Madame Figaro

Défilés. Haute couture printemps-été 2017 : le réalisme magique.

EXPÉRIMENT­ATIONS ET RAVISSEMEN­TS, ONIRISME ET PRAGMATISM­E, PROUESSES TECHNIQUES ET EXPRESSION­S LIBRES… EN EXPLORANT DES VOIES DIVERSES, LA COUTURE IMPOSE SA MODERNITÉ RÉINVENTÉE.

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QU’IL S’AGISSE DE POLITIQUE, D’ÉCOLOGIE OU DE DIPLOMATIE, nos sociétés occidental­es se seront rarement autant interrogée­s sur leur avenir. De quoi les inciter, sans doute, à trouver refuge dans une élégance passée, ou à faire preuve de réalisme en puisant dans des codes intemporel­s.

Tout commença avec la première collection haute couture, pour Dior, de l’Italienne Maria Grazia Chiuri, venue de chez Valentino – aucune femme n’ayant occupé jusqu’ici le poste de directrice artistique de la maison, fondée en 1946. À mi- chemin entre les contes de Grimm, la fantaisie de Tim Burton et le tracé de M. Dior, le ton fut donné à une foule de spectateur­s émerveillé­s, émus par tant de beauté. Lancées dans un labyrinthe édifié au sein du musée Rodin, constitué de centaines de

milliers de tiges de buis et de branches de lierre, foulant de leurs pieds de( presque) petitesfil­les une mousse des bois odorante, les mannequins-fées semblèrent dépeindre une histoirese­crète et enchantée.

TANTÔT PETITS CHAPERONS NOIRS, tantôt princesses des clairières ou reines des papillons, parées de pétales en suspension (certaines robes avaient réclamé près de deux mille heures de travail), sans oublier les couronnes, diadèmes et autres coiffes d’oiseau signées Stephen Jones, ce défilé rendit tangibles, l’espace d’un instant, nos fantasmes d’enfance. On se souviendra longtemps de la robe « étoile filante » en velours de soie marine, frappée d’une comète d’or ; ou de cette « danse des fleurs », pèlerine conçue dans un tulle poudré aussi délicat qu’une peau de nymphe et brodée d’un herbier printanier. Consacrant cette magie – et en droite ligne des accessoire­s précieux qui jadis complétaie­nt la tenue new- look –, apparurent au cou des fées de précieux colliers d’épines aux reflets de cuivre, des bijoux d’orchidées et des couleuvres immobiles. Lorsque la musique cessa, il fut difficile de se convaincre qu’on n’avait point séjourné au coeur pastel d’une peinture de Waterhouse ou de B urne-J on es. La journée s’ acheva par un grand balDi or conforme aux décors que Bérard ima- gina pour Cocteau et qui remémora aux plus anciens la munificenc­e d’une époque où vivre était un jeu.

De la neige au givre il n’y a qu’un pas, et c’est Chanel qui l’effectua sous la verrière du Grand Palais, dans un décor composé de mille miroirs – évoquant les marches de l’atelier de Coco, rue Cambon. Introduite­s par une énigmatiqu­e électro russe, statufiées dans la perfection de leur allure, coiffées de canotiers dignes du chapelier fou et comme hypnotisée­s par un Karl Lagerfeld au sommet de lui-même, les filles de son cortège virèrent autour d’une immense colonne de glaces, diffractan­t d’insondable­s reflets. De l’ensemble tailleur à la robe cocktail, en passant par le très présent tweed, aucun fondement de la maison ne fut négligé ; à tel point que l’on vit renaître, à la faveur de larges ceintures, une

ligne de hanches disparue depuis les années 1960. Pareilles à l’aube slave, les couleurs empruntère­nt au grand froid ses nuances, divulguant, au-delà des passements argentés, des robes du soiraux parfums depêche, de lavande, de jade, d’anis léger. D’un rose tout flamant, seule la plume – si chère au maître – vint tempérer cette poétique banquise : attachés à l’étoffe sous forme de brassards, d’écharpes ou d’épaulettes, des panaches de douceur caressèren­t les yeux. Pour finir, nimbée d’ une robe de mariée d’organza bouffant, fidèle à la teinte de son prénom, Lily-Rose Depp conquit tous les suffrages : assagie par son col Claudine, une danseuse modèle s’était échappée de sa boîte à musique.

COMME UN PIED DE NEZ AU VENT D’HIVER, DEUX COLLECTION­S insufflère­nt toutefois une chaleur lénifiante à ce mois de janvier. Au palais de Chaillot, celle de Giorgio Armani Privé plongea la Fashion Week dans un véritable sauna de luxe et de volupté : de la dentelle mandarine à la rutilance des flammes, ses créations riches en parures et en ornements tournèrent autour de l’orange comme la Terre autour du Soleil ; et firent la part belle au noir – celui du charbon qui succède aux braises. Jean Paul Gaultier ensuite, qu’inspirèren­t le blé en herbe et les fleurs des champs, parut annoncer le retour du printemps. Bercés par les sifflement­s d’un berger à guitare ou par le chant de Brigitte Bardot, ses modèles défilèrent à rebours, faisant halte au mitan des années 1980 : humour et liberté étaient au rendez- vous. Mêlés aux inévitable­s rayures marine du styliste, les imprimés surprirent et plurent; qu’ils fussent marguerite, tournesol

ou coquelicot. Façonnés en virtuose, les blousons motards côtoyèrent les blouses paysannes, et les sentiers de rubans, les costumes de banquiers structurés. Mariages heureux – à l’image de celui qui paracheva le spectacle, lorsqu’un paysan au maintien de dieu grec, vêtu d’une salopette de blue-jean, emporta dans sa brouette la top canadienne Coco Rocha.

IL CONVIENDRA, AVANT DE CONCLURE, de rendre hommage à la première collection haute couture en solitaire de Pierpaolo Piccioli, chez Valentino depuis le départ de Maria Grazia Chiuri. Dans la mode aussi, tout se transforme, soulignant en l’occurrence le talent exceptionn­el du créateur romain : précédées par leurs propres ombres, descendant comme dans un film de Fritz Lang les marches de l’Hôtel Salomon de Rothschild, chacune des es silhouette­s incarna une fr action d’absolu. Dominée par cette géométrie du chic dont l’Italie possède le secret, la couture étaità son sommet, et les pigments, d’une subtilité à l’épreuve des dictionnai­res.

Le point final est proche, mais il serait in du de ne pas louer John Galliano pour sa collection la plus inventive, la plus réussie depuis son arrivée chez Maison Margiela. Désireux de figurer les différente­s « strates de la réalité » émanant des réseaux sociaux, le Britanniqu­e fit poindre sur le podium de magrittien­s entrelacs de textures et de textiles, un fascinant maquillage brodé que n’aurait pas renié Picasso, jusqu’ à la vision la plus fabuleuse de la semaine: surplomban­t untrenc hi voire longiligne, coiffé d’une cloche aux bords plats de rabbin, un visage de femme sculpté de tulle noir. Fusain spectral, terrible génie de la grâce.

Géométrie du chic dont l’Italie possède le secret

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 ?? PAR ARTHUR DREYFUS, ÉCRIVAIN * / ILLUSTRATI­ONS MARC-ANTOINE COULON ?? * Dernier livre paru : « Sans Véronique », éditions Gallimard.
PAR ARTHUR DREYFUS, ÉCRIVAIN * / ILLUSTRATI­ONS MARC-ANTOINE COULON * Dernier livre paru : « Sans Véronique », éditions Gallimard.
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