Marianne Magazine

LA BOîTE NOIRE

Le 1er oc­tobre, à Lyon, une tren­taine d’étu­diants fe­ront leur ren­trée à l’Is­sep, une école lan­cée par l’ex-dé­pu­tée FN contre “la pen­sée unique”. Ré­cit d’une ma­tu­ra­tion à la fois mi­nu­tieuse et la­bo­rieuse.

- Par Louis Hau­sal­ter National Rally · United States of America · Paris · Groupe Danone · Donald Trump · Sciences Po · France · Marine Le Pen · The Republicans · Chantal Delsol · Action Française · University of Paris II: Pantheon-Assas · La Roche-sur-Yon · Patrick Louis · Philippe de Villiers · Jean-Yves Le Gallou · Catholic Institute of Higher Studies

Dans les coulisses de Ma­rion Ma­ré­chal Aca­dé­mie.

Le pre­mier qui parle, je le lourde ! » Cet hi­ver, alors qu’elle n’avait pas en­core dé­col­lé le nom Le Pen de son pa­tro­nyme, Ma­rion Ma­ré­chal a pré­ve­nu ses proches : in­ter­dic­tion for­melle d’ali­men­ter la presse sur ses pro­jets. L’ex-dé­pu­tée vou­lait maî­tri­ser de A à Z le lan­ce­ment de son Ins­ti­tut de sciences so­ciales, éco­no­miques et po­li­tiques (Is­sep), sur le­quel elle a le­vé le voile le 22 mai. L’école, si­tuée à Lyon, se pro­pose de for­mer dès la ren­trée rien de moins qu’« une nou­velle élite », dixit Ma­rion Ma­ré­chal, qui pré­tend re­mettre en cause « le ma­gis­tère idéo­lo­gi­que­ment do­mi­nant qui sclé­rose le mi­lieu su­pé­rieur fran­çais ». Le ton est don­né.

Si la jeune re­trai­tée de la po­li­tique te­nait à la dis­cré­tion, ce n’est pas seule­ment parce qu’elle se mé­fie des mé­dias. Elle a été vac­ci­née par un pré­cé­dent échec : à l’au­tomne, elle s’était in­ves­tie dans un pro­jet si­mi­laire, fi­na­le­ment tom­bé à l’eau après une fuite dans le Jour­nal du di­manche. Alors, pour don­ner le coup d’en­voi de l’Is­sep, elle a soi­gneu­se­ment ba­li­sé son plan mé­dias. « Ma­rion ver­rouille tout, confie l’un de ses amis. Nous ne sommes que quelques-uns à être au­to­ri­sés à par­ler. »

Peu de sou­tiens

Pour­tant, l’Is­sep n’est pas à pro­pre­ment par­ler son bé­bé. C’est l’un de ses proches, Thi­baut Mon­nier, conseiller ré­gio­nal FN d’Au­vergne-Rhône-Alpes, qui lui a pro­po­sé en dé­cembre der­nier de s’as­so­cier à un pro­jet sur le­quel il tra­vaillait de­puis juin 2017. « Elle nous a re­joints en jan­vier », ra­conte Syl­vain Rous­sillon, sa­la­rié du groupe FN à la ré­gion, éga­le­ment dans la boucle. Les deux com­pères avaient dé­cla­ré l’Is­sep en pré­fec­ture comme as­so­cia­tion loi 1901 dès oc­tobre 2017. Quant à la marque, elle a été dé­po­sée par Rous­sillon le 5 mars der­nier. En somme, Ma­rion Ma­ré­chal a em­bar­qué dans un na­vire qui avait dé­jà pris le large. Mais, du fait de sa no­to­rié­té, elle en est vite de­ve­nue la tête de proue. Dans le creux de l’hi­ver, l’ex-élue se lance dans une double quête : il lui faut en­rô­ler des per­son­na­li­tés et le­ver des fonds. Son voyage aux Etats-Unis en fé­vrier lui per­met de pro­non­cer un dis­cours re­mar­qué, mais l’ob­jec­tif était sur­tout de prendre des contacts dans les ré­seaux conser­va­teurs amé­ri­cains. A Pa­ris, elle mul­ti­plie les dé­jeu­ners et réunions en pe­tit co­mi­té. Com­men­taire de Jean-Yves Le Gal­lou, ex-cadre du FN, qui l’a écou­tée le 1er mars de­vant les jeunes ac­tifs d’Au­dace, un col­lec­tif proche du par­ti fron­tiste : « Son avan­tage, c’est que, quand elle té­lé­phone à quel­qu’un pour lui de­man­der ren­dez-vous, elle l’ob­tient fa­ci­le­ment. » Par exemple avec Pa­trick Buis­son ou Hen­ri Guai­no. « Quand vous avez un pro­jet, vous de­vez le tes­ter au­près de dif­fé­rents ré­seaux », jus­ti­fie son père Sa­muel Ma­ré­chal, qui a mis son car­net d’adresses à contri­bu­tion. Mais la tâche est la­bo­rieuse : si tout le monde l’écoute po­li­ment, ils sont très peu nom­breux à sou­te­nir le pro­jet. Sol­li­ci­tés, plu­sieurs in­tel­lec­tuels en vogue dans la droite conser­va­trice dé­clinent, tels Ma­thieu Bock-Cô­té, Chan­tal Del­sol ou Bé­ré­nice Le­vet.

Tant pis pour le manque de stars : le temps presse ! Les dé­pla­ce­ments à Lyon se mul­ti­plient, là où Thi­baut Mon­nier a dé­go­té, dans le quar­tier de la Con­fluence, des lo­caux de 400 m2 à louer. Il faut lan­cer la cam­pagne des ins­crip­tions pour la ren­trée, fixée au 1er oc­tobre. Au moins, la cé­lé­bri­té de la directrice per­met de faire des éco­no­mies… « On n’a pas be­soin de cam­pagne de pro­mo­tion », sou­rit Pa­trick Lib­brecht, un an­cien cadre

“J’en­tends dire que c’est l’école de l’ex­trême droite, mais on ne va pas par­ler de Maur­ras tous les jours !” Syl­vain Rous­sillon, cadre de l’Is­sep et an­cien di­ri­geant de l’Ac­tion fran­çaise

de Da­none pro­pul­sé pré­sident ho­no­raire de l’ins­ti­tut. La presse s’in­té­resse à l’école… et à son con­seil scien­ti­fique 100 % masculin et un brin sul­fu­reux. Dans une tri­bune pu­bliée en fé­vrier dans Va­leurs ac­tuelles, Ma­rion Ma­ré­chal van­tait un « ter­reau dans le­quel tous les cou­rants de la droite pour­ront se re­trou­ver et s’ épa­nouir ». En fait, les cou­rants re­pré­sen­tés os­cil­lent entre le roya­lisme, le ca­tho­li­cisme iden­ti­taire, le sou­ve­rai­nisme ou en­core la droite na­tio­na­liste amé­ri­caine pro-Trump… Tout au plus la pré­sence de Guillaume Dra­go, pro­fes­seur re­con­nu à As­sas, ap­pa­raît-elle comme une bonne prise à la droite fillo­niste. « Le con­seil scien­ti­fique est en­core en voie de consti­tu­tion », dé­fend son co­pré­sident, Jacques de Guille­bon, un ami de Ma­rion Ma­ré­chal.

Coût de la for­ma­tion : 5 500 € par an

Il n’em­pêche, ce cas­ting laisse en­tre­voir la te­neur des fu­turs en­sei­gne­ments. Sur la ma­quette de pré­sen­ta­tion, des cours très ins­pi­rés des prog­rammes d’école de com­merce (« Dé­ve­lop­pe­ment du lea­der­ship », « Pi­lo­tage de pro­jet ») ou des cur­sus de science po­li­tique (« Droit consti­tu­tion­nel », « Ana­lyse élec­to­rale ») co­ha­bitent avec des in­ti­tu­lés plus conno­tés. L’Is­sep se pro­pose ain­si d’ini­tier ses étu­diants au « com­bat cultu­rel », au « mode d’ac­tion des mi­no­ri­tés agis­santes » ou à l’« art de la dés­in­for­ma­tion ». Les in­ten­tions sont en­core plus claires dans la dé­cla­ra­tion en pré­fec­ture : « L’as­so­cia­tion se veut en de­hors des cli­vages par­ti­sans, mais elle en­tend oeu­vrer en prio­ri­té en di­rec­tion de pu­blics en contes­tant la pen­sée unique et le confor­misme po­li­ti­co-mé­dia­tique am­biant. » Les cadres de l’école la dé­crivent comme un an­ti-Sciences-Po, une ré­fé­rence presque ob­ses­sion­nelle. « Quand on pré­pare des étu­diants à Sciences-Po Pa­ris, on s’aper­çoit que les pro­fils re­te­nus sont ex­trê­me­ment nor­més, avance Syl­vain Rous­sillon. Il y a une vo­lon­té dé­li­bé­rée d’écar­ter cer­tains cou­rants. Notre idée est d’ étu­dier des au­teurs et des thèmes que l’on abor­de­rait pas for­cé­ment à Sciences-Po. » Tout en se ré­criant : « J’en­tends dire que c’est l’ école de l’ex­trême droite, mais on ne va pas par­ler de Maur­ras tous les jours ! » Ouf.

A vrai dire, tout est en­core loin d’être fi­na­li­sé. D’au­tant que, mal­gré le sou­tien de do­na­teurs ano­nymes, le fonc­tion­ne­ment est pour le moins low cost : l’Is­sep ne compte au­cun sa­la­rié, pas même Ma­rion Ma­ré­chal, qui a le sta­tut de pres­ta­taire à tra­vers une so­cié­té qu’elle a mon­tée, Idées’O. La liste des in­ter­ve­nants, tou­jours

en cours de va­li­da­tion, est te­nue se­crète. Se­lon nos in­for­ma­tions, l’un d’entre eux est Guillaume Ber­nard, maître de confé­rences à l’Ins­ti­tut ca­tho­lique d’études su­pé­rieures (Ices) de La Roche-sur-Yon, dans la Ven­dée, qui a si­gné en avril « l’ap­pel d’An­gers pour l’uni­té de la droite », un ma­ni­feste vi­sant à bri­ser le cor­don sa­ni­taire entre la droite et le FN. Un re­flet de la co­lo­ra­tion du corps en­sei­gnant ? « Il y au­ra des pro­fes­seurs de gauche dans notre école à la me­sure où il y a des pro­fes­seurs de droite à Sciences-Po Pa­ris », iro­nise le co­pré­sident du con­seil scien­ti­fique Pa­trick Louis, pro­fes­seur à Lyon-III et ex-nu­mé­ro deux de Phi­lippe de Villiers, qui de­vrait « cer­tai­ne­ment » don­ner des cours lui aus­si.

Quand aux étu­diants, qui peuvent d’ores et dé­jà pos­tu­ler, ils se­ront sé­lec­tion­nés par un ju­ry. De source in­terne, l’Is­sep a re­çu la pre­mière se­maine quelques di­zaines de can­di­da­tures pour sa for­ma­tion de deux ans, qui re­crute à bac + 3. La pre­mière pro­mo­tion comp­te­ra une tren­taine de per­sonnes. Coût : 5 500 € par an. Pour quelle va­leur ? Au­cune aux yeux du sys­tème uni­ver­si­taire puisque l’Is­sep ne dé­li­vre­ra pas des di­plômes aca­dé­miques. Mais « tout le monde sait qu’ il existe des moyens de contour­ner le mo­no­pole éta­tique », glisse un pro­fes­seur. La bande de Ma­rion Ma­ré­chal cherche aus­si à nouer des par­te­na­riats avec trois écoles étran­gères, his­toire de bé­né­fi­cier d’équi­va­lences. Mais, en France, c’est peine per­due pour l’ins­tant. « Des di­rec­teurs d’école m’ont as­su­ré de leur sym­pa­thie, mais m’ont dit qu’ils ris­quaient de perdre leurs agré­ments ou leurs sub­ven­tions », rap­porte Syl­vain Rous­sillon.

Pas fa­cile de sé­duire lorsque la pa­tronne est la pe­tite-fille et la nièce de qui vous sa­vez. « Dé­jà, quand vous sor­tez d’As­sas, vous êtes ca­ta­lo­gué. Mais, si vous avez un di­plôme es­tam­pillé “Le Pen”, je ne vous dis pas », lâche, du­bi­ta­tif, un proche conseiller de Ma­rine Le Pen. De fait, can­di­da­ter à l’Is­sep s’ap­pa­rente à un saut dans le vide. « Ce sont des gens qui sont hors cadre par­ti­san, donc un peu hors sol, et qui vien­dront da­van­tage pour ap­pro­cher Ma­rion Ma­ré­chal que pour ob­te­nir une for­ma­tion pro­fes­sion­na­li­sante. Quel par­ti en­suite les in­ves­ti­ra ? » se de­mande le dé­pu­té Ju­lien Au­bert, se­cré­taire gé­né­ral ad­joint de LR, qui monte lui-même une école des cadres pour son par­ti. Le « com­bat cultu­rel » cher à Ma­rion Ma­ré­chal est un par­cours se­mé d’em­bûches.

“Quand vous sor­tez d’As­sas, vous êtes ca­ta­lo­gué. Mais, si vous avez un di­plôme es­tam­pillé ‘Le Pen’, je ne vous dis pas.”

Un proche de Ma­rine Le Pen

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