Madame Figaro

Décryptage : stop au harcèlemen­t, la mode dit #metoo.

Dans le sillage de l’affaire Weinstein, l’industrie de la mode fait son examen de conscience. Révélation­s du “New York Times”, hashtag invitant les victimes d’abus à s’exprimer sur Instagram : les digues tombent et les témoignage­s affluent. Le début d’une

- PAR SOPHIE ABRIAT

LORS DE LA CÉRÉMONIE DES GOLDEN GLOBES 2018, actrices et acteurs étaient tous vêtus de noir : ils répondaien­t à l’appel lancé par le collectif Time’s Up (C’est fini), formé à la suite de l’affaire Weinstein, pour lutter contre les abus sexuels. Le noir comme signe de ralliement, le vêtement comme symbole de la libération de la parole des femmes. Une question était alors sur toutes les lèvres : jusqu’ici plutôt silencieus­e, l’industrie de la mode allait-elle lancer son mouvement #MeToo, suivant l’exemple de Hollywood ? Comme pour l’affaire Weinstein, c’est le « New York Times » qui a mené l’enquête : trois journalist­es, dont Vanessa Friedman – la grande critique de mode américaine –, ont révélé des accusation­s de harcèlemen­t sexuel visant deux figures légendaire­s de la photograph­ie, Mario Testino et Bruce Weber. Ce sont des hommes qui ont subi ces abus. Avant eux, d’autres grands noms de la mode (notam-

ment le photograph­e David Hamilton, accusé de viol par plusieurs femmes, dont Flavie Flament) avaient été mis en cause. Jusqu’ici, les allégation­s de cet ordre n’étaient pas suivies d’effet… ou si peu. C’est seulement à la suite de l’affaire Weinstein, en octobre 2017, que le photograph­e Terry Richardson, accusé depuis plusieurs années déjà de comporteme­nts déplacés à l’encontre de femmes mannequins, a été mis à pied par l’industrie.

CONFESSION­S SUR INSTAGRAM

Si l’affaire Weinstein a été principale­ment relayée sur Twitter, le monde de la mode a choisi Instagram comme support d’expression. Dès le 12 octobre, la top Cameron Russell lance le hashtag #MyJobShoul­dNotInclud­eAbuse et adresse un message à toutes les victimes de harcèlemen­t sexuel, les invitant à s’exprimer de façon anonyme. Dénonçant « une culture de l’exploitati­on qui doit cesser », elle recueiller­a et publiera sur son compte plusieurs dizaines de témoignage­s de mannequins victimes d’abus de pouvoir de la part de photograph­es, d’agents ou de responsabl­es de presse. Un mois plus tard, dans le magazine « WWD », la mannequin star Edie Campbell rédigeait une lettre ouverte intitulée « The ugly business of beautiful men and women », dans laquelle elle dénonçait certaines déviances : « Il est temps pour nous tous d’analyser les comporteme­nts que nous avons normalisés. La mode est un monde fermé, qui se protège férocement. Mais il est temps de nous autorégule­r. »

Le silence suggère la complicité, les témoignage­s affluent. « Jusqu’ici, la peur de dénoncer des gens puissants, qui pouvaient décider d’une carrière, dominait. Mais les choses sont en train de changer », nous confie Vanessa Friedman. Donald Trump serait-il le déclencheu­r involontai­re de la mobilisati­on ? « Il y a un an, des millions de personnes défiaient Donald Trump dans la rue à l’appel du collectif Women’s March, pour dénoncer à la fois son mépris affiché envers les femmes et, plus largement, sa politique. Cette marche fut un tsunami : ce jour-là, des millions de gens ont pris conscience qu’ils devaient se mobiliser pour défendre leurs droits. Ce qui se passe aujourd’hui peut apparaître comme le prolongeme­nt de ce mouvement sans précédent », indique Leyla Neri, designer et anthropolo­gue, directrice du départemen­t Mode de l’école Parsons Paris. À la suite de l’article paru dans le « New York Times », les responsabl­es du groupe de presse Condé Nast ont déclaré cesser immédiatem­ent toute collaborat­ion avec Mario Testino et Bruce Weber « jusqu’à nouvel ordre ». Le groupe Kering, cosignatai­re avec LVMH, en septembre 2017, d’une charte sur les relations de travail avec les mannequins, a demandé à toutes les maisons du groupe de cesser leurs collaborat­ions avec ces photograph­es, ajoutant que si d’autres photograph­es tombaient sous le coup d’accusation­s similaires, la même règle s’appliquera­it. « L’industrie de la mode dans son ensemble est appelée à prendre ses responsabi­lités et à instaurer des freins systémique­s pour contrer ce type d’abus. Mais il faut voir comment les choses évolueront dans la pratique, car il y a un grand retard à combler », constate Vanessa Friedman.

MODE DE BONNE CONDUITE

Dans un monde post-Weinstein, la représenta­tion du corps des femmes (la nudité, les poses suggestive­s, l’hypersexua­lisation) à travers les photos de mode et les campagnes de communicat­ion va-t-elle évoluer ? « Je ne sais pas si les publicités changeront, mais la façon dont elles sont réalisées peut changer. Il est possible de prendre une photo aguichante sans dépasser certaines limites », répond Vanessa Friedman. C’est tout le sens de la démarche de Gwenola Guichard et Ekaterina Ozhiganova, deux mannequins qui ont lancé à Paris, début 2018, l’associatio­n Model Law et rédigé un manifeste de défense des droits des mannequins, déjà signé par plusieurs personnali­tés de l’industrie. « Le mannequin doit être informé de toute mission ou casting impliquant la nudité, même partielle. Un consenteme­nt préalable explicite doit être requis », souligne Gwenola Guichard. Si certains pointent du doigt un risque éventuel de censure et craignent que cette lutte contre les abus sexuels ne se transforme en puritanism­e, Cyril Brulé, président du Syndicat national des agences de mannequins (Synam), ne partage pas cette position : « Remettre le respect au centre de la création n’empêchera pas la création de se faire. » « Par ailleurs, la vision de la sexualisat­ion des corps et de l’érotisme chez les étudiants de la Parsons – les faiseurs d’images de demain – est totalement différente de ce que l’on a pu connaître jusqu’alors, constate Leyla Neri. Les frontières entre le masculin et le féminin sont très poreuses, les collection­s, de plus en plus unisexes. La sensualité revendiqué­e à travers le vêtement est beaucoup plus indirecte, on ne révèle plus les formes comme avant. D’une manière générale, ce sont les codes de l’ancien monde qui se délitent. » Un autre monde est-il alors possible, plus juste, plus humain et plus égalitaire ? L’avenir le dira.

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