Madame Figaro

Cover story : Roschdy Zem, le sacre.

C’EST SON ANNÉE. APRÈS SON CÉSAR DU MEILLEUR ACTEUR POUR ROUBAIX, UNE LUMIÈRE ET SON INTERPRÉTA­TION MAGISTRALE DE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE DANS LA SÉRIE LES SAUVAGES, IL REVIENT AU THÉÂTRE DANS TRAHISONS, DE HAROLD PINTER. PLEINS FEUX SUR UN DISCRET CHA

- PAR MARION GÉLIOT / PHOTOS MATIAS INDJIC / RÉALISATIO­N SONIA BÉDÈRE

LA COURSE DE FOND est victorieus­e. Après six précédente­s nomination­s aux Césars, Roschdy Zem vient enfin de décrocher celui du meilleur acteur pour son rôle dans Roubaix, une lumière, d’Arnaud Desplechin. Élégant, souriant et serein, le comédien apparaît comblé, après la cérémonie de tous les tourments. À une époque où le genre masculin semble faire profil bas, il incarne une certaine idée de la droiture et de la dignité. À 54 ans, un homme, un vrai, en somme, celui qui prône la parité, celui dont émane une autorité naturelle, celui qui se dit amoureux de ses deux grands enfants. Mais aussi l’homme viril charismati­que, qui sait se remettre en question quand il le faut, celui qui écoute et ne condamne pas au premier jugement.

Né de parents marocains dans la précarité, Roschdy Zem a d’abord été placé jusqu’à 5 ans dans une famille d’accueil. Jeune adulte, il s’est engagé dans l’armée, avant de découvrir le théâtre. Presque une centaine de rôles plus tard (dont certains remarquabl­es comme dans Ma

petite entreprise, Le Petit Lieutenant, Indigènes ou Les Sauvages), cinq réalisatio­ns (dont l’ambitieux Chocolat), il est de retour au théâtre face à Michel Fau dans Trahisons, de Harold Pinter *. Une façon pour lui de faire une pause avec le cinéma, où on « l’a trop vu », estime-t-il.

LA POLÉMIQUE DES CÉSARS

« Je ne croyais pas du tout à ce prix. Je me disais que ce genre de récompense était réservé aux autres. J’ai sousestimé l’émotion procurée : c’était comme atteindre quelque chose d’inaccessib­le. Mon discours n’a pas été influencé ou parasité par le départ d’Adèle Haenel, car je jouais au théâtre ce soir-là, et je suis arrivé dans la salle vers 23 heures. J’ai reçu mon César et, dix minutes plus tard, la cérémonie était terminée. Je me suis donc retrouvé dans une configurat­ion presque idéale pour un récompensé ! Après, je pense que beaucoup de choses ont été dites, et pas forcément intelligen­tes et intelligib­les. En revanche, si on reproche souvent au cinéma d’être enfermé dans une bulle et son côté strass paillettes, on ne peut pas dire, cette fois-ci, qu’il ne soit pas impliqué dans la société et dans la politique. En ce sens, ce qui s’est passé est une bonne chose. Mais on ne doit pas se substituer à la justice. Que Roman Polanski ait servi de bouc émissaire à ce combat, c’est une chose, mais il faut maintenant parler d’une seule voix. Il y a quand même une chose sur laquelle on est tous d’accord : il est temps de donner à la femme la place qu’elle mérite. Quant à la question : “Faut-il séparer l’homme de l’artiste ?”, je ne peux pas le faire personnell­ement, mais chacun est libre de choisir. Tout comme je n’arrive pas à lire Céline parce que ses écrits antisémite­s me posent problème. »

L’IMAGE DE LA VIRILITÉ

« La première image qui me vient à l’esprit, c’est mon père. L’image d’un homme sacrificie­l, qui a toujours oeuvré et travaillé pour sa famille. Je ne l’ai jamais vu pleurer ni même se plaindre, et c’était ça pour moi la virilité. Je pense que la question est beaucoup plus complexe aujourd’hui. Je m’explique. Il y a des hommes attentifs à leur personne, qui prennent soin de leur peau, qui cuisinent à l’occasion, mais qui n’en sont pas moins virils. J’ai compris qu’un homme qui pleure peut être très masculin.

Aujourd’hui, chacun se crée sa propre virilité, et nul besoin de l’évaluer ou de la juger. Peut-être même que ce mot pourrait disparaîtr­e. L’homme poursuit sa mue et nous allons – j’y crois – tout droit vers une parité. Il n’y a pas d’autre option possible. Moi-même, j’ai changé de comporteme­nt envers les femmes, et si j’ai pu rire parce que j’ai quelques amis séducteurs lourdingue­s, cela ne m’amuse plus du tout. »

LES FEMMES

« Je suis assez lâche dans la séduction : je ne séduis que lorsque je suis sûr de plaire ! Je ne me lance jamais sur un cas où le pourcentag­e de réussite est en dessous de 95 %.

(Rires.) Mais c’est intimidant de plaire, et on se pose toujours la question de savoir : “Est-ce que je séduirais autant si j’étais plombier ?” Mais cela me flatte, et je n’y suis pas insensible, d’autant plus que j’ai grandi en me considéran­t comme le vilain petit canard de la famille. Me retrouver à l’âge adulte et avoir du succès avec les femmes est quelque chose qui me fait sourire et qui fait beaucoup rire ma famille. Mais, étrangemen­t, cela m’a ancré et donné envie de fonder une famille plutôt que d’en profiter. »

LE THÉÂTRE

« J’avais envie de faire un break avec le cinéma parce que j’estime qu’on m’a suffisamme­nt vu ces derniers mois. Pour chaque projet, j’ai besoin de retrouver cette flamme qui me permet de mettre autant d’énergie et d’intensité dans mes rôles. Pour ça, il faut avoir la force de parfois dire non. La propositio­n de Michel Fau est arrivée à ce moment-là. Jouer face à lui dans Trahisons, de Harold Pinter, correspond­ait à ce dont j’avais envie, à savoir quelque chose d’assez léger, une pièce qui me parle et m’intéresse : le rapport au couple, à la fidélité, à l’amitié. Et puis aussi, il y a la rencontre avec deux personnali­tés passionnée­s et bienveilla­ntes que sont Michel Fau et la comédienne Claude Perron. »

LE MAROC

« Je ne me considère pas comme un emblème ou un porte-drapeau, car je crois que j’ai une chance incroyable d’être ici en France. Les vrais modèles, ce sont ceux qui ont étudié et travaillé pour accéder à des postes importants. Mon succès, je le dois à des “détails” : avoir été au bon endroit au bon moment et avec les bonnes personnes. J’essaie de donner une forme d’exemple dans mon attitude afin de faire honneur à l’éducation que j’ai reçue. Mes parents m’ont élevé dans le respect de l’autre et m’ont appris la discrétion et l’endurance. Le travail finit toujours par payer. »

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CLASSE À PART VÊTEMENTS BERLUTI. Mise en beauté Angloma.

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