Al­le­magne: la CDU dé­cide de l’après-Mer­kel

An­ne­gret Kramp-Kar­ren­bauer, la dau­phine of­fi­cieuse, met en avant sa maî­trise des dos­siers. Son concur­rent Frie­drich Merz prône, lui, le re­tour à un conser­va­tisme tra­di­tion­nel

L'Opinion - - La Une - Luc An­dré (à Ber­lin)

Les conser­va­teurs sont réunis en con­grès à Ham­bourg pour rem­pla­cer leur di­ri­geante

Les chré­tiens-dé­mo­crates al­le­mands sont réunis à Ham­bourg pour rem­pla­cer An­ge­la Mer­kel à la tête du par­ti. Le scru­tin s’an­nonce très ser­ré ven­dre­di entre la dau­phine of­fi­cieuse An­ne­gret KrampKar­ren­bauer et Frie­drich Merz, brouillé avec la chan­ce­lière et te­nant d’un re­tour à un conser­va­tisme plus tra­di­tion­nel. « COMME CE FUT LE CAS DÉ­JÀ pour Hel­mut Kohl, même les man­da­tures cou­ron­nées de suc­cès de­viennent pé­nibles avec le temps. » En sou­li­gnant l’es­souf­fle­ment de l’ère Mer­kel, la pe­tite phrase de Wolf­gang Schäuble dé­voile le vé­ri­table en­jeu du con­grès de la CDU. Ven­dre­di après-mi­di à Ham­bourg, les 1 001 dé­lé­gués n’éli­ront pas seu­le­ment la ou le rem­pla­çant d’An­ge­la Mer­kel, sur le dé­part après dix-huit ans à la tête des chré­tiens­dé­mo­crates al­le­mands. Il en va indirectement de sa suc­ces­sion à la chan­cel­le­rie.

Sui­vant cette lo­gique, An­ne­gret KrampKar­ren­bauer, la dau­phine of­fi­cieuse d’An­ge­la Mer­kel, a mis en avant son pro­fil de « pré­si­den­tiable » et sa maî­trise des dos­siers lors de la cam­pagne in­terne. A la dif­fé­rence de son prin­ci­pal ri­val Frie­drich Merz, AKK, comme elle est sur­nom­mée outre-Rhin, peut se pré­va­loir d’une longue car­rière gou­ver­ne­men­tale. Dans sa Sarre na­tale, la quin­qua­gé­naire aux che­veux courts a col­lec­tion­né les por­te­feuilles (In­té­rieur, Edu­ca­tion na­tio­nale, Af­faires so­ciales, Fa­mille) de 2000 à 2011 avant de de­ve­nir mi­nistre-pré­si­dente, poste qu’elle a oc­cu­pé jus­qu’en 2018. Ses dé­trac­teurs dé­nient à la Sarre et ses 800 000 ha­bi­tants la qua­li­té de la­bo­ra­toire pour une car­rière na­tio­nale. Un ar­gu­ment qui fait bon­dir l’in­té­res­sée.

Ils marquent un point tou­te­fois en sou­li­gnant ses dé­fi­cits en po­li­tique étran­gère. A part d’in­tenses contacts avec la France, son CV est vierge. Pe­tite ré­gion ou pas, An­ne­gret Kramp-Kar­ren­bauer a peau­fi­né des com­pé­tences utiles au plus haut ni­veau. Elle a dé­jà tes­té deux coa­li­tions : elle a gou­ver­né avec les li­bé­raux et les éco­lo­gistes, puis avec les so­ciaux-dé­mo­crates. « Ses ho­mo­logues de tous bords ont loué son ac­tion quand elle a oc­cu­pé la pré­si­dence tour­nante des Län­der, ra­conte aus­si la jour­na­liste Kris­ti­na Dunz, au­teure d’une bio­gra­phie d’AKK. En amont de chaque réunion, elle a contac­té tout le monde pour cher­cher des com­pro­mis. »

Pe­tites phrases as­sas­sines. Se­cré­taire gé­né­rale de la CDU de­puis avril, la ca­tho­lique pra­ti­quante a ma­rié loyau­té et prise de dis­tance en­vers la chan­ce­lière. « Elle est ca­pable de ra­me­ner les élec­teurs par­tis à l’AfD [ex­trême droite] comme chez les Verts », es­time le dé­pu­té CDU An­dreas Jung, qui rap­pelle ses scores au-des­sus de 40 % en Sarre. AKK, à re­bours du so­bri­quet de « mi­ni-Mer­kel » dont cer­tains l’af­fublent, a mon­tré qu’elle sa­vait ta­per dur sur les ques­tions mi­gra­toires et po­la­ri­ser. Ce po­si­tion­ne­ment en fait la pré­fé­rée du pu­blic. Quatre Al­le­mands sur dix la trouvent cré­dible et sym­pa­thique, se­lon un ré­cent son­dage. Elle de­vance Frie­drich Merz de 25 à 30 points, connu pour un ca­rac­tère cas­sant et des pe­tites phrases as­sas­sines.

Kramp-Kar­ren­bauer n’est pour­tant pas la bonne can­di­date se­lon Wolf­gang Schäuble. L’émi­nence grise des conser­va­teurs al­le­mands s’est dé­cla­rée pu­bli­que­ment pour son ami Merz. L’ex-mi­nistre des Fi­nances et son cham­pion par­tagent une vieille ran­cune en­vers Mer­kel : elle a contra­rié leurs am­bi­tions. Wolf­gang Schäuble mise sur l’au­ra du re­ve­nant du camp conser­va­teur. An­cien chef du groupe par­le­men­taire conser­va­teur de 2000 à 2002, Frie­drich Merz vient de pas­ser dix ans dans les af­faires. Il sym­bo­lise la CDU d’an­tan, forte sur le ré­ga­lien et l’éco­no­mie, très at­lan­tiste, adepte du cli­vage droite-gauche. En met­tant la barre à droite, il croit pou­voir ain­si ra­me­ner le camp conser­va­teur à 40 % dans les urnes (contre 27-28 % au­jourd’hui dans les son­dages), en si­phon­nant no­tam­ment les voix de l’AfD. L’avo­cat d’af­faires est adepte d’une ligne plus stricte sur les ques­tions bud­gé­taires au sein de l’UE. Son po­si­tion­ne­ment, dans un cer­tain air du temps, sus­cite l’en­goue­ment de la base du par­ti.

Le dé­lai jus­qu’aux pro­chaines lé­gis­la­tives dé­pen­dra, en par­tie, du choix des dé­lé­gués. Avec AKK, la chan­ce­lière a plus de chance de ter­mi­ner son man­dat, en 2021, un plus pour les dé­lé­gués souvent eux-mêmes ti­tu­laires d’un man­dat élec­tif. Les doutes per­sistent sur une co­opé­ra­tion pai­sible avec Merz, mal­gré les dé­cla­ra­tions ras­su­rantes des in­té­res­sés. An­dreas Jung ne veut tou­te­fois pas voir « d’au­to­ma­tisme » entre pré­si­dence du par­ti et cap sur la chan­cel­le­rie. Ar­min La­schet, le di­ri­geant du Land le plus peu­plé d’Al­le­magne, n’a pas aban­don­né ses am­bi­tions.

L’is­sue du vote à Ham­bourg reste in­cer­taine. AKK a le sou­tien de plu­sieurs té­nors proches d’An­ge­la Mer­kel, de l’aile so­ciale (25 % des dé­lé­gués) et de l’as­so­cia­tion des élus CDU lo­caux. Merz est le fa­vo­ri de l’aile éco­no­mique (un tiers des voix) et des conser­va­teurs tra­di­tion­nels. Mais il n’existe pas de dis­ci­pline de vote et l’époque n’est pas aux consignes ve­nues d’en haut. Dif­fi­cile de dire com­bien de voix ob­tien­dra Jens Spahn, le mi­nistre de la San­té, éga­le­ment en lice. « Il ne faut pas sous-es­ti­mer la dy­na­mique du con­grès et les dis­cours», juge un par­ti­san de Merz qui compte sur le ta­lent ora­toire de son cham­pion pour conqué­rir la salle.

SI­PA PRESS

An­ne­gret Kramp-Kar­ren­bauer.

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