Marianne Magazine

L’Italie ma­lade de l’aus­té­ri­té

Deux dé­cen­nies de ri­gueur ont fait ex­plo­ser le chô­mage et ap­pau­vri les Ita­liens. Jus­qu’à quand ?

- Par Em­ma­nuel Lé­vy Finance · European Politics · Politics · Business · Social Sciences · Italy · European Union · France · Germany · Five Star Movement · Olympique Lyonnais · Berlin · Paris · Greece · Sergio Mattarella · Paolo Savona · European Central Bank · Europe · European Commission · Matteo Renzi · people · Yanis Varoufakis · Rome · Economics · Eurostat · Communist Party

Deux dé­cen­nies de ri­gueur ont fait ex­plo­ser le chô­mage et ap­pau­vri les Ita­liens. Jus­qu’à quand ?

Com­ment un jeune adulte ita­lien de 20 ans ne pour­rait-il pas se dire : “Es­sayons autre chose” ? » s’em­porte Francesco Sa­ra­ce­no, di­rec­teur ad­joint de l’Ob­ser­va­toire fran­çais des conjonc­tures éco­no­miques (OFCE). Il ex­plique : « Trente ans du­rant, l’Union eu­ro­péenne a été pour les Ita­liens une force de pro­grès. Mais de­puis vingt ans, et de fa­çon en­core plus sen­sible de­puis la crise de 2008, elle est sy­no­nyme de chô­mage et de baisse des sa­laires. » Les in­di­ca­teurs éco­no­miques de la troi­sième éco­no­mie de la zone eu­ro font froid dans le dos. Entre 1999 et 2017, le PIB par ha­bi­tant du pays a re­cu­lé de 1,5 %. Au­tre­ment dit, les Ita­liens se sont ap­pau­vris.

Pro­duc­ti­vi­té en re­cul

A titre de com­pa­rai­son, la France a vu ce même in­di­ca­teur pro­gres­ser de 12,5 % et l’Al­le­magne de 25 %. En Italie, le chô­mage a bon­di à 13 % de la po­pu­la­tion ac­tive, son plus haut ni­veau his­to­rique. Le mo­dèle in­dus­triel ita­lien, van­té dans les an­nées 70 et po­si­tion­né sur le moyen de gamme, a ex­plo­sé avec la glo­ba­li­sa­tion et la mon­naie unique. Le mal de l’éco­no­mie a un nom : la fai­blesse de la pro­duc­ti­vi­té. Se­lon Eu­ro­stat, la pro­duc­ti­vi­té a re­cu­lé de 1,5 % en vingt ans, contre une pro­gres­sion proche de 20 % pour la France. Ce re­cul se tra­duit par une ato­nie des sa­laires et donc une consom­ma­tion faible. Or, de­puis la crise de 2008, c’est la pire des re­cettes qui a été im­por­tée : l’aus­té­ri­té, la­quelle a à son tour ré­duit la de­mande in­té­rieure. « Outre une mau­vaise ges­tion de la dé­pense pu­blique, ce sont des po­li­tiques éco­no­miques in­adap­tées, mais com­pa­tibles avec les règles eu­ro­péennes, qui ont conduit le pays dans l’im­passe », pour­suit l’éco­no­miste. Et de conclure : « La droite a ap­pli­qué ses re­cettes avec quelques ga­gnants à la clé. Les po­pu­listes pro­posent des re­cettes aux per­dants. »

Si les me­sures de re­lance key­né­sienne an­non­cées dans le contrat de gou­ver­ne­ment de la Ligue et de M5S ont tout pour sé­duire « les per­dants », elles n’ont rien pour plaire à Bruxelles : mise en place d’un Smic, na­tio­na­li­sa­tion de l’eau, an­nu­la­tion de la ré­cente ré­forme des re­traites, pour un coût de 20 mil­liards par an, et ins­tau­ra­tion du re­ve­nu de ci­toyen­ne­té de 780 €, lourd, lui, de 17 mil­liards par an.

Cô­té éco­no­mies, les deux forces po­pu­listes pré­voient de mettre un terme à l’énorme chan­tier fer­ro­viaire du Lyon-Tu­rin. Mais il leur reste 8,3 mil­liards d’eu­ros à trou­ver sur les 25 mil­liards de dé­penses. Le bou­clage éco­no­mique de leur « pro­gramme com­mun » dé­pend donc du re­tour très ra­pide d’une crois­sance forte : aux alen­tours de 3 %, à l’ho­ri­zon 2021.

Sueurs froides pour l’UE

Un tel pro­gramme a tout pour creu­ser le dé­fi­cit pu­blic à des ni­veaux re­cords. Dé­jà plom­bées par une dette re­pré­sen­tant 130 % du PIB, les fi­nances de l’Etat ita­lien donnent des sueurs froides à l’Union eu­ro­péenne, à com­men­cer par Ber­lin et Pa­ris. Im­pos­sible pour l’UE de re­com­men­cer avec l’Italie le ter­rible bras de fer qui avait fait plier Sy­ri­za en Grèce à l’été 2015 : l’éco­no­mie ita­lienne pèse 10 fois plus que celle de sa voi­sine mé­di­ter­ra­néenne. D’où l’ur­gence d’em­pê­cher la consti­tu­tion du gou­ver­ne­ment d’al­liance entre le Mou­ve­ment cinq étoiles et la Ligue. Mais la dé­ci­sion de Ser­gio Mat­ta­rel­la de ré­cu­ser l’an­ti­eu­ro Pao­lo Sa­vo­na aux Fi­nances, puis de nom­mer Car­lo Cot­ta­rel­li, an­cien du FMI, au Pa­lais Chi­gi, a fait flam­ber un peu plus les mar­chés. Le

spread, soit l’écart de taux entre ce que paye l’Al­le­magne et ce que doivent payer les autres pays de la zone eu­ro pour em­prun­ter 1 €, at­tei­gnant 2,5 points pour l’Italie !

Or, le sec­teur ban­caire, gre­vé de plus de 360 mil­liards d’eu­ros hé­ri­tés des an­nées d’aus­té­ri­té, est un bou­let au pied de l’éco­no­mie ita­lienne.

Si­tua­tion in­te­nable

A long terme, une telle si­tua­tion n’est pas te­nable. Sans gou­ver­nance po­li­tique, ce qui se tra­dui­rait par d’im­por­tants trans­ferts de ri­chesses entre les ré­gions et une ins­tance dé­mo­cra­tique, comme un Par­le­ment de l’eu­ro, la zone eu­ro de­meure une fic­tion fra­gile.

« Avant, à l’Est, il ne fal­lait pas mettre en cause le rôle di­ri­geant du Par­ti com­mu­niste. Main­te­nant, mettre en cause le rôle di­ri­geant de la BCE n’ouvre certes pas les mêmes sanc­tions, et c’est pour­quoi nous vi­vons en dé­mo­cra­tie. Mais il ne fau­drait pas que l’Eu­rope tourne mal, c’est-à-dire tourne le dos à la voix des gens », iro­ni­sait ré­cem­ment l’es­sayiste Ré­gis De­bray, sur France Culture. Or, Bruxelles et la BCE en­tendent bien faire ren­trer dans le rang les élec­teurs ita­liens. Eprou­vée par la re­mon­tée des taux de la dette obli­ga­taire de l’Etat, l’éco­no­mie ita­lienne pour­rait car­ré­ment va­ciller si, en sep­tembre, la Com­mis­sion eu­ro­péenne re­ti­rait son agré­ment au plan de sou­tien du sec­teur ban­caire ar­ra­ché par Mat­teo Ren­zi il y a quelques mois.

« Le peuple ita­lien a vo­té contre les tech­no­crates qui mettent en oeuvre l’aus­té­ri­té pour tous et le so­cia­lisme pour quelques-uns. Ré­sul­tat, ils ont comme Pre­mier mi­nistre un ap­pa­rat­chik du FMI avec un plan pour ap­pli­quer la même po­li­tique. Le pré­sident ita­lien au­rait-il pu of­frir plus grand ca­deau aux po­pu­listes xénophobes ? » s’est in­sur­gé Ya­nis Va­rou­fa­kis, l’éphé­mère mi­nistre de l’Eco­no­mie de Sy­ri­za, dans un tweet ra­geur.

A Rome, pour l’ins­tant tout va bien. Jus­qu’aux pro­chaines élec­tions…

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›CAN­DI­DATS DES“PER­DANTS”, les po­pu­listes ont su sé­duire avec des me­sures de re­lance qui avaient tout pour ir­ri­ter Bruxelles.A g., Lui­gi Di Maio, du Mou­ve­ment cinq étoiles. A d., Mat­teo Sal­vi­ni, de la Ligue.
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