La ville est à nus

Avant, on pou­vait vivre nu sur cer­taines plages ou dans la na­ture. Au­jourd’hui, la nu­di­té s’in­vite dans les res­tau­rants, les bow­lings et les musées. Quitte à en­gen­drer une que­relle entre les na­tu­ristes des villes et ceux des champs...

Marianne Magazine - - Reportage - PAR HU­BERT PRO­LON­GEAU

Elle est là, cu­rieuse et ad­mi­ra­tive, ac­crou­pie de­vant les oeuvres de Ka­der At­tia ex­po­sées au Pa­lais de To­kyo, en face de la tour Eif­fel. Jun est étu­diante aux Beaux-Arts. Elle a pen­sé qu’elle pou­vait ve­nir raf­fer­mir son ins­pi­ra­tion aux re­cherches du plas­ti­cien. Elle pren­drait bien quelques notes si elle avait avec elle un car­net. Mais elle n’en a pas. Car Jun est en­tiè­re­ment nue. Der­rière elle, dans les salles du mu­sée, par pe­tits groupes d’une di­zaine de per­sonnes, d’autres vi­si­teurs passent, tout aus­si nus qu’elle. Va-t-il fal­loir s’ha­bi­tuer ? La nu­di­té pu­blique va-t-elle bien­tôt être au­to­ri­sée en France, comme elle l’est à Bruxelles, à Bar­ce­lone ou à Mu­nich ? Le suc­cès in­croyable de la vi­site nue du Pa­lais de To­kyo, le 5 mai, tend en tout cas à rendre l’hy­po­thèse vrai­sem­blable. L’ini­tia­tive, pro­po­sée un ma­tin où le pa­lais était fer­mé au pu­blic, est née à la de­mande du mu­sée, qui a contac­té la très dy­na­mique As­so­cia­tion des na­tu­ristes de Pa­ris (ANP), la­quelle a sau­té sur l’oc­ca­sion. A peine l’insolite pro­po­si­tion mise en ligne, les 161 places dis­po­nibles s’étaient en­vo­lées plus ra­pi­de­ment que celles d’un concert de Jay-Z au Stade de France. Et 28 000 per­sonnes ma­ni­fes­taient leur dé­sir de par­ti­ci­per ! Par­mi eux, moins de na­tu­ristes purs et durs que de vo­lon­taires ten­tés par l’insolite de l’ex­pé­rience, par son cô­té lé­gè­re­ment trans­gres­sif.

Dès le ves­tiaire, la ligne de dé­mar­ca­tion est claire : les ha­bi­tués de l’exer­cice en­lèvent gaillar­de­ment leurs ha­bits quand d’autres, plus ef­frayés, re­poussent l’ef­feuillage ul­time. Ju­liette et Re­bec­ca, la ving­taine, en cu­lotte jus­qu’au der­nier mo­ment, se re­gardent en glous­sant comme deux ado­les­centes. « Vas-y, toi… – Ar­rête, c’est trop bi­zarre quand même… » Ju­liette fran­chit le pas, et se pré­ci­pite en­suite sur un ca­na­pé pour y croi­ser pu­di­que­ment les jambes. Re­bec­ca at­ten­dra le tout der­nier ins­tant. Cinq mi­nutes plus tard, elles dé­am­bu­le­ront toutes les deux sans plus au­cune gêne par­mi leurs com­pa­gnons de vi­site, tout aus­si nus qu’elles.

En faire une ex­pé­rience du quo­ti­dien

A la fin de la vi­site, les 161 par­ti­ci­pants se re­trouvent, tou­jours sans vê­te­ments, sur la ter­rasse du pa­lais pour un apé­ri­tif. Le so­leil ca­resse les corps que la vi­site avait plu­tôt ra­fraî­chis. Des im­meubles en face, tout le monde peut voir, mais per­sonne ne se presse aux fe­nêtres. Cha­cun se mêle à ses voi­sins, de fa­çon in­for­melle. On parle de tout, de rien, de l’ex­pé­rience,

“Ce n’est pas juste être nu, c’est se re­trou­ver face à soi en ap­pre­nant à être au­then­tique. Quoi de plus simple ? Et pour­tant, c’est si dif­fi­cile pour beau­coup…” Ju­lien Clau­dé-Pé­né­gry, ANP

bien sûr, mais pas seule­ment. Les té­moi­gnages se ré­pondent. A part un quin­qua­gé­naire ron­douillard qui avoue trou­ver ça « aus­si con après l’avoir fait », la plu­part se dé­clarent en­chan­tés. Ma­thieu, étu­diant en mé­de­cine en pleine pré­pa­ra­tion de l’in­ter­nat, as­sure avoir « bien des­tres­sé ». Lau­ra, étu­diante en lettres mo­dernes, le dos mar­qué par une grande ci­ca­trice, confesse avoir été très in­quiète à l’idée de de­voir s’ex­hi­ber puis sé­duite par l‘ab­sence de re­gards in­sis­tants ou sexuels. Elise, étu­diante en jour­na­lisme, se ré­jouit de la fa­ci­li­té de contact, fa­ci­li­té créée se­lon elle par la nu­di­té. Ju­lien Clau­dé-Pé­né­gry, l’un des pi­liers de l’ANP, voit là plus qu’un hap­pe­ning : « C’est prou­ver que la nu­di­té peut être une ex­pé­rience du quo­ti­dien, et non seule­ment une ac­ti­vi­té balnéaire ou es­ti­vale. Au­jourd’hui, les gens vivent beau­coup en ville. Et le na­tu­risme peut y être dé­con­nec­té de la na­ture à condi­tion de lui gar­der ses va­leurs. » A sa­voir ? « Dé­cou­verte de soi, respect de l’autre, tolérance. Le na­tu­risme s’ins­crit dans un cor­pus d’ex­pé­riences – yo­ga, mé­di­ta­tion – qui nous ap­prennent à nous re­dé­cou­vrir, loin du rythme ef­fré­né de nos vies et de la fas­ci­na­tion de l’ar­gent et de l’ap­pa­rence. Ce n’est pas juste être nu, c’est se re­trou­ver face à soi en ap­pre­nant à être au­then­tique. Quoi de plus simple ? Et pour­tant, c’est tel­le­ment dif­fi­cile pour beau­coup… »

“Dé­rive in­quié­tante”, pour cer­tains

Mais cette extension du do­maine de la nu­di­té ne fait pas l’una­ni­mi­té. Cette conquête ur­baine fait dé­bat dans le mi­lieu, où elle se trans­forme sou­vent en que­relle des an­ciens et des mo­dernes, dres­sant les te­nants de la tra­di­tion contre ceux qu’ils jugent n’être que des bo­bos pa­ri­siens. « Dé­con­nec­ter le na­tu­risme de la na­ture n’a au­cun sens. Je passe mes va­cances nue à la plage ou à la cam­pagne, mais je ne vois pas l’in­té­rêt de me désha­biller pour jouer au bow­ling ou al­ler au théâtre », pro­teste Ch­ris­telle, Mont­pel­lie­raine de 45 ans. Le dé­bat s’étend jus­qu’aux centres na­tu­ristes eux-mêmes. « La nu­di­té est la base de notre phi­lo­so­phie de vie. L’aban­don­ner, comme ce­la se fait trop sou­vent, est un con­tre­sens », ex­plique Ge­ne­viève Mar­ton. De­puis la fin des an­nées 60, elle passe ses va­cances à Mon­ta­li­vet, le centre his­to­rique du na­tu­risme fran­çais, et y a même ache­té un bun­ga­low. « De plus en plus, les gens viennent faire leurs courses en pa­réo, par­fois même tout ha­billés, et ils ne se désha­billent plus que pour al­ler à la plage. A co­té de ça, ils vont à des spec­tacles tout nus ! Ce n’est pas ça, le na­tu­risme. Nos va­leurs de fu­sion avec la na­ture dis­pa­raissent… Je trouve ce­la très agres­sif. Ga­gner du ter­rain en ville en sa­cri­fiant nos prin­cipes de base est une dé­rive in­quié­tante. »

Et loin de s’ar­rê­ter là. Car l’ex­pé­rience du Pa­lais de To­kyo, qui a fait le buzz jus­qu’au Ja­pon et aux EtatsU­nis, est le point d’orgue mé­dia­tique d’un lent gri­gno­tage des es­paces dits « tex­tiles » – com­prendre : où l’on est ha­billé. Là où il n’y a eu pen­dant très

AU PA­LAIS DE TO­KYO LE 5 MAI, le jeu en va­lait la chan­delle, à en croire les per­sonnes qui ont pu pro­fi­ter du mu­sée un jour de fer­me­ture et ap­pré­cier “une fa­ci­li­té de contact”. Ici, lors d’un pot or­ga­ni­sé après la vi­site.

TOQUADE DE BO­BOS PA­RI­SIENS ? Pour les pu­ristes, il y a con­tre­sens. : “Je passe mes va­cances nue à la plage ou à la cam­pagne, mais je ne vois pas l’in­té­rêt de me désha­biller pour jouer au bow­ling ou al­ler au théâtre.”

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