Au pays du po­li­ti­que­ment cor­rect...

L'Opinion - - Protection Sociale Des Indépendants - Ha­kim El Ka­roui

CE QUI EST BIEN avec le po­li­ti­que­ment cor­rect, c’est qu’il est « et de droite et de gauche ». Il se trouve sous toutes les plumes, toutes les lois, toutes les ré­flexions. Qu’on en juge, rien que cette se­maine. L’Etat va or­ga­ni­ser la re­la­tion entre les pa­rents et les en­fants avec l’adop­tion d’une pro­po­si­tion de loi pour pros­crire la fessée, sou­te­nue par Mar­lène Schiap­pa.

Ain­si le lé­gis­la­teur dé­cide-t-il de l’édu­ca­tion des jeunes Fran­çais, al­lant sur une pente que n’au­rait pas re­niée Georges Or­well. Avec quand même une ques­tion en sus­pens : l’Etat va-t-il de­man­der aux pa­rents d’ins­tal­ler chez eux des ca­mé­ras de vi­déo­sur­veillance pour per­mettre à des fonc­tion­naires sou­cieux de la san­té des en­fants de vé­ri­fier que la loi an­ti-fessée est res­pec­tée ? In­for­mer les pa­rents sur les risques de la vio­lence contre les en­fants est une né­ces­si­té de san­té pu­blique. Faire une loi pour l’in­ter­dire dit tel­le­ment le peu de consi­dé­ra­tion de celle qui la pro­pose pour l’idée même de la loi que j’hé­site entre conster­na­tion abat­te­ment.

Autre ma­gni­fique exemple de po­li­tique cor­rect, de droite cette fois. Ma­thieu Bock-Co­té, ci-de­vant chro­ni­queur qué­bé­cois lan­cé par le Fi­ga­ro vox, qui plaide pour le « droit à la conti­nui­té cultu­relle ». Que cache ce concept pour le moins abs­cons ? L’idée que les Oc­ci­den­taux ont le droit de re­je­ter les im­mi­grés au nom de leur culture. Et le chro­ni­queur de s’in­sur­ger avec Alain Fin­kiel­kraut contre ceux qui, au nom du po­li­ti­que­ment cor­rect, ré­cusent ce droit éri­gé au rang d’un nou­veau droit de l’homme oc­ci­den­tal.

« En tant que ». Le pro­blème avec ce concept, c’est qu’il mé­con­naît une réa­li­té pour­tant as­sez im­por­tante : la conti­nui­té cultu­relle elle-même. Car la conti­nui­té cultu­relle fran­çaise, que l’on pour­rait ap­pe­ler plus sim­ple­ment l’his­toire, n’est pas faite de conti­nui­té mais de dis­con­ti­nui­tés : les Fran­çais de 2018 ne sont pas ceux de 1968 qui n’étaient pas ceux de 1918 qui n’étaient pas ceux de 1868. L’exode ru­ral, l’ur­ba­ni­sa­tion, l’uni­fi­ca­tion du ter­ri­toire par le che­min de fer, le chan­ge­ment de ré­gime po­li­tique, l’uni­ver­sa­li­sa­tion de l’al­pha­bé­ti­sa­tion, l’éman­ci­pa­tion des femmes… Tous ces phé­no­mènes ont créé des rup­tures pro­fondes dans la culture fran­çaise. Et les im­mi­grés, ci­blés par Bock-Co­té, n’y sont pour rien.

Der­nier exemple, Achille Mbembe, phi­lo­sophe et his­to­rien ca­me­rou­nais, qui dé­clare dans Le Monde, doc­te­ment, à pro­pos d’une chaire consa­crée ré­cem­ment par le Col­lège de France à l’his­toire afri­caine : « Il est re­gret­table que cette chaire ne re­vienne pas à un Afri­cain. Ce se­rait in­con­ce­vable aux Etats-Unis. Il est temps que la France se mette au dia­pa­son. » Au dia­pa­son de quoi ? Du po­li­ti­que­ment cor­rect amé­ri­cain où les études de genre sont me­nées par des femmes, où les études sur les mi­no­ri­tés sont pro­duites par les mi­no­ri­tés, où l’on parle « en tant que » et plus « en sa­chant que » ?

Je crois mo­des­te­ment que la science, la ré­flexion, le tra­vail cri­tique sur la so­cié­té doivent se faire en se fon­dant sur le sa­voir et pas sur ce qui est ju­gé bien ou mal par des mo­ra­li­sa­teurs de bas ni­veau. Ceux-ci dé­fendent d’abord des choix po­li­tiques dont ils sont libres mais qu’ils ne de­vraient pas ha­biller de rai­son­ne­ment scien­ti­fique. Et c’est vrai pour la droite comme pour la gauche. Mais, il est vrai que le po­li­ti­que­ment cor­rect semble être au­jourd’hui la chose du monde la mieux par­ta­gée. Hé­las…

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