Marianne Magazine

Les mar­chés contre les peuples

En re­je­tant le gou­ver­ne­ment Mou­ve­ment cinq étoiles-Ligue, le pré­sident de la Ré­pu­blique ita­lienne a choi­si de s’en re­mettre à Bruxelles et aux places fi­nan­cières plu­tôt qu’au choix des ci­toyens, aus­si ques­tion­nable soit-il. Quand l’Eu­rope ces­se­ra-t-elle d

- Par Jack Dion European Politics · Politics · European Union · Five Star Movement · Italy · Europe · Germany · Angela Merkel · Mario Draghi · European Central Bank · Goldman Sachs Group · Greece · Rome · European Commission · Nice · Lisbon · Sergio Mattarella · President of Italy · Paolo Savona · Girolamo Savonarola · Confindustria · Mario Monti · Jean-Claude Juncker

Vous avez ai­mé la crise grecque de 2015 ? Vous al­lez ado­rer la crise ita­lienne de 2018. Car, après les Hel­lènes, les Tran­sal­pins ont été pu­nis par Bruxelles pour avoir mal vo­té.

Vous avez ai­mé la crise grecque de 2015 ? Vous ado­re­rez la crise ita­lienne de 2018. On y re­trouve les mêmes ac­teurs, avec les mar­chés à la ma­noeuvre, les eu­ro­crates dans le rôle de gar­diens du temple, et les ci­toyens ac­cu­sés d’avoir mal vo­té. En l’es­pèce, le peuple ita­lien a eu le front de don­ner une ma­jo­ri­té à deux par­tis à qui on ne don­ne­rait pas le bon Dieu sans confes­sion, mais qui en­tendent ne plus ava­ler les pré­ceptes de la pen­sée unique en vi­gueur dans les cercles di­ri­geants de l’Union eu­ro­péenne. En­fer et dam­na­tion !

Le pré­sident de la Ré­pu­blique ita­lien, Ser­gio Mat­ta­rel­la, a donc re­fu­sé la com­po­si­tion du gou­ver­ne­ment avec un ar­gu­ment mas­sue : « Les in­cer­ti­tudes sur notre main­tien dans la zone eu­ro ont in­quié­té les in­ves­tis­seurs ita­liens et étran­gers, met­tant en dan­ger l’épargne des en­tre­prises et des mé­nages. »

Sa­vo­na, en­ne­mi pu­blic

Exit l’épi­sode eu­ro­cri­tique qui a conduit au suc­cès de l’al­liance im­pro­bable entre le Mou­ve­ment cinq étoiles (M5S) et la Ligue. No­mi­na­tion d’un gou­ver­ne­ment dit « tech­nique » (cou­tume ita­lienne aus­si vi­vace que la piz­za na­po­li­taine ou le cap­puc­ci­no) di­ri­gé par Car­lo Cot­ta­rel­li, un homme passé par la case « Fonds mo­né­taire in­ter­na­tio­nal », sur­nom­mé « M. Aus­té­ri­té » ou « M. Ci­seaux » (tout un pro­gramme). Ce der­nier dé­cla­rait voi­ci peu dans les Echos, à pro­pos du pro­gramme avan­cé par ceux aux­quels il suc­cède : « On n’a ja­mais vu la réus­site d’une telle po­li­tique dans au­cun pays au monde. » C’est la ri­tour­nelle de tous ceux qui veulent que rien ne change.

Or, les lea­ders des deux par­tis sus­dits, quoi qu’on pense de leur pe­di­gree po­li­tique et de leur at­ta­che­ment à quelques prin­cipes dé­mo­cra­tiques de base, ont fait en­tendre une mu­sique dif­fé­rente. C’est ce qui a as­su­ré à la fois leur suc­cès po­pu­laire et leur re­jet par les élites. Il est symp­to­ma­tique que le pré­sident de la Ré­pu­blique ita­lienne n’ait émis au­cune ré­serve sur l’éthique douteuse de cer­tains mi­nistres pro­po­sés par la Ligue, pour­tant for­te­ment tein­tés de dé­rives racistes et xénophobes, comme il est de ri­gueur chez ce par­ti frère du FN. Non, l’arête res­tée au tra­vers de la gorge de Ser­gio Mat­ta­rel­la s’ap­pe­lait Pao­lo Sa­vo­na, pro­po­sé au poste de mi­nistre de l’Eco­no­mie, as­si­mi­lé à un Sa­vo­na­role an­ti­eu­ro bon pour le bû­cher.

L’homme n’est pour­tant ni un bou­te­feu ni un dan­ge­reux bol­che­vik, pas même un adepte du ra­di­ca­lisme style Mé­len­chon. A 81 ans, Pao­lo Sa­vo­na a der­rière lui un par­cours de bon aloi qui l’a me­né au poste de di­rec­teur gé­né­ral de la Banque d’Italie puis au sein d’un gou­ver­ne­ment ita­lien in­odore et sans sa­veur dans les an­nées 90, sans ou­blier un pas­sage par la Con­fin­dus­tria (le Me­def ita­lien) avec le titre de di­rec­teur gé­né­ral, ex­cu­sez du peu. Seule­ment voi­là, comme nombre d’autres éco­no­mistes, Pao­lo Sa­vo­na est ar­ri­vé à la conclu­sion que la mon­naie unique n’est pas un gage de fra­ter­ni­té et que l’Eu­rope n’est pas un che­min bor­dé de roses. Il pense même exac­te­ment le contraire, ce qui en fait l’en­ne­mi pu­blic nu­mé­ro un dans les sphères di­ri­geantes.

Pao­lo Sa­vo­na l’a écrit à sa ma­nière, qui n’est pas for­cé­ment des plus nuan­cées. Pour lui, la mon­naie unique est « un ins­tru­ment d’as­ser­vis­se­ment de l’Eu­rope par l’Al­le­magne ». Dans son au­to­bio­gra­phie, qui vient d’être pu­bliée, in­ti­tu­lée Comme un cau­che­mar et comme un rêve, il af­firme qu’il « n’existe pas une Eu­rope, mais une Al­le­magne en­tou­rée de pays crain­tifs ». Il pour­suit, avec la dé­li­ca­tesse d’un Pan­zer : « L’Al­le­magne n’a pas chan­gé de vi­sion sur son rôle en Eu­rope de­puis la fin du fas­cisme. Elle a sim­ple­ment aban­don­né l’idée de l’em­por­ter mi­li­tai­re­ment. » S’il ne s’est ja­mais pro­non­cé en fa­veur d’une sor­tie de l’eu­ro, il in­siste de­puis long­temps sur la né­ces­si­té de pré­pa­rer cette hy­po­thèse et de re­voir la lo­gique de l’UE dans son en­semble. Bref, Pao­lo Sa­vo­na met les pieds dans le plat ava­rié d’une construc­tion eu­ro­péenne qui marche sur la tête. Pour les puis­sances d’ar­gent comme pour les te­nants de l’ordre éta­bli, c’est de la ni­tro­gly­cé­rine.

Les vain­queurs des der­nières élec­tions avaient pour­tant mis de l’eau dans leur chian­ti, en pre­nant soin de pré­ci­ser qu’ils ne de­man­daient pas la sor­tie de l’Italie de la zone eu­ro. Il n’em­pêche. Le simple fait de vou­loir nom­mer un mi­nistre n’ayant pas pour An­ge­la Mer­kel les yeux de Chi­mène pour Ro­drigue a été im­mé­dia­te­ment in­ter­pré­té comme une dé­cla­ra­tion de guerre. Pao­lo Sa­vo­na a donc été renvoyé à ses études, ses écri­tures et sa pré­re­traite, en ap­pli­ca­tion du pré­cepte chan­té ja­dis par Guy Béart : « Le pre­mier qui dit la vé­ri­té,/Il doit être exé­cu­té. »

Ca­jo­ler l’Al­le­magne

Cette page tour­née, il ne res­tait plus qu’à s’as­seoir sur le suf­frage uni­ver­sel et à nom­mer à la tête du gou­ver­ne­ment le contraire même de Pao­lo Sa­vo­na, le fa­meux Car­lo Cot­ta­rel­li, un éco­no­miste propre sur lui, cour­tois avec les mar­chés, gen­til avec l’Al­le­magne, nul­le­ment ré­vol­té par cette ma­chine folle qu’est l’eu­ro.

MAT­TA­REL­LA N’A PAS TIQUé SUR L’éTHIQUE DOUTEUSE

DE CER­TAINS MEMBRES DE LA LIGUE, AUX Dé­RIVES RACISTES ET XéNOPHOBES.

MAIS UN MI­NISTRE DE L’éCO­NO­MIE QUI CRI­TIQUE LA MON­NAIE UNIQUE ? NON !

C’est avec ce genre de mé­thodes qu’on fait le jeu des pires ex­tré­mistes et qu’on a réus­si à trans­for­mer un peuple ita­lien eu­ro­phile en une avant-garde d’eu­ro­phobes.

Le sieur Cot­ta­rel­li n’est pas sans rap­pe­ler quelques-uns de ses pré­dé­ces­seurs, sor­tis du moule ita­lien de la bien-pen­sance et fort ap­pré­ciés dans les mi­lieux fi­nan­ciers. On pense no­tam­ment à Mario Dra­ghi, pré­sident de la Banque cen­trale eu­ro­péenne après être passé par la banque Gold­man Sachs, ou à Mario Mon­ti, ex-pré­sident du Con­seil, éga­le­ment re­cru­té par une banque au-des­sus de tout soup­çon qui avait ai­dé la Grèce à tru­quer ses comptes pour en­trer dans l’Eu­rope. A Rome comme ailleurs, on aime le (non-) chan­ge­ment dans la conti­nui­té.

Avant même la no­mi­na­tion re­fu­sée de Pao­lo Sa­vo­na, les ca­rottes étaient cuites. Il avait suf­fi que le couple M5S-Ligue af­firme son in­ten­tion de sor­tir du car­can imposé par Bruxelles pour être voué aux gé­mo­nies. On avait im­mé­dia­te­ment en­ten­du les mêmes com­men­taires sur le pro­gramme « ir­res­pon­sable » de l’at­te­lage ita­lien, étant en­ten­du que les di­rec­tives ve­nues de Bruxelles, qui ont mis l’Eu­rope dans la si­tua­tion que l’on sait, sont un mo­dèle de res­pon­sa­bi­li­té, de co­hé­rence et d’ef­fi­ca­ci­té. Au len­de­main du scru­tin ita­lien, le Monde fai­sait un pa­ral­lèle avec la crise grecque, en écri­vant : « Qu’en se­rait-il de l’Italie, troi­sième puis­sance éco­no­mique de l’UE ? Le reste de l’UE n’au­rait tout sim­ple­ment pas les moyens […] de la faire “plier” aus­si bru­ta­le­ment que la Grèce. » C’est le dé­bat à la schlague.

Et si l’on sor­tait en­fin de cette vi­sion de ca­serne qui pro­voque un re­jet crois­sant ? A chaque fois que l’on a consul­té les peuples d’Eu­rope sur l’UE, ces der­nières an­nées, les eu­ro­béats ont été bat­tus à plate cou­ture. Il n’y a pas de quoi s’en ré­jouir puisque, la plu­part du temps, des forces aven­tu­ristes ou proches de l’ex­trême droite ont pro­fi­té de la si­tua­tion. Mais au moins pour­rait-on s’in­ter­ro­ger sur ce jeu de mas­sacre plu­tôt que de nous res­ser­vir l’énième ver­sion de l’Eu­rope qui pro­tège, de l’Eu­rope qui est une chance pour la pla­nète, ou de la né­ces­saire ur­gence d’étendre les pré­ro­ga­tives de l’Union eu­ro­péenne pour mieux la sau­ver, à la ma­nière de ceux qui di­sait qu’il fal­lait plus de com­mu­nisme pour sau­ver le com­mu­nisme.

La faute aux ci­toyens

Quoi qu’en disent cer­tains, ce n’est pas l’Eu­rope qui est ma­lade de l’Italie : c’est l’Italie qui est ma­lade de l’Eu­rope des mar­chés. Or, comme à chaque fois que l’UE tremble sur ses bases, les dé­fen­seurs de la pen­sée unique sonnent la charge idéo­lo­gique, em­pê­chant tout dé­bat sus­cep­tible de dé­ga­ger les ré­ponses qui per­met­traient de sau­ver le pro­jet eu­ro­péen du dé­sastre an­non­cé.

A chaque nou­veau sou­bre­saut, ceux qui ne votent pas comme il faut sont ren­voyés à leurs études. Les ci­toyens sont sys­té­ma­ti­que­ment ac­cu­sés de ne rien avoir com­pris, se re­trou­vant face aux pro­fes­seurs de la le­çon eu­ro­péenne comme un ly­céen face à Par­cour­sup. Le meilleur ré­su­mé de cette si­tua­tion a été ad­mi­nis­tré par Jean-Claude Jun­cker, ac­tuel pré­sident de la Com­mis­sion eu­ro­péenne, dans le Fi­ga­ro, en jan­vier 2015 : « Il ne peut pas y avoir de choix dé­mo­cra­tique contre les trai­tés eu­ro­péens. On ne peut pas sor­tir de l’eu­ro sans sor­tir de l’Union eu­ro­péenne. » Dans ce cas, au­tant in­ter­dire les élec­tions, de­man­der aux ci­toyens de res­ter chez eux et confier aux eu­ro­crates le soin de gé­rer les af­faires cou­rantes.

Ra­fraî­chis­sons la mé­moire de ceux qui ont dé­jà tout ou­blié. En 1992, les Da­nois ont vo­té contre le trai­té de Maas­tricht : ils ont été obli­gés de re­tour­ner aux urnes. En 2001, les Ir­lan­dais ont vo­té contre le trai­té de Nice : ils ont été obli­gés de re­tour­ner aux urnes. En 2005, les Fran­çais et les Néer­lan­dais ont vo­té contre le trai­té consti­tu­tion­nel eu­ro­péen (TCE) : ce­lui-ci leur a été imposé sous le nom de trai­té de Lisbonne. En 2008, les Ir­lan­dais ont vo­té contre le trai­té de Lisbonne : ils ont été obli­gés de re­vo­ter. En 2015, les Grecs ont vo­té à 61,3 % contre le plan d’amai­gris­se­ment de Bruxelles… qui leur a été quand même in­fli­gé.

Nous voi­là en 2018 avec l’épi­sode ita­lien de cette dra­ma­tique his­toire, avec la même cé­ci­té des élites, la même ar­ro­gance des mar­chés et le même mé­pris pour la vo­lon­té po­pu­laire. Qui au­ra le cou­rage de ti­rer la son­nette d’alarme ?

ON NOUS RESSERT UNE éNIÈME VER­SION DE LA Né­CES­SAIRE UR­GENCE D’éTENDRE LES PRé­RO­GA­TIVES DE L’UNION EU­RO­PéENNE

POUR MIEUX LA SAU­VER.

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“M. AUS­Té­RI­Té” Car­lo Cot­ta­rel­li a été nom­mé à la tête d’un gou­ver­ne­ment “tech­nique” par le pré­sident de la Ré­pu­blique, Ser­gio Mat­ta­rel­la, en at­ten­dant de nou­velles élec­tions, en 2019. Ici, au Pa­lais du Qui­ri­nal, à Rome, le 28 mai.
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JEAN-CLAUDE JUN­CKER Le pré­sident de la Com­mis­sion eu­ro­péenne est sans ap­pel : “Il ne peut pas y avoir de choix dé­mo­cra­tique contre les trai­tés eu­ro­péens.” La dé­mo­cra­tie, ça va cinq mi­nutes…
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PAO­LO SA­VO­NA Sa dé­fiance envers l’Al­le­magne et la toute-puis­sance de Bruxelles a eu va­leur de dé­cla­ra­tion de guerre pour Ser­gio Mat­ta­rel­la.

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