Gi­lets jaunes Que faut-il lâ­cher?

Confron­té à la ra­di­ca­li­sa­tion du mou­ve­ment tou­jours sou­te­nu par l’opi­nion, Em­ma­nuel Ma­cron s’est mis en re­trait der­rière son Pre­mier mi­nistre. Avant, sans doute, d’an­non­cer des gestes forts

L'Opinion - - La Une - Na­tha­lie Se­gaunes t @NSe­gaunes

Le Pre­mier mi­nistre Edouard Philippe a re­çu tour à tour les chefs des par­tis po­li­tiques re­pré­sen­tés au Par­le­ment lun­di, dans une dé­marche vi­sant à trou­ver une so­lu­tion à la crise des Gi­lets jaunes, après les vio­lentes ma­ni­fes­ta­tions du week-end. Le Pré­sident Em­ma­nuel Ma­cron a dé­ci­dé d’« amé­na­ger son agen­da », re­por­tant no­tam­ment une réunion avec les élus

mar­di soir, et un voyage of­fi­ciel en Ser­bie jeu­di. En­fin, se­lon un son­dage Har­ris in­ter­ac­tive pour RTL et M6, 72 % des Fran­çais sou­tiennent le mou­ve­ment so­cial, un ni­veau in­chan­gé de­puis quinze jours.

EM­MA­NUEL MA­CRON EST RES­TÉ MUET ce lun­di, deux jours après les vio­lents af­fron­te­ments qui ont eu lieu à Pa­ris et en pro­vince. Rien n’était ins­crit à l’agen­da du Pré­sident en ce pre­mier jour de la se­maine, ce qui est tout à fait in­ha­bi­tuel. Em­ma­nuel Ma­cron a par ailleurs an­nu­lé sa par­ti­ci­pa­tion à un dé­jeu­ner avec des chefs étoi­lés à l’Ely­sée, pour par­ta­ger le re­pas, dans le XXe ar­ron­dis­se­ment de Pa­ris, des re­pré­sen­tants de trois com­pa­gnies de CRS en­ga­gées sa­me­di lors des ma­ni­fes­ta­tions.

Vo­lon­tai­re­ment en re­trait, se conten­tant d’af­fi­cher son sou­tien à des forces de l’ordre mises à rude épreuve ces der­nières se­maines, le chef de l’Etat a dé­ci­dé de lais­ser mon­ter en pre­mière ligne son Pre­mier mi­nistre sur le ter­rain po­li­tique. Edouard Philippe a été char­gé de re­ce­voir les re­pré­sen­tants des par­tis po­li­tiques lun­di, et une dé­lé­ga­tion de Gi­lets jaunes mar­di – si elle daigne ve­nir.

S’il re­vient à une pra­tique plus équi­li­brée des ins­ti­tu­tions de la Ve Ré­pu­blique, après avoir, de­puis son élec­tion, concen­tré entre ses mains tous les pou­voirs et en­dos­sé tous les cos­tumes, c’est qu’Em­ma­nuel Ma­cron est per­son­nel­le­ment vi­sé par la fronde des Gi­lets jaunes. A force d’in­car­ner la « ver­ti­ca­li­té ju­pi­té­rienne », le Pré­sident a fi­ni par cris­tal­li­ser sur sa seule per­sonne les dé­cep­tions et les frus­tra­tions. « Ma­cron dé­mis­sion » était le slo­gan le plus ré­pan­du par­mi les ma­ni­fes­tants sa­me­di. Le chef de l’Etat a été co­pieu­se­ment hué et sif­flé di­manche ave­nue Klé­ber. Dans les ter­ri­toires, « ce qui s’ex­prime le plus, c’est la haine du Pré­sident », rap­portent des pré­fets, sous le cou­vert de l’ano­ny­mat, dans Le Monde.

« Il fait mon­ter le Pre­mier mi­nistre car il a in­té­rio­ri­sé qu’il est re­je­té, et qu’il n’est pas en me­sure, pour le mo­ment, de ré­ta­blir la si­tua­tion », af­firme l’un de ses sou­tiens. « Il fait l’ana­lyse que, comme tout est sur lui, il n’est pas for­cé­ment le meilleur émet­teur pour l’ins­tant », confirme l’un de ses vi­si­teurs ré­gu­liers.

Edouard Philippe est-il en ca­pa­ci­té d’éloi­gner la foudre ? C’est en tout cas ce qu’on at­tend de lui dans la ma­jo­ri­té. « En mai 1968, De Gaulle cam­pait sur une po­si­tion très dure à l’égard des ma­ni­fes­tants, c’est Pom­pi­dou qui a trou­vé une sor­tie de crise avec le Gre­nelle, rap­pelle un par­le­men­taire ma­cro­niste. La ques­tion est de sa­voir si Philippe est ca­pable d’en­clen­cher un dia­logue avec les ma­ni­fes­tants. »

Leo­nar­da. « Le pro­blème, c’est qu’en 1968, Pom­pi­dou pou­vait par­ler avec la CGT et le PCF, il y avait des corps in­ter­mé­diaires puis­sants », tem­père un autre sou­tien du Pré­sident. Le spec­tacle of­fert ven­dre­di à Ma­ti­gnon, de deux Gi­lets jaunes ré­pon­dant (l’un fur­ti­ve­ment, l’autre ano­ny­me­ment) à l’invitation du Pre­mier mi­nistre, au­gure mal en ef­fet d’un nou­veau Gre­nelle au­tour d’Edouard Philippe. « C’était Leo­nar­da puis­sance 10 », per­sifle un dé­pu­té LREM.

« En mai 1968, il n’y avait pas une crise ab­so­lue de la re­pré­sen­ta­tion, qui est la clé du mou­ve­ment des Gi­lets jaunes, ana­lyse un conseiller du Pré­sident. Par ailleurs, De Gaulle et Pom­pi­dou ap­par­te­naient à la même for­ma­tion po­li­tique et avaient une longue his­toire com­mune. »

Autre dif­fé­rence de taille, « la mo­bi­li­té était alors du cô­té du Pre­mier mi­nistre et la rai­deur du cô­té du Pré­sident, sou­ligne le même. Au­jourd’hui, Ma­cron est sans doute plus mo­bile que Philippe ». Al­lu­sion aux ré­serves du Pré­sident sur les 80 km/ heure ou le pré­lè­ve­ment à la source, quand son Pre­mier mi­nistre, plus roya­liste que le roi, res­tait « droit dans ses bottes ».

Parce qu’Em­ma­nuel Ma­cron cris­tal­lise la co­lère des ma­ni­fes­tants, il ne ga­gne­ra rien, à court terme, à se sé­pa­rer de son Pre­mier mi­nistre, juge-t-on dans son en­tou­rage. « Edouard Philippe ne peut pas être le fu­sible, juge Ber­nard Sa­na­nès, pré­sident de l’ins­ti­tut Elabe. Pour les Gi­lets jaunes, le su­jet, c’est Em­ma­nuel Ma­cron. »

Cal­bute. Un « geste d’ou­ver­ture » du Pre­mier mi­nistre, qui pour­rait in­ter­ve­nir avant même les dé­bats au Par­le­ment mer­cre­di et jeu­di, per­met­trait-il de dé­nouer la crise ? Cer­tains en doutent dans la ma­jo­ri­té, es­ti­mant que seule la pa­role pré­si­den­tielle per­met­tra d’en fi­nir avec le mou­ve­ment so­cial. « Quand tu as ha­bi­tué les gens à la coke et que tu leur donnes du ha­schich, c’est moins bon », ré­sume crû­ment un proche du Pré­sident. Par ailleurs, l’am­pleur de la ré­ponse ne semble pas tran­chée au som­met de l’Etat. « Il nous reste un an pour faire les ré­formes, ob­jecte un pi­lier de la ma­jo­ri­té. Ce n’est pas en cé­dant au­jourd’hui qu’on y par­vien­dra. Il ne faut pas que ce­la ap­pa­raisse comme un re­cul. » « Il faut évi­dem­ment en­tendre les Gi­lets jaunes et leur ré­pondre, juge au contraire un proche du Pré­sident. Si tu baisses pas ton cal­bute pour prendre une grosse fessée, t’as plus de jambes… » « Si on ne ré­pond pas sé­rieu­se­ment aux Gi­lets jaunes, on ne fe­ra ja­mais pas­ser la ré­forme des re­traites », abonde un dé­pu­té LREM.

Le chef de l’Etat s’est conten­té la se­maine der­nière d’an­non­cer une taxe car­bone mo­du­lable, pri­son­nier « de deux ra­di­ca­li­tés, celle des éco­lo­gistes et celle des dé­penses pu­bliques », dixit le même conseiller de Mar­con. Il est cette fois confron­té à la ra­di­ca­li­té des Gi­lets jaunes. « Si on ne donne pas à ce mou­ve­ment puis­sant et po­pu­laire des ré­ponses concrètes et des to­tems, il en est fi­ni du quin­quen­nat, confie un fi­dèle ma­cro­niste. On a été élu sur la mo­bi­li­té et la ca­pa­ci­té à se cor­ri­ger. On ne va quand même pas s’im­mo­ler pour la taxe car­bone, alors qu’on a été élu contre les taxes ! »

KAK

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.