ÇA VA MIEUX EN LE DI­SANT par Guy Ko­nop­ni­cki

Le po­pu­lisme en marche

Marianne Magazine - - Sommaire - PAR GUY KO­NOP­NI­CKI

Comment nom­mer une idéo­lo­gie qui, à tout mo­ment, sur n’im­porte quel su­jet, dé­signe une ca­té­go­rie de po­pu­la­tion, en la ren­dant res­pon­sable des blo­cages de la so­cié­té ? N’est-ce pas ce que l’on ap­pelle le po­pu­lisme ? Je ne parle pas de ce­lui, avé­ré, d’une ex­trême droite at­tri­buant tous les maux aux étran­gers ou sup­po­sés tels, ni de la ten­ta­tion qui ronge une cer­taine gauche, pres­sée de ré­cu­pé­rer l’élec­to­rat po­pu­laire au prix de sim­pli­fi­ca­tions éhon­tées. Il s’en des­sine mal­heu­reu­se­ment un autre, et il vient de ceux qui dé­noncent sans re­lâche le po­pu­lisme des autres.

Me­nant fiè­re­ment les ré­formes au pas de course, le pré­sident Em­ma­nuel Ma­cron et ses mi­nistres n’ont de cesse de dé­si­gner le pro­fi­teur de l’im­mo­bi­lisme à chaque étape. Ain­si, lors­qu’il ren­contre une re­trai­tée mé­con­tente de l’aug­men­ta­tion de la CSG qui am­pute son pou­voir d’achat, le pré­sident ré­plique en as­se­nant que les an­ciens doivent par­ti­ci­per à l’ef­fort. Les jeunes, qui peinent à dé­ni­cher leur pre­mier em­ploi, com­pren­dront que les gé­né­ra­tions ayant at­teint l’âge de la re­traite pèsent lour­de­ment sur le bud­get. Ces en­fants du ba­by-boom n’ont-ils pas lar­ge­ment bé­né­fi­cié d’une crois­sance ex­cep­tion­nelle ? Ils peuvent bien payer un peu plus, pour fi­nan­cer la baisse des co­ti­sa­tions des plus jeunes. Ce sont des riches, des nan­tis, quand bien même la ma­jo­ri­té des re­trai­tés per­çoivent moins de 2 000 € men­suels.

Après avoir ponc­tion­né les re­trai­tés, au pré­texte d’al­lé­ger

le coût du tra­vail, le gou­ver­ne­ment en­tre­prend de ré­for­mer le chô­mage. La me­sure phare de la ré­forme est la chasse aux frau­deurs, à ces fai­néants qui per­çoivent des al­lo­ca­tions sans re­cher­cher d’em­ploi. On crée­ra donc un corps de contrô­leurs char­gé de dé­bus­quer les tri­cheurs et de faire bais­ser les sta­tis­tiques. Nul doute que Pôle em­ploi manque de per­son­nel ; en Ile-de-France il faut comp­ter trois mois pour ob­te­nir un ren­dez-vous avec un conseiller, qui pro­po­se­ra, au mieux, une for­ma­tion. Si ce chô­meur a le mal­heur d’avoir dé­pas­sé la cin­quan­taine, ses chances de trou­ver un em­ploi sont à peu près nulles. Mais ce cos­sard est res­pon­sable des dé­fi­cits so­ciaux, lui, et non le dé­li­cat pa­tron qui a em­po­ché les aides de l’Etat à l’em­ploi, avant de li­cen­cier pour dé­lo­ca­li­ser.

Après les re­trai­tés et les chô­meurs, les che­mi­nots sont des

cibles de choix. C’est que les bougres dis­posent d’avan­tages ac­quis, d’un sta­tut et d’un ré­gime de re­traite. Voi­là donc la cause de tous les maux de la SNCF. Le dé­fi­cit, les re­tards de train, tout vient du sa­laire des che­mi­nots. L’Etat, sous tous les gou­ver­ne­ments, a lais­sé le ré­seau se dé­gra­der, il a concen­tré tous les in­ves­tis­se­ments sur le TGV et, en dé­pit de la hausse ver­ti­gi­neuse des ta­rifs sur les grandes lignes, il a ac­cu­mu­lé une dette co­los­sale. Et il se fait sur les ondes un choeur de per­ro­quets pour ré­pé­ter qu’il faut avant tout en fi­nir avec les pri­vi­lèges des che­mi­nots. N’ont-ils pas, comme les fonc­tion­naires, un sta­tut da­tant de la Li­bé­ra­tion ? Ins­truit de l’échec de ses pré­dé­ces­seurs, Em­ma­nuel Ma­cron se fait plus pru­dent quand il évoque les fonc­tion­naires.

Mais tout vien­dra en son temps.

L’idéo­lo­gie li­bé­rale des­sine une carte des pri­vi­lé­giés et des ar­chaïques. Le che­mi­not et le fonc­tion­naire, avec leur sta­tut. L’ar­ti­san que l’on a as­som­mé de charges et d’im­pôts et qui doit s’adap­ter à la con­cur­rence ubé­ri­sée. L’ou­vrier à qui l’on a van­té les mé­rites de la pro­prié­té et du cré­dit, et qui, l’usine fer­mée, re­fuse un em­ploi à 200 km de sa bi­coque in­ven­dable. Le sa­la­rié d’Ile-de-France, lo­gé loin du coeur de Pa­ris, qui ose se dé­pla­cer avec son vieux die­sel, pour pro­fi­ter de temps à autre de la ca­pi­tale, ou, sim­ple­ment, pour al­ler bos­ser.

Même lors­qu’il est ques­tion d’éco­lo­gie, les res­pon­sables

ne sont pas les pol­lueurs lourds, ni les gou­ver­ne­ments qui ont dé­man­te­lé le fret fer­ro­viaire au pro­fit de la route. Ce sont ces gens qui, n’ha­bi­tant pas au centre des villes, uti­lisent la ba­gnole. Pa­ra­doxa­le­ment, le po­pu­lisme s’en prend tou­jours aux pauvres, au­tre­ment dit au peuple. En ver­sion in­fré­quen­table, il dé­nonce non l’im­mi­gra­tion, le désordre pla­né­taire, mais les mi­grants. Le po­pu­lisme chic, ce­lui des mo­der­ni­sa­teurs, qui ré­pètent comme un mot ma­gique qu’il faut pour­suivre « les ré­formes », tape chaque ca­té­go­rie so­ciale consi­dé­rée comme un obs­tacle au pro­grès. Mais c’est, aus­si, un po­pu­lisme.

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