un brouillard en­core plus épais. Toutes les forces sont mo­bi­li­sées pour dé­ni­cher des Gi­lets jaunes ou­verts au dia­logue par­tout sur le ter­ri­toire. Mer­cre­di, Edouard Phi­lippe a ren­con­tré le bu­reau du groupe LREM de l’As­sem­blée pour l’in­for­mer que les dé­pu­tés mar­cheurs joue­ront un rôle es­sen­tiel dans la concer­ta­tion ci­toyenne. « Les par­le­men­taires sont de bons conseillers pour com­prendre qui mettre au­tour de la table, ex­plique l’en­tou­rage de Gilles Le Gendre, le pré­sident du groupe. L’exé­cu­tif, lui, doit ar­rê­ter le type de lieu dans le­quel doivent se te­nir les dis­cus­sions : un lieu neutre ou une pré­fec­ture, une mai­rie. »

Oui mais voi­là… « Fran­che­ment, je ne vois pas bien, pour l’ins­tant, qui ac­cep­te­rait de se pré­sen­ter face au sous-pré­fet, confie un dé­pu­té du sud-ouest. Dé­jà avec moi, sur un point de blo­cage, la dis­cus­sion est dif­fi­cile… On ne va pas quand même pas or­ga­ni­ser des Etats gé­né­raux sur des ronds-points ? »

L’ap­pel des « Gi­lets jaunes libres » est-il le signe qu’une or­ga­ni­sa­tion se met en place? En réa­li­té, cer­tains si­gna­taires ont été rejetés par la base de­puis plu­sieurs jours, voire se­maines

Foire aux idées. Dans la confu­sion, les ini­tia­tives se mul­ti­plient pour sor­tir Em­ma­nuel Ma­cron de l’or­nière. Neuf dé­pu­tés de la ma­jo­ri­té ont ap­pe­lé les Gi­lets jaunes à ve­nir tra­vailler avec eux à l’As­sem­blée na­tio­nale pour « contri­buer à créer de nou­velles formes d’ex­pres­sion ci­toyennes et dé­mo­cra­tiques ». D’autres, ve­nus de la gauche, ré­clament un mo­ra­toire de trois mois de la hausse des taxes du prix du car­bu­rant. L’élu lyon­nais Bru­no Bon­nell de­mande un au­dit de la sup­pres­sion de l’ISF. Le groupe « dé­bat­tra tou­jours », ré­pond Gilles Le Gendre, qui se pose en « ga­rant » de cette li­ber­té de pro­po­si­tions. Mais dans le cadre vou­lu par l’exé­cu­tif, à sa­voir les concer­ta­tions lo­cales. Fraî­che­ment élu dé­lé­gué gé­né­ral du par­ti La Ré­pu­blique en marche, Sta­nis­las Gue­ri­ni veut éga­le­ment prendre sa part dans la ges­tion du conflit. Il va dis­tri­buer aux mi­li­tants des élé­ments pour mettre en pers­pec­tive l’ac­tion du gou­ver­ne­ment. Au len­de­main des vio­lences, les cadres de la ma­jo­ri­té s’échan­geaient des ar­gu­men­taires et des in­fo­gra­phies, no­tam­ment pour ex­pli­quer à quoi servent les im­pôts des Fran­çais. L’équipe de Gue­ri­ni, dont le dé­pu­té des Hautsde-Seine Adrien Ta­quet, es­père éga­le­ment car­to­gra­phier des élé­ments « rai­son­nables » chez les Gi­lets jaunes. Dans une boucle Te­le­gram, les re­mon­tées du ter­rain font état de quelques zones qui semblent échap­per à toute mé­dia­tion : l’Est de la France, le Var et le Vau­cluse, par exemple.

Per­due dans le main­tien de l’ordre, per­due dans la concer­ta­tion, la ma­jo­ri­té est per­due dans les ré­ponses à ap­por­ter aux Gi­lets jaunes. Même si le dé­pu­té de Pa­ris, Syl­vain Maillard, ré­fute cette lec­ture : « Les nom­breuses pro­po­si­tions s’ex­pliquent par l’en­thou­siasme de cha­cun à trou­ver une so­lu­tion. » De l’en­thou­siasme, Vic­tor Hu­go écri­vait : « Une in­sur­rec­tion est un en­thou­siasme. L’en­thou­siasme peut se mettre en co­lère ; de là les prises d’armes. »

Quel re­pré­sen­tant au­rait la sta­ture pour en­cais­ser les coups de ses propres ca­ma­rades et as­su­mer le dia­logue avec l’exé­cu­tif ?

KAK

SI­PA PRESS

Paumés sur le ter­rain sé­cu­ri­taire, comme sa­me­di à Pa­ris, le gou­ver­ne­ment et le Pré­sident le sont aus­si sur ce­lui de la concer­ta­tion avec les Gi­lets jaunes.

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