Ab­den­nour Bi­dar : “Le re­ve­nu uni­ver­sel nous confronte à notre propre li­ber­té”

Le phi­lo­sophe, plu­tôt spé­cia­li­sé dans les ques­tions de religion et de laï­ci­té, des­sine une ébauche de ce que se­rait une so­cié­té li­bé­rée du tra­vail contraint. Il re­fuse le terme d’“uto­pie”. Pour lui, c’est le sens de l’his­toire.

Marianne Magazine - - Sommaire - Par Lu­cas Bretonnier

Pour le phi­lo­sophe, une so­cié­té li­bé­rée du tra­vail contraint marche dans le sens de l’his­toire.

“LE RE­VE­NU UNI­VER­SEL NOUS CONFRONTE À NOTRE PROPRE LI­BER­Té”

On voit dé­jà ve­nir les pro­cès en rê­ve­rie. Les ré­qui­si­toires des gar­diens de l’ordre éta­bli ou des dé­fen­seurs de la ré­pu­blique de la rai­son : le re­ve­nu uni­ver­sel ? Douce uto­pie ! Pour­tant, des économistes (Mil­ton Fried­man, James To­bin, Tho­mas Pi­ket­ty et bien d’autres) sont de plus en plus nom­breux à re­con­naître la pos­si­bi­li­té, voire la né­ces­si­té, d’ac­cor­der un re­ve­nu de base au plus grand nombre. Loin d’être l’apa­nage des pen­seurs de gauche, l’idée sé­duit aus­si les li­bé­raux. « Le re­ve­nu uni­ver­sel donne les moyens de choi­sir sans contrainte éco­no­mique », pro­clame Gas­pard Koe­nig. Qu’il s’agisse d’une al­lo­ca­tion uni­ver­selle cen­sée rem­pla­cer les aides ac­tuelles ou d’un vé­ri­table re­ve­nu ; qu’il soit le fruit d’un im­pôt ou d’une taxe in­ter­na­tio­nale sur les tran­sac­tions fi­nan­cières, l’idée germe. A tel point que 13 dé­par­te­ments fran­çais (Gi­ronde, Ar­dèche, Ariège, Aude, Dor­dogne, Gers, Haute-Ga­ronne, Ille-et-Vi­laine, Landes, Lot-et-Ga­ronne, Meur­theet-Mo­selle, Nièvre et Seine-SaintDe­nis) vont le tes­ter. Il n’en faut pas plus pour qu’Ab­den­nour Bi­dar ima­gine à quoi pour­rait res­sem­bler une so­cié­té dans la­quelle l’in­di­vi­du se­rait li­bé­ré de « ces es­cla­vages ab­surdes ». En­tre­tien.

Ma­rianne : Pour­quoi écrire sur le re­ve­nu uni­ver­sel ?

Ab­den­nour Bi­dar : Pour plu­sieurs rai­sons ma­jeures, qui toutes si­gnalent une crise pro­fonde du tra­vail : l’am­pleur du phé­no­mène de la souf­france au tra­vail, les chiffres du chô­mage, le nombre de tra­vailleurs pauvres, la trop grande fai­blesse des mi­ni­ma so­ciaux qui en­foncent l’in­di­vi­du et les fa­milles dans la pré­ca­ri­té, la di­mi­nu­tion inexo­rable du tra­vail hu­main rem­pla­cé par les ma­chines, les as­pi­ra­tions nou­velles des gé­né­ra­tions qui montent… Tout ce­la nous oblige, me semble-t-il, à cher­cher des so­lu­tions nou­velles et ce d’au­tant plus qu’au­jourd’hui le tra­vail sert à ali­men­ter la ma­chine ca­pi­ta­liste à faire du pro­fit. Nous sommes en­chaî­nés de deux ma­nières par ce sys­tème : le tra­vail et la consom­ma­tion. La loi d’ai­rain de l’em­pire ca­pi­ta­liste, c’est « Toute ta vie dé­pen­dra de l’ar­gent que tu ga­gne­ras dans nos en­tre­prises, et tout ton bon­heur dé­pen­dra des pro­duits que tu achè­te­ras dans nos ma­ga­sins ». Com­ment en sor­tir ? En bri­sant d’abord la chaîne du tra­vail. C’est là qu’in­ter­vient le re­ve­nu uni­ver­sel.

Avez-vous tout de suite été sé­duit par l’ins­tau­ra­tion d’un re­ve­nu de base ?

Ma ré­flexion sur le su­jet a été ac­cé­lé­rée lors de la der­nière élec­tion pré­si­den­tielle. J’ai trou­vé ter­ri­ble­ment frus­trant que le dé­bat sur le re­ve­nu uni­ver­sel ne prenne pas plus de place et soit aus­si ra­pi­de­ment en­ter­ré, alors qu’il concerne une pos­si­bi­li­té de pro­grès concrète dans la vie de cha­cun d’entre nous. La pos­si­bi­li­té, comme le ré­cla­mait dé­jà Han­nah Arendt, que l’homme mo­derne sorte en­fin de l’es­cla­vage d’une vie pas­sée à tra­vailler. Une par­tie de sa cri­tique de la mo­der­ni­té concer­nait ce dés­équi­libre de l’exis­tence mo­derne : au lieu de par­ta­ger notre vie so­ciale entre le tra­vail, la culture et la po­li­tique, c’est-à-dire au lieu d’amé­na­ger du temps pour nous oc­cu­per de notre âme et des af­faires de la ci­té, nous avons bas­cu­lé dans des exis­tences pro­duc­ti­vistes et consu­mé­ristes. De­puis que j’ai dé­cou­vert cette cri­tique d’Arendt – il y a presque trente ans ! –, je ré­flé­chis à la place du tra­vail dans nos vies et nos so­cié­tés comme une ser­vi­tude ty­pi­que­ment mo­derne, ser­vi­tude dont le ca­pi­ta­lisme est di­rec­te­ment res­pon­sable : c’est lui qui, pour aug­men­ter toujours son pro­fit, nous

ins­talle tous dans le cercle vi­cieux « tra­vailler plus pour ga­gner plus, pour dé­pen­ser plus, pour consom­mer plus, et pos­sé­der plus ».

La Fin­lande vient d’ar­rê­ter son ex­pé­rience et 13 dé­par­te­ments fran­çais veulent s’y mettre… Que vous ins­pirent ces tests ?

Une idée aus­si neuve ne s’im­pose pas d’un seul coup. Il fau­dra pro­ba­ble­ment un cer­tain nombre d’essais in­fruc­tueux. Mais, pour moi, c’est la bonne voie. Les pré­si­dents de con­seil dé­par­te­men­tal qui ont dé­ci­dé de tes­ter le re­ve­nu uni­ver­sel ne sont pas des doux rê­veurs. Pas plus que les pays qui com­mencent à y croire. Tout ce­la nous montre que l’idée n’est pas fan­tai­siste. C’est une uto­pie réa­liste, pas une uto­pie chi­mé­rique.

Votre point de vue est phi­lo­so­phique, mais on ne peut pas faire l’éco­no­mie du « com­ment ». Où trouve-t-on l’ar­gent ?

L’ob­jec­tion que le re­ve­nu uni­ver­sel se­rait im­pos­sible à fi­nan­cer est ir­re­ce­vable. Soyons clairs. Ja­mais l’hu­ma­ni­té n’a été ca­pable dans son his­toire de pro­duire au­tant de ri­chesse qu’au­jourd’hui, de telle sorte que, par­mi les économistes les plus émi­nents, Amar­tya Sen ou Mu­ham­mad Yu­nus, ex­pliquent que nous au­rions de quoi mettre la pau­vre­té au mu­sée, et que s’il reste au­tant de mi­sère dans le monde, c’est un choix et non plus une fa­ta­li­té ! Le choix d’un sys­tème ca­pi­ta­liste inique, in­dé­cent au-de­là du scan­dale, or­ga­ni­sé pour qu’il y ait des maîtres et des es­claves, des ga­gnants et des per­dants. A par­tir de là, je pose une ques­tion in­sé­pa­ra­ble­ment phi­lo­so­phique et éco­no­mique : com­ment jus­ti­fier qu’on ne puisse pas fi­nan­cer le re­ve­nu uni­ver­sel ? Com­ment l’ac­cep­ter sans honte, alors qu’on pour­rait ai­sé­ment mettre fin à toute mi­sère ou à la pré­ca­ri­té ? L’éco­no­mie de­vrait être à la hau­teur de la ra­tio­na­li­té qu’elle pré­tend avoir.

Il existe dans nos so­cié­tés des tâches re­bu­tantes dont per­sonne ne veut, sur­tout pour des sa­laires faibles… La so­lu­tion ac­tuelle n’est pas sa­tis­fai­sante, mais que pré­co­ni­sez-vous dans votre sché­ma de so­cié­té ?

Ces tâches in­grates dont per­sonne ne veut, il fau­drait les ré­mu­né­rer de fa­çon dé­cente. Avec le re­ve­nu uni­ver­sel, on au­rait en­fin un moyen de pres­sion sur tous les em­ployeurs qui, au­jourd’hui, savent très bien qu’il y au­ra toujours des gens prêts à tout ac­cep­ter pour un sa­laire de mi­sère. Fi­ni le chan­tage à l’emploi.

Com­ment on casse le cercle vi­cieux du sys­tème ca­pi­ta­liste que vous dé­non­cez ?

On prend des dé­ci­sions po­li­tiques. C’est ce que font les pré­si­dents de con­seil dé­par­te­men­tal dont nous avons par­lés. C’est pour moi un signe fort d’une vo­lon­té

po­li­tique qui re­trouve son au­to­no­mie face au ca­pi­ta­lisme. On se mo­bi­lise aus­si au ni­veau ci­toyen, et c’est pour ce­la que j’ai écrit ce petit livre qui fait la pé­da­go­gie du re­ve­nu uni­ver­sel en ame­nant à ré­flé­chir de ma­nière cri­tique sur plu­sieurs choses, entre autres l’idée que ce se­rait « payer les gens à ne rien faire ». Je montre qu’au contraire ce­la se­rait un for­mi­dable li­bé­ra­teur d’éner­gie ! Ima­gi­nez en ef­fet que cha­cun se voie of­frir un sa­laire à vie qui le dé­livre du sou­ci fi­nan­cier. Beau­coup y trou­ve­raient l’op­por­tu­ni­té de se lan­cer en­fin dans les pro­jets per­son­nels aux­quels ils avaient re­non­cé à cause du risque. C’est d’ailleurs l’autre ar­gu­ment en fa­veur du re­ve­nu uni­ver­sel. Le pre­mier étant l’idée de gauche que ce se­rait un ou­til de jus­tice so­ciale et de rè­gle­ment de la ques­tion des in­éga­li­tés. Cer­tains li­bé­raux consi­dèrent qu’on pas­se­rait d’une so­cié­té où beau­coup de gens s’in­ves­tissent peu dans leur bou­lot, ou sont condam­nés à ne rien faire par leur en­fon­ce­ment dans la mi­sère, à une so­cié­té où l’ini­tia­tive, la créa­ti­vi­té, se­raient do­pées par la pos­si­bi­li­té de faire ce dont on a vrai­ment en­vie du « temps li­bé­ré » par le re­ve­nu uni­ver­sel.

L’obli­ga­tion de sub­ve­nir à nos be­soins, et donc de trou­ver un tra­vail pour le faire, ne nous aide-t-elle pas à trou­ver notre voie ?

La dif­fi­cul­té, en ef­fet, est que le re­ve­nu uni­ver­sel met­trait cha­cun face à sa propre li­ber­té, face à la res­pon­sa­bi­li­té et au risque de trou­ver quoi faire de ce temps dis­po­nible. Cha­cun se trou­ve­rait ain­si ra­me­né à une ques­tion de sens, une ques­tion exis­ten­tielle ma­jeure : quoi faire qui me pro­cure le sen­ti­ment d’être vi­vant, d’être utile, de me re­lier aux autres et à moi-même ? Ce se­rait en nous le ré­veil de l’ani­mal mé­ta­phy­sique. Mais, comme toute ex­pé­rience de li­ber­té, celle-ci est re­dou­table. Je cite dans le livre John May­nard Keynes, le grand éco­no­miste, qui, dès les an­nées 30, pré­voyait le pas­sage à une vie nou­velle, dans la­quelle le tra­vail n’oc­cu­pe­rait plus qu’une pe­tite par­tie de notre temps. « Le vieil Adam trop ha­bi­tué à tra­vailler », écri­vait-il, risque « la dé­pres­sion gé­né­ra­li­sée », et il lui fau­dra ap­prendre à s’oc­cu­per par lui-même, à se don­ner ses propres buts, à par­tir à la dé­cou­verte de ses propres as­pi­ra­tions, au lieu qu’au­jourd’hui sa vie est for­ma­tée du de­hors par le sys­tème du tra­vail pro­duc­ti­viste.

Com­ment contrer ce risque de dé­pres­sion col­lec­tive que re­dou­tait dé­jà Keynes ?

Les gé­né­ra­tions qui ar­rivent sont de plus en plus na­tu­rel­le­ment prêtes à ce­la. Dé­jà, au­jourd’hui, les mil­le­nials sont un casse-tête pour les en­tre­prises : ils re­fusent d’en­trer dans des jobs sté­réo­ty­pés, de su­bir le poids de la hié­rar­chie, et n’ac­ceptent plus comme leurs aî­nés de com­men­cer par des jobs sans in­té­rêt pour es­pé­rer plus tard, dans leur car­rière, faire en­fin des choses in­té­res­santes. Ils se tournent vers des oc­cu­pa­tions moins lu­cra­tives, du cô­té de l’éco­no­mie so­ciale et so­li­daire, l’art, la musique, etc. Le re­ve­nu uni­ver­sel est en adé­qua­tion avec l’as­pi­ra­tion de ces gé­né­ra­tions. Et puis, ce ne sont pas seule­ment les jeunes qui s’ar­ra­che­ront sans peine au condi­tion­ne­ment men­tal que vous évo­quez : com­bien de gens au­jourd’hui n’en peuvent plus d’un bou­lot qui les épuise sans rien leur ap­por­ter d’es­sen­tiel, d’un pa­tron qui les har­cèle, de tran­sports entre mai­son et tra­vail qui les fa­tiguent et les usent à petit feu ? Le re­ve­nu uni­ver­sel li­bé­re­rait les en­vies d’ailleurs, de vivre au­tre­ment. Le livre est consa­cré à ça, c’est-à-dire à pro­po­ser cet exer­cice d’ima­gi­na­tion et de ré­flexion sur ce que nous fe­rions du « temps li­bé­ré ». Pour ai­der les uns et les autres à s’em­pa­rer de cette li­ber­té, je pro­pose d’ou­vrir

“DÉ­JÀ, LES ‘MIL­LE­NIALS’ SE TOURNENT VERS DES OC­CU­PA­TIONS MOINS LU­CRA­TIVES. LE RE­VE­NU UNI­VER­SEL EST EN ADÉ­QUA­TION AVEC L’AS­PI­RA­TION DE

CES GÉ­NÉ­RA­TIONS.”

par­tout – dans chaque com­mune et quar­tier – des es­paces de dia­logue et d’in­tel­li­gence col­lec­tive où l’on puisse dis­cu­ter en­semble de ce que l’on veut faire du temps li­bé­ré. J’ap­pelle ce­la des « mai­sons du temps li­bé­ré », où l’on se réunit afin que cha­cun ne se re­trouve pas tout seul avec son re­ve­nu uni­ver­sel, qui fi­ni­rait alors d’ato­mi­ser une so­cié­té dé­jà trop écla­tée. Ce­la ai­de­rait aus­si les ci­toyens à af­fron­ter cette nou­velle li­ber­té. C’est La Boé­tie et son dis­cours sur la ser­vi­tude vo­lon­taire : l’être hu­main est fa­ci­le­ment épou­van­té par le ver­tige de la li­ber­té, alors il re­cule. Comme le di­sait Han­nah Arendt, c’est une so­cié­té de tra­vailleurs qu’on va de­main li­bé­rer du tra­vail, quand les ma­chines tra­vaille­ront pour nous, et ces tra­vailleurs se re­trou­ve­ront tout désem­pa­rés parce qu’ils n’au­ront plus des ho­raires et des tâches obli­ga­toires qui les com­mandent en leur épar­gnant le sou­ci de trou­ver par eux-mêmes quoi faire et com­ment vivre.

Le re­ve­nu uni­ver­sel et le pro­jet d’édu­quer plus li­bre­ment les en­fants ne contient-il pas en lui un risque d’in­di­vi­dua­lisme ?

Oui, je le dis­cute. Un dé­fi se­ra d’af­fron­ter les dé­fis du temps li­bé­ré en­semble, de sa­voir être « libres en­semble ». Tout va dé­pendre du sens de la li­ber­té qu’on va in­cul­quer à nos en­fants, et qu’on va sa­voir par­ta­ger entre nous : à nous de culti­ver le sens d’une li­ber­té so­li­daire, fra­ter­nelle, où l’on fait l’ex­pé­rience de deux joies, la joie de faire co­opé­rer nos li­ber­tés, la joie de mettre notre li­ber­té au ser­vice de l’autre, et de quelque chose qui dé­passe notre petit plai­sir égoïste et so­li­taire.

Ce chan­ge­ment de men­ta­li­té glo­bal est-il réa­li­sable ?

Com­men­çons là où nous sommes, en ar­rê­tant d’in­té­rio­ri­ser l’idée qu’on n’a plus au­cun le­vier de com­mande entre les mains parce que tout se­rait de­ve­nu mon­dial et nous dé­pas­se­rait. La France est un grand pays d’Eu­rope, et elle a toujours ga­gné le res­pect du monde par sa sin­gu­la­ri­té, sa dif­fé­rence. Elle se perd quand elle s’aligne. Elle se re­trouve quand elle re­de­vient l’ex­cep­tion cultu­relle qu’elle est fon­ciè­re­ment. Or le re­ve­nu uni­ver­sel, c’est ce­la : un acte de résistance à l’hé­gé­mo­nie du li­bé­ra­lisme, un acte fort qui in­vente et pose une autre culture, qui re­pose sur une autre vi­sion de l’être hu­main.

Quand vous par­lez de l’ef­fort de « dé­con­di­tion­ne­ment »… Qu’il va fal­loir ap­prendre à ne plus s’épa­nouir que par la consom­ma­tion… N’y a-t-il pas un risque to­ta­li­taire ?

Je le dis bien dans le livre, cha­cun fe­ra ce qu’il veut du re­ve­nu uni­ver­sel. Cha­cun se­ra maître de son pro­jet de vie. Je pense sim­ple­ment qu’on sous-es­time l’être hu­main : cer­tains res­te­ront peut-être tout bon­ne­ment consu­mé­ristes, mais il y au­ra un im­mense mou­ve­ment, un im­mense ré­veil des ini­tia­tives, une li­bé­ra­tion for­mi­dable des en­vies d’agir, de créer, de prendre des risques, de chan­ger de vie, et le pay­sage gé­né­ral se­ra ce­lui d’une dy­na­mique in­croyable, pas du tout ce­lui d’un trou­peau de gens ava­chis dans leur ca­na­pé.

Com­ment s’as­su­rer que le re­ve­nu uni­ver­sel n’ac­cou­che­ra pas d’une so­cié­té hy­per­li­bé­rale ?

Je dis­cute dans le livre l’hy­po­thèse que le re­ve­nu uni­ver­sel soit en quelque sorte la ruse ul­time du ca­pi­ta­lisme, vieille bête de plus en plus ma­ligne, de plus en plus ha­bile au fil des siècles à tout ré­cu­pé­rer – même les plus belles idées – à son pro­fit. Mais, avec le re­ve­nu uni­ver­sel, il y au­ra quelque chose qui ex­cède la lo­gique ca­pi­ta­liste, qui lui échappe. Car le sys­tème ne contrôle plus ni les em­plois du temps, ni les ini­tia­tives des in­di­vi­dus.

Votre livre pointe un dé­bat in­hé­rent à l’être hu­main entre le « faire » (sur­va­lo­ri­sé) et l’« être » (ou­blié)… Quelles sont les consé­quences de ce dés­équi­libre ?

Nous sommes une so­cié­té d’agi­tés contraints et for­cés. On est toujours en train de cou­rir. On a la pa­tho­lo­gie du faire, condi­tion­née lar­ge­ment par la né­ces­si­té vi­tale de ga­gner son pain à la sueur de son front. On a ou­blié ce que l’An­ti­qui­té ap­pe­lait l’otium, le loi­sir qui per­met de se culti­ver par la lec­ture, le dia­logue, l’art, la contem­pla­tion de la na­ture, la mé­di­ta­tion, l’écri­ture, bref, tout ce qui nous per­met de souf­fler pour se re­lan­cer en­suite dans l’ac­tion.

Fi­na­le­ment, n’en re­vient-on pas toujours à l’éter­nelle op­po­si­tion entre Hobbes et Rous­seau ? Sur la na­ture de l’homme…

L’être hu­main est ca­pable du meilleur comme du pire. Il peut de­ve­nir un être spi­ri­tuel, al­ler de pro­grès de conscience en pro­grès d’être et de joie, s’il s’en donne les moyens concrets. Le re­ve­nu uni­ver­sel, cha­cun en fe­ra ce qu’il veut. J’es­père sim­ple­ment que nous sau­rons l’uti­li­ser pour mettre en culture, en crois­sance, ce que nous por­tons en nous de meilleur, gran­dir en hu­ma­ni­té. De­ve­nir non seule­ment plus libres, mais plus créa­teurs et fra­ter­nels, une fois dé­li­vrés de la ser­vi­tude ca­pi­ta­liste qui nous met en guerre de tous contre tous et qui fa­brique l’homme comme loup pour l’homme. Ce n’est pas notre na­ture, c’est ce que l’inep­tie du sys­tème a dé­ve­lop­pé en nous. On ne naît pas égoïste et mé­chant, on le de­vient.

“À NOUS DE CULTI­VER LE SENS D’UNE LI­BER­TÉ SO­LI­DAIRE, FRA­TER­NELLE, OÙ L’ON FAIT L’EX­PÉ­RIENCE DE DEUX JOIES : FAIRE CO­OPÉ­RER NOS LI­BER­TÉS ET METTRE NOTRE LI­BER­TÉ AU SER­VICE DE L’AUTRE.”

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