Dans une am­biance élec­trique, l’As­sem­blée offre le spec­tacle de la dés­union na­tio­nale

L'Opinion - - Gilets Jaunes : La Montée Des Périls - Ca­ro­line Vi­gou­reux t @Ca­roVi­gou­reux

A PEINE RI­CHARD FER­RAND in­tro­duit-il la séance que l’am­biance s’élec­trise. « Nous de­man­de­rons aux dé­pu­tés de prendre une dé­ci­sion », com­mence le pré­sident de l’As­sem­blée na­tio­nale pour in­tro­duire le vote qui au­ra lieu mer­cre­di en fin de jour­née, à l’is­sue de la dé­cla­ra­tion d’Edouard Phi­lippe et des 3 h 30 d’in­ter­ven­tions des dé­pu­tés qui s’en­sui­vront. « En­fin ! », en­tend-on dans les tra­vées de l’hé­mi­cycle. « Alors que la France vit une crise so­ciale in­édite, il au­ra fal­lu trois se­maines pour que l’As­sem­blée na­tio­nale s’en sai­sisse. Dans n’im­porte quel autre pays dé­mo­cra­tique, ça au­rait pris trois jours. La se­maine der­nière, le Mo­Dem nous fai­sait vo­ter sur la fes­sée, quelle ab­sur­di­té ! », fus­tige le pré­sident du groupe UDI-Agir, le dé­pu­té de Seine-Saint-De­nis, JeanCh­ris­tophe La­garde.

Le Pre­mier mi­nistre Edouard Phi­lippe a beau ac­cor­dé un dis­cours de vingt-huit mi­nutes à l’As­sem­blée na­tio­nale, se sou­mettre au suf­frage de l’hé­mi­cycle, chaque par­ti est arc bou­té sur ses po­si­tions. Rien, ab­so­lu­ment rien ne peut faire l’ob­jet du moindre consen­sus. « Il y en a qui jouent fran­che­ment aux im­bé­ciles. Je ne sais pas com­ment ça va tour­ner à force. Il y a une forme d’ivresse et de fo­lie col­lec­tive », dé­plore un membre du gou­ver­ne­ment.

Evi­te­ment. Même quand Edouard Phi­lippe rend hom­mage aux forces de l’ordre, l’una­ni­mi­té re­quise n’est pas là. Les In­sou­mis et une par­tie des com­mu­nistes re­fusent de se le­ver alors que l’hé­mi­cycle ap­plau­dit, de­bout. Des huées fusent des rangs de la ma­jo­ri­té et de la droite. « On de­vrait au moins avoir une union na­tio­nale pour condam­ner les vio­lences mais les In­sou­mis ont lé­gi­ti­mé ces vio­lences ! », glisse la dé­pu­tée LREM des Yve­lines, Au­rore Ber­gé, salle des Quatre co­lonnes.

A la fin de son al­lo­cu­tion, Edouard Phi­lippe a cette phrase qui crispe les op­po­si­tions : « Tous les ac­teurs du dé­bat pu­blic se­ront comp­tables de leurs dé­cla­ra­tions dans les jours qui viennent. » Alors que tous re­doutent de nou­velles vio­lences sa­me­di, voi­là cha­cun pré­ve­nu. « Ir­res­pon­sable ! », lance le dé­pu­té LFI de la Somme, Fran­çois Ruf­fin. Dans cette si­tua­tion aus­si chao­tique qu’in­édite, tout le monde se ren­voie la balle pour ex­pli­quer la gra­vi­té de la si­tua­tion. « De­man­dez à Ch­ris­tian Ja­cob et Jean-Luc Mé­len­chon pour­quoi il n’y a pas d’union na­tio­nale ! », ré­pond le pré­sident du groupe LREM, Gilles Le Gendre. La Ré­pu­blique en marche vise la France In­sou­mise quand Les Ré­pu­bli­cains, la France in­sou­mise et le Ras­sem­ble­ment na­tio­nal visent la Ré­pu­blique en marche…

Ain­si tous évitent soi­gneu­se­ment de se re­mettre en ques­tion dans cette crise des Gi­lets jaunes, tein­tée de dé­ga­gisme. « De­puis trois se­maines, on est seuls pour dé­fendre la Ré­pu­blique ! », tem­pête le dé­pu­té de Cha­rente, Tho­mas Mes­nier. La vice-pré­si­dente du groupe ma­jo­ri­taire, la dé­pu­tée de l’Es­sonne Amé­lie de Mont­cha­lin se dit « cho­quée que cer­tains at­tisent la co­lère », vi­sant ses col­lègues de la France In­sou­mise. Le dé­pu­té mé­len­cho­niste du Nord, Adrien Qua­ten­nens, l’as­sure : « Je re­grette que nous n’ob­te­nions pas un mo­ment d’union na­tio­nale pour mettre pour de bon un terme à la vie pour­rie de la grande masse des braves gens qui n’en peuvent vrai­ment plus dans notre pays. »

« La blague ». Au sein de la Ré­pu­blique en marche, l’ar­gu­ment prin­ci­pal consiste à dire que la ma­jo­ri­té n’est pas la seule comp­table de cette si­tua­tion. « On n’a pas de chance que ça tombe sur nous. C’est un mal beau­coup plus pro­fond », glisse un dé­pu­té LREM. A la tri­bune, Gilles Le Gendre adopte la même to­na­li­té. « Qui peut croire un seul ins­tant que la co­lère vise uni­que­ment notre ma­jo­ri­té et la po­li­tique que nous me­nons de­puis dix-huit mois ? » Les Ré­pu­bli­cains s’agacent. « Je veux bien qu’on nous parle du bi­lan d’il y a trente ans mais l’hé­ri­tage, à un mo­ment, ça a ses li­mites », ful­mi­ne­ra un peu plus tard le dé­pu­té LR de la Manche, Phi­lippe Gos­se­lin. « On ne peut pas pas­ser sous si­lence la res­pon­sa­bi­li­té du gou­ver­ne­ment dans la si­tua­tion », abonde la vice-pré­si­dente de l’As­sem­blée, la dé­pu­tée LR du Doubs, An­nie Ge­ne­vard.

Même au sein de la ma­jo­ri­té, l’uni­té est mise à mal. Il n’a échap­pé à per­sonne que tous les dé­pu­tés LREM n’avaient pas ap­plau­di comme un seul homme l’in­ter­ven­tion d’Edouard Phi­lippe alors que sa ve­nue la veille de­vant le groupe avait été ap­pré­ciée. « Il faut qu’on com­mence par être nous-même co­hé­rents et unis », s’agace un dé­pu­té LREM.

L’idée du gou­ver­ne­ment d’as­so­cier les par­le­men­taires à la concer­ta­tion na­tio­nale qui va être mise en place les trois pro­chains mois ne trouve pas non plus grâce aux yeux des prin­ci­paux concer­nés. Lors­qu’Edouard Phi­lippe an­nonce face aux dé­pu­tés que l’or­ga­ni­sa­tion de ce dé­bat se­ra confiée à la pré­si­dente de la com­mis­sion na­tio­nale du dé­bat pu­blic, Chan­tal Jouan­no, un « oh­la­la, la blague », fuse des tra­vées. Même en de­hors de l’hé­mi­cycle, les liens entre ma­jo­ri­té et op­po­si­tions se sont rom­pus. Les dis­cus­sions dans les cou­loirs entre dé­pu­tés ri­vaux se font de plus en plus rares. « A part avec le Mo­Dem, nous n’avons construit au­cun pont », re­grette un dé­pu­té de la ma­jo­ri­té.

Tous les dé­pu­tés at­tendent mé­du­sés et im­puis­sants la jour­née de sa­me­di. « En es­pé­rant que ça ne se passe pas trop mal », sou­pire un élu Mo­Dem. « Per­sonne ne peut être ras­su­ré quand on voit ce qu’il se dit sur les pages Fa­ce­book et le vo­lume in­ouï de fake news qui cir­culent », re­doute une dé­pu­tée ma­cro­niste. Le groupe LREM réa­li­sait mer­cre­di une vi­déo pour ap­pe­ler au calme, avec en subs­tance ce mes­sage : « Ma­ni­fes­ter oui, tout cas­ser non. »

« Qui peut croire un seul ins­tant que la co­lère vise uni­que­ment notre ma­jo­ri­té et la po­li­tique que nous me­nons de­puis dix-huit mois? »

SI­PA PRESS

Le Pre­mier mi­nistre Edouard Phi­lippe s’est ex­pri­mé mer­cre­di après-mi­di de­vant l’As­sem­blée na­tio­nale avant de se sou­mettre au vote des dé­pu­tés.

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