Marianne Magazine

En­tre­tien

Co­ra­lie De­laume, es­sayiste

- Pro­pos re­cueillis par Em­ma­nuel Lé­vy European Politics · Politics · Italy · Europe · Greece · European Central Bank · Emmanuel Macron · Angela Merkel · European Union · Berlin · Germany · Paraguay · Alternative for Germany · Mario Monti · Bank of Greece

“On sait dé­sor­mais ce qu’on peut faire ou ne pas faire dans l’Union.”

teurs de ne pas choi­sir les po­pu­listes de gauche et de droite. » Ce sont les trai­tés eu­ro­péens qui im­posent aux Etats de se fi­nan­cer sur les seuls mar­chés, et les mettent donc à leur mer­ci. Si le contrat de gou­ver­ne­ment ne pré­voyait pas ex­pli­ci­te­ment la sor­tie de la mon­naie unique, il en­vi­sa­geait de mettre en cause l’architectu­re ins­ti­tu­tion­nelle de la zone eu­ro ? Est-ce le pé­ché ori­gi­nel de la coa­li­tion ? Bien sûr. Le contrat de coa­li­tion com­por­tait des me­sures très dures sur l’im­mi­gra­tion, mais ce­la semble avoir lais­sé de marbre le pré­sident Mat­ta­rel­la comme l’en­semble de l’eu­ro­cra­tie. L’« Ita­lexit », en re­vanche, n’était ab­so­lu­ment pas au pro­gramme. Mais les opi­nions du mi­nistre des Fi­nances pres­sen­ti lais­saient pré­voir que les questions re­la­tives au fonc­tion­ne­ment de l’eu­ro­zone se­raient po­sées. Là, ça a blo­qué net. On sait dé­sor­mais ce qu’on peut faire ou ne pas faire dans cette Union. On peut nom­mer à l’In­té­rieur un Sal­vi­ni, pa­tron d’une for­ma­tion d’ex­trême droite. Mais on ne peut pas nom­mer un Sa­vo­na au mi­nis­tère des Fi­nances. Il re­vient à Car­lo Cot­ta­rel­li de for­mer un nou­veau gou­ver­ne­ment. Après Mario Mon­ti en 2011, un an­cien com­mis­saire eu­ro­péen, c’est au tour d’un an­cien du FMI de me­ner un gou­ver­ne­ment dit tech­nique… Pa­ra­doxa­le­ment, Sa­vo­na n’ap­par­tient pas moins que Cot­ta­rel­li à l’élite éco­no­mi­co-fi­nan­cière ita­lienne, mais ses po­si­tions sont à l’op­po­sé. Cot­ta­rel­li – passé lui aus­si par la Banque d’Italie – est un ob­ses­sion­nel de la lutte contre les dé­fi­cits pu­blics. Il a ex­pri­mé ses ta­lents de cost killer au poste de chef du dé­par­te­ment des af­faires bud­gé­taires du FMI, avant d’être char­gé de la ré­vi­sion des dé­penses pu­bliques ita­liennes en 2013. Les Ita­liens l’ont alors sur­nom­mé « M. Ci­seaux », en rai­son de son goût pour les coupes bud­gé­taires. En somme, la ma­jo­ri­té des ci­toyens de la pé­nin­sule sou­te­nait un pro­gramme de coa­li­tion conte­nant des me­sures de re­lance pour un mon­tant de 100 mil­liards par an, les Ita­liens vont se re­trou­ver gouvernés à l’ex­trême op­po­sé. Quid de la dé­mo­cra­tie ?

Mis à part ce­la, lorsque des gou­ver­ne­ments « tech­niques » sont mis en place en Eu­rope, ils sont sys­té­ma­ti­que­ment di­ri­gés par des hommes is­sus des ins­ti­tu­tions fi­nan­cières in­ter­na­tio­nales, de la banque ou des ins­ti­tu­tions eu­ro­péennes. Ain­si, Mario Mon­ti était un an­cien com­mis­saire eu­ro­péen et Lou­kas Pa­pa­di­mos, imposé à la Grèce en 2011, ve­nait à la fois de la Banque de Grèce et de la Banque cen­trale eu­ro­péenne. Il n’est pas dif­fi­cile d’imaginer quels in­té­rêts ces gens dé­fendent. Du­rant sa cam­pagne, Em­ma­nuel Ma­cron avait tout mi­sé sur un deal avec An­ge­la Mer­kel vi­sant à l’ap­pro­fon­dis­se­ment fé­dé­ral de l’Union eu­ro­péenne.

Qu’en est-il au­jourd’hui ? Ber­lin n’en a ja­mais vou­lu et n’en vou­dra ja­mais. Moins en­core avec ce qui vient de se pro­duire en Italie. Les Al­le­mands ne veulent pas avoir à payer un jour pour des pays du Sud qu’ils jugent dis­pen­dieux. Mais l’Al­le­magne est elle-même en proie à une pous­sée « sou­ve­rai­niste », illus­trée par les bons scores

“LES ITA­LIENS SOUTENAIEN­T UN PRO­GRAMME DE RE­LANCE DE 100 MIL­LIARDS PAR AN

MAIS ILS VONT SE RE­TROU­VER GOUVERNéS

à L’EX­TRÊME OP­PO­Sé. QUID DE LA Dé­MO­CRA­TIE ?”

du FDP et de l’AfD aux élec­tions lé­gis­la­tives de sep­tembre 2017. La crise po­li­tique qui a sui­vi dans ce pays – il a fal­lu six mois pour qu’il ait un gou­ver­ne­ment – s’ins­crit plei­ne­ment dans le cadre de la crise de lé­gi­ti­mi­té mul­ti­forme qui fait convul­ser l’Eu­rope en­tière. Si, en Al­le­magne, des forces s’op­posent à la mon­naie unique, peut-on imaginer que nos voi­sins dé­clenchent le pro­ces­sus d’ex­plo­sion ? S’il est un pays qui a ti­ré pro­fit du fonc­tion­ne­ment du mar­ché unique dé­ré­gu­lé et de l’exis­tence de l’eu­ro, c’est bien l’Al­le­magne. Ce­la lui a per­mis de faire de la dé­lo­ca­li­sa­tion de proxi­mi­té dans l’Est, d’im­por­ter de la main-d’oeuvre d’un Sud ac­ca­blé par le chô­mage, et d’ex­por­ter mas­si­ve­ment outre-Eu­rope grâce à une mon­naie sous-éva­luée pour elle. Son in­té­rêt im­mé­diat est donc de faire du­rer le sta­tu quo. Tou­te­fois, s’il ad­ve­nait qu’on la presse un peu trop pour mettre en place une « Union des trans­ferts » ou pour mo­di­fier sa po­li­tique éco­no­mique dans un sens plus key­né­sien au risque d’en­ta­mer ses ex­cé­dents cou­rants spec­ta­cu­laires, il se pour­rait que Ber­lin se mette à en­vi­sa­ger le sauve-qui­peut.

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