Gi­lets jaunes : le vieux monde en re­cours

L'Opinion - - Gilets Jaunes : La Montée Des Périls - Gilles Sa­va­ry

A VRAI DIRE, PAS GRAND MONDE n’avait vu ve­nir la ré­volte des Gi­lets jaunes. Bien sûr, elle ex­prime un ras-le-bol fis­cal dont la « dé­cou­verte » de la tra­jec­toire car­bone a été le dé­to­na­teur.

Un des nom­breux mi­cros-trot­toirs réa­li­sés sur les Champs Ely­sées le 17 no­vembre au­près d’un jeune ma­ni­fes­tant en ex­prime les res­sorts quand il dé­clare : « On n’au­ra même plus les moyens de se payer des pe­tits plai­sirs. » C’est qu’à la cam­pagne les ci­né­mas, les stades, les grands ma­ga­sins, les grandes ma­ni­fes­ta­tions fes­tives et même les bis­trots et les re­grou­pe­ments de chas­seurs sont ra­re­ment si­tués sur le pas de la porte ; pas plus que les mé­de­cins, les centres com­mer­ciaux, les grands ser­vices pu­blics, ou les em­plois... C’est donc sur ces mo­destes dé­pla­ce­ments de loi­sirs, es­sen­tiels à la so­cia­li­sa­tion, qu’il va fal­loir grat­ter dé­sor­mais. Moins de pain, et moins de jeux… Les Ro­mains en connais­saient les risques.

Le plus spec­ta­cu­laire de cette frac­ture so­cio-géo­gra­phique s’est ma­ni­fes­té par la té­ta­ni­sa­tion du « nou­veau monde » face à cette France d’outre terre. Pour­tant, si l’on s’en tient à sa per­cep­tion des choses, le Pré­sident sem­blait avoir plu­tôt mieux com­pris que ses en­tou­rages ce qui se pas­sait dans les pro­fon­deurs du pays en ex­pri­mant ses doutes sur la li­mi­ta­tion de vi­tesse à 80 km/h comme sur le pré­lè­ve­ment à la source. Pour au­tant, son ob­ses­sion peu po­li­tique de constance et d’in­flexi­bi­li­té l’a em­por­té, et le gou­ver­ne­ment est pas­sé à cô­té de la ges­tion de la crise en mi­sant trop os­ten­si­ble­ment sur un pour­ris­se­ment du mou­ve­ment.

Im­pré­vi­sible et im­pro­vi­sé, trop compo­site pour se do­ter de re­pré­sen­tants, le mou­ve­ment des Gi­lets jaunes dé­bous­sole les voies ha­bi­tuelles du dia­logue, en même temps qu’il se condamne à de­meu­rer hors­jeu de ses dé­bou­chés po­li­tiques...

Mé­ta­mor­phique, il s’est trans­for­mé en quinze jours, d’un re­jet pa­ci­fique de la taxe car­bone en une re­ven­di­ca­tion pour le pou­voir d’achat, puis en émeutes ur­baines agré­geant des mo­ti­va­tions et des ma­ni­fes­tants très dif­fé­rents.

Le simple fait qu’un mou­ve­ment de ras-le-bol, au dé­part bon en­fant, agrège pêle-mêle, en­quinze jours, des pro­vin­ciaux pa­ci­fiques à des cas­seurs pro­fes­sion­nels et à des bandes dé­lin­quantes, éclaire ré­tros­pec­ti­ve­ment les dé­gâts des ater­moie­ments gou­ver­ne­men­taux. Certes, le gou­ver­ne­ment n’avait guère le choix qu’en com­po­sant trop tôt on l’ac­cuse de ver­sa­ti­li­té, ou trop tard d’in­tran­si­geance aveugle. Ac­cu­lé à dé­ci­der d’un mo­ra­toire de six mois sur les taxes, il s’est don­né un sur­sis qui est aus­si une clause de ren­dez-vous et une épreuve de vé­ri­té avec les Fran­çais.

La ques­tion cen­trale du pou­voir d’achat sou­le­vée par les ma­ni­fes­tants dé­pend certes de me­sures gou­ver­ne­men­tales, mais plus lar­ge­ment d’un nou­veau pacte so­cial entre en­tre­prises et sa­la­riés, riches et pauvres, tra­vailleurs et as­sis­tés, pro­duc­teurs et dis­tri­bu­teurs, ac­tifs et re­trai­tés.

Quoique l’on pense du vieux monde, le face-à-face du nou­veau, entre des ma­ni­fes­tants sans re­pré­sen­tants et un Etat nu, an­goisse les Fran­çais.

Ce dont a be­soin le pays pour sur­mon­ter cette crise, c’est que le gou­ver­ne­ment re­mette en selle pa­tro­nat, syn­di­cats et corps in­ter­mé­diaires pour né­go­cier, avec ou sans les gi­lets jaunes, un Gre­nelle du pou­voir d’achat. S’en re­mettre à trois mois de concer­ta­tions ver­ti­cales au­tour des pré­fets est une spé­cu­la­tion ha­sar­deuse qui risque de faire du­rer la ca­co­pho­nie.

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