Après l’im­pôt, la ques­tion de l’im­mi­gra­tion sur­git

Un ar­rière-fond iden­ti­taire trans­pa­raît de plus en plus sur les ré­seaux so­ciaux, qui se fixe sur le pacte de Mar­ra­kech

L'Opinion - - La Une - Ivanne Trip­pen­bach et Lu­do­vic Vi­gogne [email protected]­gogne t @IT­rip­pen­bach

Em­ma­nuel Ma­cron de­vrait ra­ti­fier lun­di pro­chain le « pacte mon­dial pour des mi­gra­tions sûres, or­don­nées et ré­gu­lières » des Na­tions Unies, lors d’une confé­rence à Mar­ra­kech (Ma­roc). Sans por­tée contrai­gnante, ce texte d’une qua­ran­taine de pages am­bi­tionne de ren­for­cer la co­opé­ra­tion in­ter­na­tio­nale au­tour des mi­gra­tions et sus­cite contro­verses et cris­pa­tions dans plu­sieurs pays eu­ro­péens. Et, dé­sor­mais, chez une par­tie des Gi­lets jaunes. AVANT LES GI­LETS JAUNES, tous les par­tis s’y pré­pa­raient : pour les élec­tions eu­ro­péennes du 26 mai, pre­mier scru­tin du quin­quen­nat, le dé­bat se­rait d’abord iden­ti­taire. Les Ré­pu­bli­cains avaient ar­rê­té l’axe de leur cam­pagne : « Stop aux mi­grants ! » Dès avril, Laurent Wau­quiez pro­met­tait un ré­fé­ren­dum sur l’im­mi­gra­tion. Le Ras­sem­ble­ment na­tio­nal, en pa­ral­lèle, met­tait plein cap sur la ques­tion iden­ti­taire. « C’est ce dé­bat qui va tout em­por­ter : va-t-on res­ter nous-mêmes ? » ré­su­mait l’un des proches de Ma­rine Le Pen. De­puis huit mois, sa croi­sade contre la « sub­mer­sion mi­gra­toire » et la « dis­pa­ri­tion de la na­tion » monte en puis­sance.

Même Em­ma­nuel Ma­cron avait amen­dé son dis­cours. « Ceux qui croyaient à l’avè­ne­ment d’un peuple mon­dia­li­sé se sont pro­fon­dé­ment trom­pés. Par­tout dans le monde, l’iden­ti­té pro­fonde des peuples est re­ve­nue. Et c’est au fond une bonne chose », dé­cla­rait-il à la fin d’août, à l’oc­ca­sion de son dis­cours an­nuel de­vant les am­bas­sa­deurs. En no­vembre, il aban­don­nait son cli­vage entre pro­gres­sistes et na­tio­na­listes au pro­fit de « la sou­ve­rai­ne­té ».

Et puis la crise des Gi­lets jaunes est ar­ri­vée. Avec elle, les thé­ma­tiques so­ciales ont re­pris le des­sus. Pou­voir d’achat, ras-le-bol fis­cal, hausse du smic, dis­pa­ri­tion des ser­vices pu­blics, aban­don de l’Etat… Le dé­bat sur la jus­tice so­ciale s’est im­po­sé. Si quelques dé­ra­pages ra­cistes ont été re­cen­sés et mé­dia­ti­sés dès le pre­mier ras­sem­ble­ment du 17 no­vembre, c’est d’abord un mo­dèle éco­no­mique qui est mis en cause, ce­lui de la mon­dia­li­sa­tion qui a lais­sé de cô­té une par­tie de la po­pu­la­tion.

Le 1er dé­cembre, sur les murs de Pa­ris, des slo­gans contre « les bour­geois », « les élites » ap­pa­raissent. Le terme de « classes so­ciales » fait son re­tour. Sans sur­prise, les par­tis dé­si­reux de col­ler au mou­ve­ment adaptent leurs dis­cours : Laurent Wau­quiez pro­pose un ré­fé­ren­dum sur la fis­ca­li­té éco­lo­gique, Ma­rine Le Pen une prime sur le pou­voir d’achat. Dans un se­cond temps, fleu­rissent de plus en plus de re­ven­di­ca­tions ins­ti­tu­tion­nelles, symp­tôme sup­plé­men­taire d’une crise de la re­pré­sen­ta­tion.

Un mil­lion de vues. Pour au­tant, est-ce si simple ? Ce mou­ve­ment, in­édit et pro­téi­forme, s’ins­crit dans un contexte gé­né­ral de « dé­clas­se­ment » des classes moyennes, ali­men­té par des dif­fi­cul­tés réelles et des craintes cul­tu­relles. « Ja­mais de­puis des dé­cen­nies n’avait été vue, dans un mou­ve­ment d’abord mo­ti­vé par une ques­tion so­ciale, une telle flo­rai­son de dra­peaux tri­co­lores bran­dis et de Mar­seillaise en­ton­nées », note Jé­rôme Sainte-Ma­rie dans le Fi­ga­roVox. « Der­rière le sen­ti­ment du “Je donne plus que je ne re­çois”, il peut y avoir chez cer­tains des sous-ja­cents : “On donne trop aux im­mi­grés” », avance un son­deur. Un mi­nistre, lui, re­lève que « dans ce mou­ve­ment, le sous-titre im­mi­gra­tion est plus pré­sent dans les ras­sem­ble­ments dans les cam­pagnes ».

De­puis le dé­but de la se­maine, un mot illustre cet ar­rière-plan dans de nom­breux groupes Fa­ce­book des Gi­lets jaunes : Mar­ra­kech. Il fait ré­fé­rence au pacte de l’ONU sur les mi­gra­tions, non-contrai­gnant, que le chef de l’Etat doit ra­ti­fier les 10 et 11 dé­cembre au Ma­roc. « Il vend la France, car­ré­ment », ex­pliquent Eric Drouet et Maxime Ni­colle (dit Fly Ri­der), deux lea­ders très écou­tés dans le mou­ve­ment, dans une vi­déo sur les ré­seaux so­ciaux lun­di. Le pre­mier pré­tend que 480 mil­lions de mi­grants dé­fer­le­ront sur l’Eu­rope ; le se­cond re­laie une pé­ti­tion contre le pacte de l’ONU, qui réunit 25 000 si­gna­tures en 16 heures.

Dans les pages Fa­ce­book ap­pe­lant à « l’acte IV » de la mo­bi­li­sa­tion, sa­me­di pro­chain, les ap­pels à « ar­rê­ter Ma­cron avant le 10 dé­cembre » se mul­ti­plient. De fausses in­for­ma­tions fusent : « ils gagnent du temps pour que Ma­cron aille à Mar­ra­kech », « les mi­grants au­ront le droit de vivre en France avec notre sys­tème so­cial, c’est grave on va mor­fler », « on va au­to­ri­ser la mi­gra­tion to­tale de toute l’Afrique sur la France ». Dans une vi­déo conspi­ra­tion­niste, un homme au masque d’Ano­ny­mous dé­nonce « l’in­va­sion mi­gra­toire in­con­trô­lée » im­pu­table à « Ma­cron le vam­pire ». Elle est vue un mil­lion de fois, par­ta­gée 80 000 fois. La ren­contre de ru­meurs vi­rales et du mi­li­tan­tisme d’ex­trême droite pro­duit ses fruits.

« Com­bat­tants ». Pou­voir d’achat et im­mi­gra­tion : cer­tains ont bien per­çu que, pour une par­tie des Gi­lets jaunes, les com­bats se re­joi- gnaient. Lun­di, au QG de son par­ti, Ma­rine Le Pen a fait le lien entre la crise so­ciale et le trai­té de Mar­ra­kech, dé­non­çant un « acte de tra­hi­son » du pré­sident de la Ré­pu­blique. Elle re­com­mence sur le per­ron de Ma­ti­gnon, après son en­tre­tien avec Edouard Phi­lippe lun­di, puis sur Twit­ter. Dans une vi­déo, elle op­pose en­suite « la lé­gi­time ré­volte pour le pou­voir d’achat » des Gi­lets jaunes et « les mil­liards que vont coû­ter des mil­lions de mi­grants ». Le théo­ri­cien du « grand rem­pla­ce­ment », Re­naud Ca­mus, ap­pelle les Gi­lets jaunes à em­pê­cher la si­gna­ture du texte onu­sien.

Dans la même veine, le site d’ex­trême droite Ri­poste laïque in­time : « Gi­lets jaunes, vous de­vez blo­quer Ma­cron au sol le 10 dé­cembre ! » « Ce pacte ab­ject contre les peuples eu­ro­péens est

« Les na­tions eu­ro­péennes que nos di­ri­geants veulent dé­truire en les sub­mer­geant de di­zaines de mil­lions d’im­mi­grés in­cultes, sau­vages et bar­bares »

une for­fai­ture, une tra­hi­son de nos di­ri­geants contre les na­tions eu­ro­péennes qu’ils veulent dé­truire en les sub­mer­geant de di­zaines de mil­lions d’im­mi­grés in­cultes, sau­vages et bar­bares », se dé­chaîne l’au­teur de l’ap­pel avant de de­man­der aux « com­bat­tants » Gi­lets jaunes d’em­pê­cher les avions de dé­col­ler… « Si la France ne se dé­bar­rasse pas de cette crasse dans les plus brefs dé­lais, elle cour­ra à sa perte de ma­nière dé­fi­ni­tive », peut-on lire dans cette tri­bune lue près de 50 000 fois en trois jours.

Au­baine. L’heure de la re­vanche a-t-elle son­né pour Ma­rine Le Pen ? Avec les Gi­lets jaunes, la can­di­date mal­heu­reuse à la pré­si­den­tielle de 2017 est re­ve­nue sur son thème fa­mi­lier : le dé­clas­se­ment. « Je suis celle qui parle de la France des ou­bliés de­puis des an­nées ! », mar­te­lait-elle lun­di de­vant la presse. L’au­baine est même double quand la peur de l’étran­ger s’in­vite chez cer­tains Gi­lets jaunes – en sus­ci­tant entre eux, tou­te­fois, des contro­verses vi­ru­lentes.

Dans la course à la ré­cu­pé­ra­tion, c’est un moyen pour elle de prendre l’avan­tage sur ses ad­ver­saires. « Et au fait, il en pense quoi Laurent Wau­quiez du pacte de Mar­ra­kech, qui va or­ga­ni­ser la sub­mer­sion mi­gra­toire de notre pays ? », a-t-elle twee­té. Ac­tant cette lec­ture des choses, Jean-Luc Mé­len­chon af­firme mar­di sur LCI : « A la fin, ça se ter­mi­ne­ra entre eux [l’ex­trême droite] et nous, parce que l’ex­trême centre est dans une im­passe idéo­lo­gique, per­son­nelle et his­to­rique. Donc main­te­nant, le peuple a le choix entre le par­tage ou le cha­cun pour soi à la sauce de Mme Le Pen, c’est l’im­mi­gré l’en­ne­mi ou le fi­nan­cier ».

Les pre­mières en­quêtes d’opi­nion vont dans ce sens. Se­lon la li­vrai­son de mer­cre­di du son­dage men­suel Ifop-Pa­ris Match, qui de­mande aux Fran­çais quelle for­ma­tion po­li­tique in­carne l’op­po­si­tion, le RN pro­gresse de 4 points et, avec 33 %, ta­lonne pour la pre­mière fois La France in­sou­mise (34 %, -1 point). De­puis 2017, c’est son re­cord.

SI­PA PRESS

Les dra­peaux fran­çais fleu­rissent dans les ma­ni­fes­ta­tions de Gi­lets jaunes.

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