La mon­tée des pé­rils

A l’ap­proche d’un sa­me­di de tous les dan­gers, Em­ma­nuel Ma­cron ap­pelle au calme. Pour Gé­rard Lar­cher, pré­sident du Sé­nat, « la Ré­pu­blique est au­jourd’hui me­na­cée »

L'Opinion - - La Une - Fan­ny Gui­no­chet et Lu­do­vic Vi­gogne

Lors du Conseil des mi­nistres, Em­ma­nuel Ma­cron a ré­cla­mé « aux forces po­li­tiques et syn­di­cales, au pa­tro­nat de lan­cer un ap­pel clair et ex­pli­cite au calme ». A l’As­sem­blée na­tio­nale, Edouard Phi­lippe a de­man­dé, comme Ch­ris­tophe Cas­ta­ner, aux Gi­lets jaunes à ne pas ve­nir sa­me­di à Pa­ris. Mal­gré le mo­ra­toire dé­cré­té par l’exé­cu­tif sur la hausse des car­bu­rants, la ten­sion reste à son pa­roxysme. Se­lon un son­dage Elabe-BFMTV, 78 % des Fran­çais jugent les an­nonces du Pre­mier mi­nistre in­suf­fi­santes. LES GI­LETS JAUNES ONT TI­RÉ sur un fil. Toute la pelote va-t-elle ve­nir avec ? A 72 heures de leur nou­velle jour­née de ma­ni­fes­ta­tion, « l’acte IV », l’alerte est dé­sor­mais maxi­male. « Il faut sau­ver la Ré­pu­blique. Elle est au­jourd’hui me­na­cée », est al­lé jus­qu’à dé­cla­rer Gé­rard Lar­cher sur France In­ter. Cette mise en garde ne pro­vient pas de n’im­porte qui. Gé­rard Lar­cher, pré­sident du Sé­nat, est le troi­sième per­son­nage de l’Etat. Il est aus­si membre des Ré­pu­bli­cains, un par­ti qui conti­nue, lui, à jouer la carte de l’op­po­si­tion fron­tale.

« Il faut sau­ver la Ré­pu­blique »… Seu­le­ment dix-huit jours après le dé­but du mou­ve­ment des Gi­lets jaunes, en est-on là ? De par­tout viennent en ef­fet dé­sor­mais les craintes d’un bas­cu­le­ment vers le chaos. Des chefs d’en­tre­prise du CAC40 n’hé­sitent plus à par­ler de « guerre ci­vile ». Au pa­tro­nat, ce n’est plus seu­le­ment l’im­pact éco­no­mique des blo­cages et du mou­ve­ment, que l’on pré­dit comme ex­trê­me­ment im­por­tant, qui pré­oc­cupe. « Même le ré­ta­blis­se­ment de l’ISF ne suf­fi­ra pas à éteindre le res­sen­ti­ment qui s’ex­prime », as­sure un res­pon­sable du Me­def. Les mi­nistres les plus im­por­tants du gou­ver­ne­ment Phi­lippe n’ex­cluent pas, eux, de n’être plus au pou­voir d’ici quelques se­maines. « Vat-on réus­sir à re­ve­nir dans quelque chose de ra­tion­nel ? N’est pas trop tard ? », s’in­ter­roge, lu­cide, l’un d’eux.

Mar­di, l’exé­cu­tif a pour­tant fait un geste im­por­tant. Il a re­cu­lé, en ac­tant no­tam­ment un mo­ra­toire sur la hausse des car­bu­rants et un gel des ta­rifs de l’éner­gie. Ce­la n’a pas fait bais­ser la co­lère des Gi­lets jaunes, qui ont main­te­nu leur ap­pel à la mo­bi­li­sa­tion, sa­me­di, mal­gré les risques d’ex­trême vio­lence.

A dé­faut de convaincre les ma­ni­fes­tants, le gou­ver­ne­ment es­pé­rait, grâce à sa re­cu­lade, ébran­ler le sou­tien très large des Fran­çais à ce mou­ve­ment et re­trou­ver ain­si quelques marges de ma­noeuvre. Pour l’ins­tant, ce­la n’a pas pro­duit ses fruits. Se­lon un son­dage Elabe-BFMTV, 78 % des Fran­çais jugent les an­nonces du Pre­mier mi­nistre in­suf­fi­santes ; 72 % ex­priment tou­jours de la sym­pa­thie ou du sou­tien pour les Gi­lets jaunes (un chiffre en re­cul de trois points en une se­maine). Mar­di, le chef de l’Etat a pu lui-même me­su­rer phy­si­que­ment l’im­passe dans la­quelle il se trou­vait : au Puy-au-Velay, où il s’est pour­tant dé­pla­cé en ca­ti­mi­ni pour vi­si­ter la pré­fec­ture in­cen­diée, il a été hué et vio­lem­ment in­sul­té.

« Comp­tables ». Face à cette in­sur­rec­tion qui ne cesse pas, le pou­voir a, mer­cre­di, mul­ti­plié les ap­pels à l’apai­se­ment des es­prits et ten­té de jouer la carte de la rai­son. Lors du Conseil des mi­nistres, Em­ma­nuel Ma­cron a de­man­dé « aux forces po­li­tiques et syn­di­cales, au pa­tro­nat de lan­cer un ap­pel clair et ex­pli­cite au calme ». « Ce qui est en jeu, c’est la sé­cu­ri­té des Fran­çais et nos ins­ti­tu­tions. Tous les ac­teurs du dé­bat pu­blic, res­pon­sables po­li­tiques, res­pon­sables syn­di­caux, édi­to­ria­listes et ci­toyens, se­ront comp­tables de leurs dé­cla­ra­tions dans les jours qui viennent », a mis en garde Edouard Phi­lippe, à l’As­sem­blée na­tio­nale, à l’oc­ca­sion du dé­bat or­ga­ni­sé sur la crise ac­tuelle.

« Je dis à tout le monde, ne ma­ni­fes­tez pas sa­me­di. Ce qu’il y avait de très for­te­ment lé­gi­time dans le mou­ve­ment des gi­lets jaunes a été en­ten­du », a ré­pé­té Jean-Mi­chel Blan­quer, le mi­nistre de l’Edu­ca­tion na­tio­nale par­ti­cu­liè­re­ment mis en avant ces der­niers jours, sur France in­fo.

Si l’exé­cu­tif n’a trou­vé au­cun re­lais dans l’op­po­si­tion, du cô­té des par­te­naires so­ciaux, un pre­mier geste s’es­quisse. Ce jeu­di, au siège de la CFDT, tous les lea­ders syn­di­caux (CGT, FO, CFE-CGC et CFTC, Un­sa, FSU et So­li­daires) se­ront pré­sents. De là à s’ex­pri­mer d’une voix et à jouer l’apai­se­ment ? C’est loin d’être ac­quis. Si Laurent Ber­ger n’a ces­sé d’ap­pe­ler au dia­logue, ten­dant la main aux po­li­tiques, mais aus­si à ses ho­mo­logues syn­di­caux, Force ou­vrière, qui reste en­gluée dans sa crise post-Pa­va­geau, a du mal à re­fré­ner ses mou­vances les plus ra­di­cales.

Quant à la CGT, son pa­tron Phi­lippe Mar­ti­nez joue la montre. « Comme de nom­breux po­li­tiques, il fait aus­si le pa­ri qu’il ti­re­ra pro­fit de cette crise et que son syn­di­cat pour­ra à cette oc­ca­sion re­trou­ver sa su­perbe, no­tam­ment aux élec­tions pro­fes­sion­nelles chez les fonc­tion­naires qui se ter­minent jeu­di », juge un bon connais­seur des re­la­tions so­ciales. Même si, sa­me­di der­nier, l’ap­pel à la mo­bi­li­sa­tion de la cen­trale de Mon­treuil a été peu sui­vi.

Chez les par­te­naires so­ciaux, un autre ac­teur s’ac­tive : Geof­froy Roux de Bé­zieux tente aus­si faire bais­ser la pres­sion. Ce jeu­di, le pré­sident du Me­def convoque le co­mi­té de liai­son des em­ployeurs pour ten­ter d’ap­por­ter des so­lu­tions concrètes au ma­laise so­cial. Des dis­po­si­tifs qui pour­raient al­lé­ger la fac­ture de ceux qui prennent leur voi­ture pour al­ler tra­vailler sont à l’étude. Mais il s’agit bien d’abord, pour lui, au­jourd’hui de contri­buer au re­tour d’une forme d’ordre pu­blic. « La si­tua­tion né­ces­site de prendre de la hau­teur et de dia­lo­guer, de ma­nière res­pon­sable, sur la bonne ma­nière de sor­tir de cette crise, né­faste pour notre pays et nos ins­ti­tu­tions », ex­plique Geof­froy Roux de Bé­zieux à l’Opi­nion.

« Phi­lippe Mar­ti­nez fait le pa­ri qu’il ti­re­ra pro­fit de cette crise et que la CGT pour­ra à cette oc­ca­sion re­trou­ver sa su­perbe »

Tous le constatent : ce que la France tra­verse au­jourd’hui est bien dif­fé­rent d’une crise aux simples re­ven­di­ca­tions so­ciales. Les Gi­lets jaunes sont un mou­ve­ment pro­téi­forme. A Pa­ris, ils sont un ins­tru­ment pour des mou­vances d’ex­trême droite ou d’ex­trême gauche qui veulent

Entre les Gi­lets jaunes et le chef de l’Etat, c’est dé­sor­mais un face-à-face. Com­ment va-t-il fi­nir?

« Il a trop joué sur le po­pu­lisme »

chan­ger de ré­gime. Dans des villes pe­tites ou moyennes, ils sont l’il­lus­tra­tion d’une France qui me­nace de faire sé­ces­sion… Mais il y a, dans tout ce­la, un point com­mun : la haine dont fait l’ob­jet Em­ma­nuel Ma­cron, qui paye trop de pe­tites phrases vé­cues comme des in­sultes.

Et si, à tra­vers ce mou­ve­ment, se jouait en fait le troi­sième tour de la pré­si­den­tielle de 2017 ? « Ces der­nières an­nées, la co­lère des classes moyennes s’est ex­pri­mée dans toutes dé­mo­cra­ties oc­ci­den­tales mais pas en France : Trump, le Brexit, Sal­vi­ni et le Mou­ve­ment 5 étoiles… En France, lors de l’élec­tion pré­si­den­tielle, Ma­rine Le Pen ne pou­vait pas être l’ins­tru­ment de cette co­lère à cause de sa cam­pagne et de son dé­bat té­lé­vi­sé ra­tés, de son nom, de l’his­toire de son par­ti, ana­lyse Ju­lien Vaul­pré, di­rec­teur du ca­bi­net de conseil en stra­té­gie Tad­deo. Em­ma­nuel Ma­cron avait lui-même su en ré­cu­pé­rer une par­tie. Mais, par la po­li­tique me­née et la mé­thode de gou­ver­ne­ment, il a don­né le sen­ti­ment de ne pas prendre en compte les condi­tions de son élec­tion, même s’il en est pa­ra­doxa­le­ment conscient. Une fois la phase de si­dé­ra­tion sus­ci­tée par sa vic­toire pas­sée, le rap­port de force du pre­mier tour a ré­émer­gé. »

Entre les Gi­lets jaunes et le chef de l’Etat, c’est dé­sor­mais un face-à-face. Com­ment va-t-il fi­nir ? Une haine per­son­nelle peut-elle vi­rer en crise po­li­tique avec, à la clé, une dé­mis­sion du Pré­sident ou une dis­so­lu­tion ? « Il a trop joué sur le po­pu­lisme, en ins­tal­lant son cli­vage entre pro­gres­sistes et na­tio­na­listes ou en exa­cer­bant au­tant sa dif­fé­rence, ses sin­gu­la­ri­tés, dé­plore un vi­si­teur ély­séen. Mais en vou­lant le com­battre ain­si, il en a fait une force plus puis­sante que lui. »

KAK

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