Ré­vé­la­tions sur les don­nées par­ta­gées par Fa­ce­book

L'Opinion - - The Wall Street Journal - Dee­pa See­tha­ra­man, Stu Woo et Kirs­ten Grind

Le Par­le­ment bri­tan­nique a pu­blié mer­cre­di un tré­sor de mails in­ternes à Fa­ce­book mon­trant que Mark Zu­cker­berg et d’autres di­ri­geants mettent en oeuvre des tac­tiques dé­ter­mi­nées pour étouf­fer leurs concur­rents et qu’ils en­vi­sagent par ailleurs tout un éven­tail de pos­si­bi­li­tés pour mo­né­ti­ser les énormes quan­ti­tés de don­nées que la so­cié­té re­cueille sur ses uti­li­sa­teurs.

Les do­cu­ments montrent que Fa­ce­book a don­né à cer­tains dé­ve­lop­peurs d’ap­pli­ca­tions tierces un ac­cès pri­vi­lé­gié aux don­nées des uti­li­sa­teurs et a en­vi­sa­gé, il y a plu­sieurs an­nées, de faire payer aux dé­ve­lop­peurs l’ac­cès aux don­nées, ce qui au­rait mar­qué un chan­ge­ment ra­di­cal de la po­li­tique du géant des mé­dias so­ciaux consis­tant à ne pas vendre ces in­for­ma­tions.

Les mails ré­vèlent éga­le­ment que M. Zu­cker­berg, in­gé­nieur et dé­ve­lop­peur de lo­gi­ciels de for­ma­tion, a été pro­fon­dé­ment im­pli­qué dans les dé­ci­sions com­mer­ciales de Fa­ce­book tout au long de son dé­ve­lop­pe­ment qui en a fait une pla­te­forme mon­diale comp­tant plus de 2 mil­liards d’uti­li­sa­teurs.

De nom­breux mails sont des ex­traits et leur contexte com­plet n’est pas tou­jours clair. Tou­te­fois, les do­cu­ments pour­raient po­ser de nou­veaux pro­blèmes à la so­cié­té, qui fait face à di­verses en­quêtes ré­gle­men­taires des deux cô­tés de l’At­lan­tique sur la ma­nière dont elle pro­tège la vie pri­vée des uti­li­sa­teurs, traite ses concur­rents et contrôle l’ac­cès à sa pla­te­forme.

Dans une pu­bli­ca­tion pos­tée sur Fa­ce­book mer­cre­di, M. Zu­cker­berg a dé­cla­ré : « Comme toute or­ga­ni­sa­tion, nous avons eu beau­coup de dis­cus­sions in­ternes et des gens ont sou­le­vé des idées dif­fé­rentes. Au fi­nal, nous avons op­té pour un mo­dèle dans le­quel nous avons conti­nué à four­nir gra­tui­te­ment la plate-forme pour dé­ve­lop­peurs et où les dé­ve­lop­peurs peuvent choi­sir d’ache­ter de la pu­bli­ci­té s’ils le sou­haitent. Ce mo­dèle a bien fonc­tion­né. »

Le PDG de Fa­ce­book a dé­cla­ré que bon nombre des chan­ge­ments évo­qués dé­cou­laient des ef­forts dé­ployés par la so­cié­té en 2014 et 2015 pour dé­bar­ras­ser la pla­te­forme d’ap­pli­ca­tions abu­sives ou « boi­teuses », tout en construi­sant un mo­dèle éco­no­mique qui soit ren­table et du­rable.

Les 250 pages de do­cu­ments ont été pu­bliées mer­cre­di dans le cadre de pro­cé­dures par­le­men­taires au Royaume-Uni, alors que les lé­gis­la­teurs y exa­minent l’uti­li­sa­tion des don­nées par Fa­ce­book.

Le rap­port de syn­thèse concer­nant ces do­cu­ments a été pré­pa­ré par Da­mian Col­lins, pré­sident de la com­mis­sion du nu­mé­rique, des mé­dias, de la culture et du sport de la Chambre des com­munes.

Les do­cu­ments montrent que M. Zu­cker­berg semble écar­ter le risque de voir les dé­ve­lop­peurs par­ta­ger des don­nées Fa­ce­book entre eux. Cette ques­tion a fait l’ob­jet d’un exa­men mi­nu­tieux cette an­née après que la so­cié­té a ré­vé­lé en mars qu’un dé­ve­lop­peur avait par­ta­gé des don­nées d’uti­li­sa­teurs de Fa­ce­book avec Cam­bridge Ana­ly­ti­ca, une firme d’ana­lyses po­li­tiques à la­quelle la cam­pagne Trump a eu re­cours en 2016. De nom­breux lé­gis­la­teurs et d’autres dé­trac­teurs ont dé­cla­ré que les di­ri­geants de Fa­ce­book, y com­pris M. Zu­cker­berg, ont été naïfs quant aux risques en au­to­ri­sant un ac­cès libre aux don­nées des uti­li­sa­teurs. Dans un cour­riel da­té d’oc­tobre 2012 adres­sé à Sam Les­sin, alors di­ri­geant de Fa­ce­book, M. Zu­cker­berg se dit « glo­ba­le­ment scep­tique sur le fait qu’il y ait un risque stra­té­gique de fuite de don­nées aus­si im­por­tant que vous le pen­sez », se­lon des ex­traits pu­bliés mer­cre­di.

« Je pense que nous di­vul­guons des in­fos aux dé­ve­lop­peurs, mais je n’ar­rive tout sim­ple­ment pas à me re­pré­sen­ter des cas où des don­nées ont été trans­mises d’un dé­ve­lop­peur à un autre en nous cau­sant un réel pro­blème. Avez­vous des exemples de ce­la ? » écrit M. Zu­cker­berg.

Une porte-pa­role de Fa­ce­book n’a pas été en me­sure de pré­ci­ser im­mé­dia­te­ment ce que M. Zu­cker­berg a vou­lu dire quand il a évo­qué ces risques.

Les do­cu­ments com­portent éga­le­ment des mails de M. Zu­cker­berg il­lus­trant ses ef­forts pour trou­ver la fa­çon dont Fa­ce­book pour­rait ti­rer par­ti de la po­pu­la­ri­té de sa plate-forme afin de ga­gner plus d’ar­gent.

La so­cié­té a au­to­ri­sé cer­taines so­cié­tés ex­ternes, telles que Net­flix, Airbnb et Lyft, à col­lec­ter des in­for­ma­tions sur les membres de Fa­ce­book uti­li­sa­teurs de leurs ser­vices au-de­là de ce qui était dis­po­nible pour la grande ma­jo­ri­té des autres dé­ve­lop­peurs, se­lon des mails.

Le PDG de Fa­ce­book a éta­bli « une pe­tite liste de concur­rents stra­té­giques », d’après ce qui semble être un mé­mo in­terne à Fa­ce­book de 2014 sur la ma­nière dont la so­cié­té pour­rait mettre en oeuvre des chan­ge­ments ra­di­caux dans le ré­seau so­cial.

La note in­dique que ces concur­rents stra­té­giques ne pour­raient pas ac­cé­der à cer­tains ser­vices ou­verts aux autres dé­ve­lop­peurs « sans une ap­pro­ba­tion au ni­veau de Mark ».

Les di­ri­geants de Fa­ce­book ont éga­le­ment dé­ci­dé de faire obs­tacle au ser­vice vi­déo de leur ri­val Twit­ter, se­lon un mail du di­ri­geant Dan Rose du 24 jan­vier 2013, qui semble être la trans­crip­tion d’un chat en ligne entre res­pon­sables de la so­cié­té.

Il montre Jus­tin Osof­sky, autre di­ri­geant de Fa­ce­book, dé­cri­vant Vine, une fonc­tion­na­li­té de Twit­ter per­met­tant aux in­ter­nautes de réa­li­ser des vi­déos de six se­condes. M. Osof­sky in­dique que Fa­ce­book per­met­tait alors aux uti­li­sa­teurs de Vine de re­trou­ver leurs amis via Fa­ce­book. « A moins que quel­qu’un ne sou­lève des ob­jec­tions, nous al­lons fer­mer l’ac­cès à l’API de leurs amis au­jourd’hui », écrit M. Osof­sky, fai­sant ré­fé­rence au por­tail d’ac­cès aux don­nées de la so­cié­té. « Nous avons pré­pa­ré un plan com’ en pré­vi­sion des ré­ac­tions. »

M. Zu­cker­berg a ré­pon­du avec quatre mots : « Ouais, al­le­zy. » Un porte-pa­role de Twit­ter, qui a fer­mé Vine en 2016, a re­fu­sé de com­men­ter.

Les do­cu­ments pu­bliés mer­cre­di « montrent non seu­le­ment des actes ré­pré­hen­sibles concer­nant la vie pri­vée des uti­li­sa­teurs, mais éga­le­ment des pra­tiques an­ti­con­cur­ren­tielles im­por­tantes dans la fa­çon dont ils ont ex­ploi­té les don­nées des uti­li­sa­teurs », a dé­cla­ré Ash­kan Sol­ta­ni, an­cien tech­no­lo­giste en chef de la Com­mis­sion fé­dé­rale du Com­merce (FTC), très cri­tique vis-à-vis de Fa­ce­book.

La FTC a cher­ché à sa­voir si Fa­ce­book avait vio­lé un dé­cret de consen­te­ment de 2012 par le­quel la so­cié­té avait ac­cep­té d’ob­ter­nir l’au­to­ri­sa­tion de l’uti­li­sa­teur pour pou­voir col­lec­ter ses don­nées per­son­nelles et les par­ta­ger avec d’autres.

Les do­cu­ments in­ternes four­nis aux lé­gis­la­teurs bri­tan­niques sont ap­pa­rus ini­tia­le­ment dans le cadre d’une ac­tion en jus­tice contre Fa­ce­book en­ga­gée par Six4Th­ree, le dé­ve­lop­peur d’une ap­pli­ca­tion au­jourd’hui dis­pa­rue.

Six4Th­ree a pour­sui­vi Fa­ce­book en 2015, al­lé­guant que sa po­li­tique de don­nées était an­ti­con­cur­ren­tielle et fa­vo­ri­sait cer­taines so­cié­tés par rap­port à d’autres. La ma­jo­ri­té des do­cu­ments dé­po­sés dans l’af­faire ont été pla­cés sous scel­lés à la de­mande de Fa­ce­book et sur ordre d’un juge ca­li­for­nien.

Fa­ce­book, ba­sée à Men­lo Park, en Ca­li­for­nie, a qua­li­fié le pro­cès de Six4Th­ree de « sans fon­de­ment ».

Ci­tant un do­cu­ment ju­di­ciaire non ex­pur­gé, le Wall Street Jour­nal a pré­cé­dem­ment rap­por­té que Fa­ce­book avait en­vi­sa­gé il y a plu­sieurs an­nées de faire payer des so­cié­tés pour l’ac­cès conti­nu aux don­nées des uti­li­sa­teurs. Dans un mail ren­du pu­blic mer­cre­di, en date du 7 oc­tobre 2012, M. Zu­cker­berg ex­plique que Fa­ce­book en­vi­sage de fac­tu­rer di­rec­te­ment les dé­ve­lop­peurs pour les don­nées.

Dans un autre mes­sage, M. Zu­cker­berg in­dique que Fa­ce­book pour­rait au­to­ri­ser les dé­ve­lop­peurs à ac­cé­der gra­tui­te­ment à cer­tains de ses ser­vices, mais qu’il de­vraient payer 10 cents par uti­li­sa­teur pour ex­ploi­ter les in­for­ma­tions re­la­tives aux amis de ces uti­li­sa­teurs sur Fa­ce­book. Se­lon un tel ar­ran­ge­ment, les dé­ve­lop­peurs pour­raient cou­vrir les coûts en payant di­rec­te­ment à Fa­ce­book ou en ache­tant des pu­bli­ci­tés, se­lon la trans­crip­tion d’un chat qui a été par­ta­gé entre les res­pon­sables de Fa­ce­book en oc­tobre 2012.

M. Zu­cker­berg a fi­na­le­ment dé­cla­ré qu’il pré­fé­re­rait que l’ac­cès aux don­nées soit libre, à condi­tion que les dé­ve­lop­peurs fa­ci­litent la trans­mis­sion des don­nées par les uti­li­sa­teurs à la plate-forme.

De­man­der aux dé­ve­lop­peurs d’uti­li­ser les don­nées de Fa­ce­book sans ré­ci­pro­ci­té, écrit-il, « peut être bon pour le monde, mais ce n’est pas bon pour nous à moins que les gens ne par­tagent éga­le­ment avec Fa­ce­book et que ce conte­nu aug­mente la va­leur de notre ré­seau ».

Fa­ce­book semble éga­le­ment s’être in­quié­té de la perte d’ac­cès aux don­nées pour des ap­pli­ca­tions ayant des liens avec M. Zu­cker­berg ou la di­rec­trice des opé­ra­tions de Fa­ce­book, She­ryl Sand­berg.

Un gra­phique in­clus dans un e-mail montre le nombre d’ap­pli­ca­tions af­fec­tées par les chan­ge­ments de la po­li­tique de don­nées, plus de 27 000, et un autre in­di­quant le nombre des ap­pli­ca­tions si­gna­lées comme « amis de Mark » et « amis de She­ryl », soit res­pec­ti­ve­ment 31 et 66, se­lon un do­cu­ment.

Il n’est pas clair si ces ap­pli­ca­tions ont pu bé­né­fi­cier d’un trai­te­ment spé­cial après avoir été dé­si­gnées « amis » par les prin­ci­paux di­ri­geants de Fa­ce­book.

SI­PA PRESS

Les do­cu­ments in­cluent des com­men­taires de Mark Zu­cker­berg sur les risques liés au par­tage de don­nées des uti­li­sa­teurs et sur leur mo­né­ti­sa­tion au­près des dé­ve­lop­peurs.

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