Marianne Magazine

L’ÉDI­TO­RIAL de Jacques Jul­liard

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Front po­pu­laire ou front po­pu­liste ?

Avec sa « ma­rée hu­maine » du sa­me­di 26 mai, JeanLuc Mé­len­chon pa­raît avoir épui­sé le vo­ca­bu­laire de la sub­mer­sion in­can­ta­toire. Ne reste dis­po­nible que le tsu­na­mi, qu’il pour­rait or­ga­ni­ser place du Tertre, à Mont­martre, ou square Paul-Pain­le­vé, au bas de la Sor­bonne. Trente et un mille par­ti­ci­pants pour 64 or­ga­ni­sa­tions, ce n’est pas un dé­luge (tiens, en­core un mot dis­po­nible !). Aus­si le bouillant in­sou­mis a-t-il sen­ti le be­soin de chan­ger de mé­ta­phore et de pui­ser dans l’ar­se­nal his­to­rique de la gauche. C’est ain­si qu’après s’être mé­tho­di­que­ment achar­né – non sans suc­cès ! – sur ses par­te­naires éven­tuels, Par­ti com­mu­niste et Par­ti so­cia­liste, le voi­là qui pro­pose la for­mule du ras­sem­ble­ment.

Mal­heu­reu­se­ment, le front po­pu­laire n’est pas une for­mule que l’on choi­sit sur ca­ta­logue, après avoir consta­té l’échec d’autres, comme le « classe contre classe », ou la lutte contre les « so­ciaux-traîtres »…

His­to­ri­que­ment, le front po­pu­laire – l’ex­pres­sion re­monte à 1935 – dé­signe en France l’al­liance des classes po­pu­laires avec des frac­tions de la pe­tite bour­geoi­sie, in­tel­lec­tuels, mais aus­si ar­ti­sans, com­mer­çants, pe­tits en­tre­pre­neurs, fonc­tion­naires, etc. Le front po­pu­laire, c’est le par­ti « pa­triote » de 1789, c’est le par­ti du Na­tio­nal, en 1830, sous l’im­pul­sion de Thiers, contre le ré­gime ré­ac­tion­naire de Charles X ; c’est l’il­lu­sion ly­rique, fra­gile mais non fac­tice, des pre­mières se­maines de la ré­vo­lu­tion de fé­vrier, en 1848, sym­bo­li­sée par un poète, La­mar­tine ; c’est le Bloc des gauches d’avant 1914, sym­bo­li­sée par un phi­lo­sophe, Jean Jau­rès ; c’est 1936, bien en­ten­du, et à bien des égards, les gou­ver­ne­ments d’union na­tio­nale de la Li­bé­ra­tion. Le front po­pu­laire est à la gauche ce que l’union na­tio­nale est à la droite, c’est-à-dire le ras­sem­ble­ment de toutes les frac­tions d’un même camp, pour gou­ver­ner la France. Par dé­fi­ni­tion, le front po­pu­laire est aux an­ti­podes du sectarisme ; il est de na­ture oecuméniqu­e, c’est pour­quoi son pro­gramme est en gé­né­ral un pro­gramme mo­dé­ré, ac­cep­table a mi­ni­ma par toutes les ten­dances du ras­sem­ble­ment, et, au-de­là, par le peuple fran­çais tout en­tier. En 1936, Mau­rice Tho­rez avait même en­vi­sa­gé la pos­si­bi­li­té de pas­ser du Front po­pu­laire au Front fran­çais…

Une chose est cer­taine : le front po­pu­laire est, dans son es­sence, aux an­ti­podes du fa­ciès sec­taire et de l’in­dul­gence pour la vio­lence qui se dé­ve­loppent dans les ma­ni­fes­ta­tions d’au­jourd’hui. « Tout le monde dé­teste la po­lice » n’est pas un mot d’ordre ré­pu­bli­cain, mais anar­chiste pe­tit-bour­geois. Gri­mer Ma­cron en Hit­ler est à la fois im­bé­cile et ré­pu­gnant. Et lorsque l’on voit les ma­ni­fes­tants d’au­jourd’hui in­ter­dire par la vio­lence l’ac­cès du cor­tège aux re­pré­sen­tants du Par­ti so­cia­liste, la le­çon est claire : nous sommes à l’op­po­sé d’un front po­pu­laire en for­ma­tion.

Car le pro­gramme d’un front po­pu­laire ne peut être que so­cial-dé­mo­crate.

– Ob­jec­tion : mais la so­cial-dé­mo­cra­tie a tra­hi, pour le moins elle a dé­çu, elle s’est re­niée, etc.

– Chan­sons que tout ce­la ! Par­tout dans le monde, la so­cial­dé­mo­cra­tie et son co­rol­laire chez nous, l’Eu­rope, sont en re­cul, parce que, du fait de la dé­faite du com­mu­nisme, le ca­pi­ta­lisme est res­té seul maître du champ de ba­taille. Mais en termes de pro­gramme ? Que de­mandent au­jourd’hui, à tra­vers le monde, les classes po­pu­laires et la pe­tite bour­geoi­sie ? Plus de pré­voyance so­ciale, plus de protection contre toutes les agressions de la modernité, en un mot plus de sé­cu­ri­té so­ciale, au­tre­ment dit, plus de so­cial-dé­mo­cra­tie. Al­lez de­man­der aux ou­vriers chi­nois, in­diens, bré­si­liens ou gha­néens quel est leur rêve ? Pré­ci­sé­ment ce que je viens de dire. Et en France ? Ne confon­dons pas l’anar­chisme pe­tit-bour­geois, le dan­dysme idéo­lo­gique de cer­tains in­tel­lec­tuels avec les as­pi­ra­tions po­pu­laires. C’est jus­te­ment pour les avoir confon­dues et pour per­sis­ter à les confondre que la gauche conti­nue de se traî­ner dans les culs-de-basse-fosse des son­dages. Oui, nous avons be­soin d’un front po­pu­laire ; mais nous n’avons que faire d’un front po­pu­liste, struc­tu­rel­le­ment mi­no­ri­taire, et qui est pour tous les gou­ver­ne­ments de droite et du centre la meilleure as­su­rance tous risques qui se puisse imaginer. Flan­qué ex­clu­si­ve­ment de Mé­len­chon sur sa gauche et de Ma­rine Le Pen sur sa droite, Em­ma­nuel Ma­cron est in­dé­bou­lon­nable. Qui d’ailleurs son­ge­rait à le dé­bou­lon­ner ? Il est, évi­dem­ment, le meilleur choix de ses par­ti­sans, qui sont nom­breux ; il est le deuxième meilleur choix de tous ses ad­ver­saires, qui sont en­core plus nom­breux.

La dé­faite de la gauche d’au­jourd’hui est, d’abord, comme

à l’or­di­naire, une dé­faite in­tel­lec­tuelle. On ne se bat pas bien pour des idées aux­quelles on ne peut plus croire. Qui peut pen­ser que la SNCF et Air France, ces deux joyaux de la cou­ronne ré­pu­bli­caine, pour­raient sub­sis­ter en l’état, quel que soit le gou­ver­ne­ment en place ? Avec plus de 50 mil­liards de dé­fi­cit à payer par les contri­buables, un contin­gent de re­trai­tés dans un rap­port de 3 à 2 à ce­lui des ac­tifs, et des prix de re­vient su­pé­rieurs à 30 % à ses concur­rents po­ten­tiels, la SNCF ne sur­vi­vra pas sans ré­formes pro­fondes. Ce­la n’est pas une vé­ri­té ma­cro­nienne ; c’est une vé­ri­té tout court.

Dans front po­pu­laire, il y a « front », c’est-à-dire mé­ninges. Pour le mo­ment, il manque deux choses à ce front po­pu­laire : le peuple et les mé­ninges.

LE FRONT PO­PU­LAIRE EST AUX AN­TI­PODES DU SECTARISME ; IL EST DE NA­TURE OECUMéNIQU­E, C’EST

POUR­QUOI SON PRO­GRAMME EST EN

Gé­Né­RAL MO­Dé­Ré.

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