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POUR­QUOI IL FAUT DÉ­MAN­TE­LER GOOGLE !

Les Etats n’ar­rivent pas à ré­gu­ler les grandes firmes tech­no­lo­giques qui montrent de plus en plus de dé­ter­mi­na­tion à do­mi­ner les in­di­vi­dus et les so­cié­tés. Le dé­bat sur la sé­pa­ra­tion des ac­ti­vi­tés de Google re­bon­dit.

- Par Her­vé Na­than Business · Tech · Technology Industry · Industries · Google · France · European Commission · New Caledonia · Sundar Pichai · Apple Inc · Facebook · Amazon · Airbnb · Alphabet Inc. · Spotify · Gmail · Google Chrome · Youtube · Android · Google Maps · Berlin · Us (2019 film) · United States of America · Larry Page · Life · European Parliament · Steve Bannon · Donald Trump · University of Oklahoma · European Community · Froogle · Google Home · Google Photos · Google Docs · Google Drive · Eric Schmidt · Prometheus · Verily Life Sciences · 454 Life Sciences · Calico · Nest Labs

Face à l’hydre Google, Gé­rald Dar­ma­nin la joue mo­deste. Ain­si, le 12 juillet, le tri­bu­nal ad­mi­nis­tra­tif a don­né tort à l’Etat fran­çais et sup­pri­mé une amende fis­cale de 1,115 mil­liard d’eu­ros que la Di­rec­tion gé­né­rale des fi­nances pu­bliques ré­cla­mait à la mul­ti­na­tio­nale amé­ri­caine pour sanc­tion­ner son ap­pé­tence pour l’« op­ti­mi­sa­tion fis­cale » qui lui per­met de ne payer au­cun im­pôt en France. D’or­di­naire un rien plus bra­vache, le mi­nistre des Comptes pu­blics en fut ré­duit à de­man­der au géant amé­ri­cain de bien vou­loir né­go­cier un ac­cord, qui se­ra for­cé­ment bien moins lu­cra­tif pour l’Etat. Ré­si­gné, Gé­rald Dar­ma­nin avoue ce jour-là dans Li­bé­ra­tion : « En ma­tière fis­cale, le mieux peut être l’en­ne­mi du bien… »

Quelques jours plus tard, la Com­mis­sion eu­ro­péenne in­fli­geait, elle, à la firme une sanc­tion re­cord de 2,42 mil­liards d’eu­ros pour at­teinte au droit de la concur­rence, au tra­vers de son mo­teur Google Shop­ping. Dans un in­croyable com­mu­ni­qué, la mul­ti­na­tio­nale ex­plique alors à ses ac­tion­naires que l’amende eu­ro­péenne n’a fait bais­ser ses pro­fits tri­mes­triels que de 27 %. Il en reste en­core 3,53 mil­liards de dol­lars (2,988 mil­liards d’eu­ros) ! Bref, pas de quoi chan­ger la face du monde nu­mé­rique. Et Sun­dar Pi­chai, le

Les Etats oc­ci­den­taux se ré­vèlent in­ca­pables de ré­gu­ler les grandes firmes tech­no­lo­giques, qui montrent une am­bi­tion de plus en plus dé­me­su­rée pour do­mi­ner les in­di­vi­dus et les so­cié­tés. Ils ne sont même pas en me­sure de leur faire payer des im­pôts. Le dé­bat sur la né­ces­saire sé­pa­ra­tion des ac­ti­vi­tés de Google, la plus em­blé­ma­tique d’entre elles, re­bon­dit.

PDG de Google, de se ren­gor­ger : « Ce tri­mestre a été phé­no­mé­nal ! » Au­tant ba­lan­cer à Bruxelles et à tous les gou­ver­ne­ments : « Les sanc­tions ? Même pas mal… »

Cette dis­pro­por­tion entre la taille du cham­pion de l’éco­no­mie nu­mé­rique et les ins­tru­ments dont dis­posent les Etats est spec­ta­cu­laire. « Nous avons des lois, des ou­tils et des pro­cès qui datent d’un siècle face à une éco­no­mie sans fron­tières dont la trans­for­ma­tion est d’une ra­pi­di­té sans pré­cé­dent », se dé­sole Eric Ver­nier, pro­fes­seur en fi­nances, au­teur de Fraude fis­cale et pa­ra­dis fis­caux (Du­nod). Et ce re­tard dont souffre la puis­sance pu­blique par rap­port aux fa­meux Ga­fa (Google,

Apple, Fa­ce­book, Ama­zon, et bien­tôt d’autres comme Airbnb) ne risque pas d’être com­blé de si­tôt. « L’amende in­fli­gée par Bruxelles en­trave d’au­tant moins cette évo­lu­tion qu’elle cherche à bri­der le Google de 2010, non ce qu’est de­ve­nue l’en­tre­prise au­jourd’hui, et en­core moins ce qu’elle se­ra en 2020 », ren­ché­rit Ev­ge­ny Mo­ro­zov, au­teur de l’ou­vrage le Mi­rage nu­mé­rique. Pour une po­li­tique des big da­ta (Les Prai­ries or­di­naires).

Ceux qui ima­ginent en­core qu’ils n’ont af­faire qu’à un mo­teur de re­cherche plus puis­sant et plus lu­cra­tif que les autres, qui s’ar­roge près de 40 % du chiffre d’af­faires pu­bli­ci­taire du Net (contre 19,7 % à Fa­ce­book), sont d’in­cor­ri­gibles naïfs. Google est comme le dieu Vishnou. Un corps, Al­pha­bet Inc., so­cié­té hol­ding qui vaut 550 mil­liards de dol­lars en Bourse. Et une di­zaine d’avatars, ses fi­liales*, qui toutes ex­ploitent le vrai ca­pi­tal : la masse gi­gan­tesque de don­nées accumulées par les 3 mil­liards de re­quêtes adres­sées au mo­teur de re­cherche ! « Le vé­ri­table ob­jec­tif de l’en­tre­prise est de trou­ver des usages lu­cra­tifs et in­ven­tifs pour les don­nées qu’elle a dé­jà ex­traites, trai­tées et trans­for­mées en in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle. L’ave­nir d’Al­pha­bet tourne au­tour des ser­vices axés sur les don­nées, non plus au­tour de la ges­tion de plates-formes d’an­nonces ci­blées », ex­plique Mo­ro­zov.

La don­née, c’est le vé­ri­table bu­si­ness du groupe Google. Il suf­fit de consi­dé­rer Google Home, com­mer­cia­li­sé ce mois-ci en France. Il s’agit d’une en­ceinte « in­tel­li­gente », avec qui vous pour­rez dia­lo­guer à haute voix après avoir pro­non­cé le sé­same « OK Google ». L’en­gin éteint les lu­mières quand vous dites « bonne nuit », va cher­cher votre mu­sique pré­fé­rée sur Spo­ti­fy, les in­for­ma­tions sur RTL ou vous com­mande une piz­za ; tout ce­la, évi­dem­ment, dans la ga­laxie Google. Ch­ris­tine Ker­del­lant, di­rec­trice de la ré­dac­tion de l’Usine nou­velle, dé­crit dans son livre Dans la Google du loup (Plon) le mé­ca­nisme de ce pillage de la vie pri­vée : « Le mo­teur [Google] n’in­vente rien, et ne nous “vole” rien. Il se contente de col­lec­ter et de don­ner du sens à tout ce qu’il a ré­col­té sur toutes les sources à sa dis­po­si­tion : le conte­nu de nos mails pour ceux qui ont une boîte Gmail [de­puis Google as­sure ne plus lire les conte­nus] ; nos re­cherches sur le mo­teur, notre his­to­rique de na­vi­ga­tion (Google

GOOGLE EST COMME LE DIEU VISHNOU. UN CORPS ET DES AVATARS, QUI TOUS EX­PLOITENT LE VRAI CA­PI­TAL : LA MASSE DE DON­NéES ACCUMULéES.

Chrome), les images (Google Pho­tos), notre goût pour cer­tains types de vi­déos (YouTube), l’heure de notre ré­veil ou l’ac­tua­li­sa­tion de notre pro­fil Fa­ce­book (avec An­droid sur le smart­phone), nos dé­pla­ce­ments (Google Maps), notre em­ploi du temps (Google Now), le conte­nu des fi­chiers par­ta­gés (Google Docs), nos notes (Google Drive), nos achats (An­droid Pay). Chaque nou­veau ser­vice ac­croît la connais­sance in­time qu’il a de cha­cun de nous puisque sa mé­moire est in­fi­nie. » Ce que le PDG de Google, Eric Sch­midt, ré­su­mait ain­si lors d’un col­loque, en 2010, à Berlin : « Nous sa­vons où vous êtes, nous sa­vons où vous étiez, nous sa­vons plus ou moins ce que vous pen­sez. »

Seth Ste­phens-Da­vi­do­witz, an­cien de Google (au­teur d’Eve­ry­bo­dy Lies. Big Da­ta, New da­ta. And What The In­ter­net Can Tell Us About Who We Real­ly Are), l’as­sure : « J’ai pas­sé quatre ans à ana­ly­ser les don­nées ano­nymes de Google pour les Etats-Unis. […] Je suis main­te­nant convain­cu que les re­cherches de Google sont l’en­semble de don­nées le plus im­por­tant ja­mais re­cueilli sur la psy­ché hu­maine. »

A cette toute-puis­sance cor­res­pond une forme d’hy­bris (de « dé­me­sure », se­lon les Grecs de l’An­ti­qui­té) des di­ri­geants de la mul­ti­na­tio­nale, pour qui leur tech­no­lo­gie in­va­sive ac­cou­che­rait d’une sorte de Pro­mé­thée mo­derne, sous la forme d’hu­mains aug­men­tés de la ca­pa­ci­té de cal­cul des al­go­rithmes. En 2004, Lar­ry Page, co­fon­da­teur de Google, s’était illus­tré avec une pré­dic­tion ter­ri­fiante : « Google se­ra in­clus dans le cer­veau des gens. Ils au­ront un im­plant, et quand ils pen­se­ront à quelque chose, il leur don­ne­ra au­to­ma­ti­que­ment la ré­ponse. » Treize ans plus tard, Eric Sch­midt ra­masse les fruits de cette pro­phé­tie : « Nous al­lons voir émer­ger l’ère de l’in­tel­li­gence. C’est l’abou­tis­se­ment d’une vi­sion que nous avons eue il y a une dé­cen­nie : celle de voir le monde en­tier connec­té. […] Beau­coup, beau­coup, beau­coup de choses se­ront pos­sibles… »

HORS CONTRÔLE

Comme ca­ser les chô­meurs, grâce à Google Jobs, do­té d’un al­go­rithme ca­pable de faire coïn­ci­der offres et de­mandes d’em­ploi. Ou tout sim­ple­ment de­ve­nir un ac­teur ma­jeur de la mé­de­cine pré­dic­tive, en par­ti­cu­lier des cas de can­cer, grâce au pro­gramme Ba­se­line qui ana­lyse une énorme masse de don­nées de san­té. A cette fin, Al­pha­bet a créé Ve­ri­ly Life Sciences, la plus grande bi­blio­thèque au monde de gé­nomes hu­mains. Et pour­quoi ne pas cher­cher à abo­lir tout sim­ple­ment… la mort, comme le clament of­fi­ciel­le­ment des di­ri­geants de Ca­li­co, la firme de bio­tech­no­lo­gies de Google ?

Cette pré­ten­tion à fa­çon­ner le monde sans se sou­mettre à au­cun contrôle dé­mo­cra­tique in­quiète. En 2014, le Par­le­ment eu­ro­péen adop­tait à une très large ma­jo­ri­té une ré­so­lu­tion (non contrai­gnante) ap­pe­lant la Com­mis­sion « à en­vi­sa­ger des pro­po­si­tions vi­sant à sé­pa­rer les mo­teurs de re­cherche des autres ser­vices com­mer­ciaux ». L’idée de faire tom­ber Google de son pié­des­tal sé­duit dé­sor­mais jus­qu’aux plus li­bé­raux, comme le phi­lo­sophe Gas­pard Koe­nig qui veut rendre les don­nées, c’est-à-dire « le pé­trole du XXIe siècle », « aux pro­duc­teurs de pé­trole, c’est-à-dire vous et moi ». Se­lon le site The In­ter­cept, Steve Ban­non, l’ex-idéo­logue de la cam­pagne de Do­nald Trump, ré­flé­chi­rait à trans­for­mer le mo­teur Google et Fa­ce­book en ser­vices pu­blics, ré­gu­lés par la puis­sance pu­blique, puis­qu’ils consti­tue­raient des « ser­vices mo­no­po­lis­tiques in­con­tour­nables pour les ci­toyens ». Ce pro­jet est-il si dif­fé­rent de la pro­po­si­tion de Mo­ro­zov pu­bliée sur le site du Monde di­plo­ma­tique (7 juillet 2017) : « Toutes les don­nées d’un pays pour­raient par exemple ali­men­ter un fonds de don­nées na­tio­nal, dont tous les ci­toyens se­raient les co­pro­prié­taires. Qui­conque vou­drait lan­cer de nou­veaux ser­vices en se ser­vant de ces don­nées évo­lue­rait dans un mi­lieu très com­pé­ti­tif, lour­de­ment ré­gle­men­té, et ver­se­rait une part de ses pro­fits contre le droit de les uti­li­ser. Une telle pers­pec­tive re­froi­di­rait bien davantage les grandes en­tre­prises tech­no­lo­giques que la me­nace d’une amende. » En­core fau­drait-il que les dé­mo­cra­ties oc­ci­den­tales osent vé­ri­ta­ble­ment s’at­te­ler à ce com­bat… * Les prin­ci­pales : Google (plus Gmail et UTube), Nest (do­mo­tique et ob­jets connec­tés), Ca­li­co (lutte contre le vieillis­se­ment), Si­de­walk (tech­no­lo­gies et ur­ba­ni­sa­tion), Fi­ber (four­nis­seur d’ac­cès à In­ter­net), X (la­bo­ra­toire mul­ti­pro­jet),

Ca­pi­tal (fi­nance) et Ven­tures (in­ves­tis­se­ments).

“NOUS SA­VONS OÙ VOUS

ÊTES, NOUS SA­VONS OÙ VOUS éTIEZ, NOUS SA­VONS PLUS OU MOINS CE QUE VOUS PEN­SEZ.” ERIC SCH­MIDT

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DES éTATS
“Nous avons des lois, des ou­tils et des pro­cès qui datent d’un siècle face à une éco­no­mie sans fron­tières dont la trans­for­ma­tion est d’une ra­pi­di­té sans pré­cé­dent”, ex­plique Eric Ver­nier, pro­fes­seur en fi­nances.
L’IM­PUIS­SANCE DES éTATS “Nous avons des lois, des ou­tils et des pro­cès qui datent d’un siècle face à une éco­no­mie sans fron­tières dont la trans­for­ma­tion est d’une ra­pi­di­té sans pré­cé­dent”, ex­plique Eric Ver­nier, pro­fes­seur en fi­nances.
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Vi­va Tech­no­lo­gy, en 2016, à Pa­ris.
FRAN­ÇOIS HOL­LANDE AVEC ERIC SCH­MIDT, ex-PDG de Google, de­ve­nu DG d’Al­pha­bet Inc. – le hol­ding qui cha­peaute toutes les ac­ti­vi­tés de l’en­tre­prise –, lors de la pre­mière édi­tion du sa­lon mon­dial des start-up, Vi­va Tech­no­lo­gy, en 2016, à Pa­ris.

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