Marianne Magazine

Par­cour­sup : extension du do­maine de la sé­lec­tion so­ciale

- Par An­na Bre­teau, An­tho­ny Cortes et Alexan­dra Sa­via­na Education · Seine · France · Colombes · Paris · The Republic · Niger · Strasbourg · University Institute of Technology · Guy de Maupassant · Grenoble Alpes University · University of Strasbourg · Clichy-sous-Bois

Pre­mières vic­times du dé­mar­rage dif­ficle de Par­cour­sup, les élèves de ly­cées “moyens” ou ha­bi­tant des ter­ri­toires dé­fa­vo­ri­sés.

Pen­sé pour faire ou­blier les dys­fonc­tion­ne­ments d’Ad­mis­sion post­bac (APB), Par­cour­sup ne fait pas l’una­ni­mi­té. Ac­tuel­le­ment, plus d’un tiers des can­di­dats n’ont pas re­çu de ré­ponse po­si­tive. Pre­mières vic­times de ce dé­mar­rage dif­fi­cile, les élèves de ly­cées “moyens” ou ha­bi­tant des ter­ri­toires dé­fa­vo­ri­sés.

Des ga­gnants… et beau­coup de per­dants. Au ly­cée po­ly­va­lent Al­fred-No­bel de Cli­chy-sous-Bois (Seine-Saint-De­nis), c’est la douche froide : des re­ca­lés de Par­cour­sup qui ont ré­col­té des « non », des « oui, si » ou des « oui, en at­tente », il n’y au­rait pra­ti­que­ment que ce­la ! « Nous avons des dé­buts dif­fi­ciles, pour ne pas dire dé­pri­mants », confie Ma­nue­la Fer­raz, la pro­vi­seur ad­jointe. D’au­tant plus dé­pri­mant qu’à la lec­ture des pre­miers ré­sul­tats le doute s’in­si­nue. L’éta­blis­se­ment ré­gu­liè­re­ment sa­lué dans les dif­fé­rents « pal­ma­rès » pour l’ex­cel­lence de son taux de réus­site au bac n’au­rai­til pas été sa­qué par l’al­go­rithme en rai­son de sa (mau­vaise) si­tua­tion géo­gra­phique ? Cli­chy-sous-Bois, ci­té pauvre et en­cla­vée du 9-3 d’où se sont pro­pa­gées les émeutes des ban­lieues à l’au­tomne 2005. « Ce­la va se dé­blo­quer peu à peu, es­père-telle. Il est trop tôt pour que je m’aven­ture à don­ner des chiffres, mais c’est com­pli­qué, no­tam­ment pour les bacs pro­fes­sion­nels et tech­no­lo­giques. Il faut que les uni­ver­si­tés et les IUT jouent le jeu. Même en BTS, ils sont pour l’ ins­tant très peu à avoir ob­te­nu une place. »

De­puis le 22 mai, il n’y a pas qu’à Al­fred-No­bel où l’at­tente est an­xio­gène… Près de deux se­maines après le dé­mar­rage de la plate-forme, qui com­mu­nique au compte-gouttes ses ré­ponses aux can­di­dats à l’ensei­gnement su­pé­rieur, ils sont en­core 250 000 sur 810 000 à n’avoir re­çu au­cune ré­ponse po­si­tive. En sur­sis ou sans es­poir après avoir été écon­duits des for­ma­tions qu’ils cour­ti­saient, ces ly­céens os­cil­lent entre in­com­pré­hen­sion, sen­ti­ment d’in­jus­tice et hu­mi­lia­tion. Car bon nombre d’entre eux ont la mal­chance de fré­quen­ter des éta­blis­se­ments « moyens », « mal co­tés » ou si­tués dans des zones « sen­sibles ». La sé­lec­tion à l’en­trée de l’uni­ver­si­té se fe­rait-elle donc dé­sor­mais à par­tir de cri­tères so­ciaux ?

Si le gou­ver­ne­ment ne dif­fuse au­cune don­née par ly­cée ou par fi­lière, la communauté édu­ca­tive (syn­di­cats, pro­fes­seurs ou di­rec­tions) a com­men­cé à faire les comptes. Et ils ne sont pas bons. Tous les chiffres convergent : les ly­céens des ban­lieues déshé­ri­tées de­vront se conten­ter des miettes. Se­lon les cal­culs du Syn­di­cat na­tio­nal des en­sei­gne­ments du se­cond degré (Snes, ma­jo­ri­taire), 75 % des élèves du ly­cée de Trappes (Yve­lines) étaient en at­tente au dé­but de la se­maine. Au ly­cée Vic­tor-Hu­go, à Car­pen­tras (l’un des plus mal clas­sés en France), neuf élèves sur 10 de ter­mi­nale lit­té­raire (L) n’ont eu, se­lon SUDE­du­ca­tion, au­cune pro­po­si­tion d’af­fec­ta­tion. Même pu­ni­tion au ly­cée Mau­pas­sant de Co­lombes, dans les Hauts-de-Seine (qui fi­gure en queue de pe­lo­ton dans le clas­se­ment de l’Ex­press), pour 87 % des élèves en éco­no­mie et so­cial (ES). Com­pa­ré à la moyenne na­tio­nale des élèves dans le même cas, soit 32 %, le gap est ver­ti­gi­neux.

Sé­gré­ga­tion par fi­lière

Ce que les so­cio­logues et cer­tains uni­ver­si­taires re­dou­taient semble se confir­mer : à la dis­cri­mi­na­tion ter­ri­to­riale s’ajou­te­rait une sé­gré­ga­tion par fi­lière… En dé­pit des pro­messes du gou­ver­ne­ment, les ba­che­liers pro et tech­no à qui les BTS et les DUT sont cen­sés être des­ti­nés en prio­ri­té conti­nue­raient à se faire dou­bler par leurs pe­tits ca­ma­rades des fi­lières gé­né­rales. « L’ob­jec­tif de Par­cour­sup, c’est de prendre ces ga­mins et de mettre à leur por­tée toute pour­suite d’ études, rap­pelle Pierre Ou­zou­lias, sé­na­teur com­mu­niste des Hauts-de-Seine et ex-en­sei­gnant à l’uni­ver­si­té de

TOUS LES CHIFFRES CONVERGENT :

LES LY­CéENS DES BAN­LIEUES DéSHé­RI­TéES DE­VRONT SE CONTEN­TER DES MIETTES.

Pa­ris-Nan­terre. Cer­tains se sont donc pré­ci­pi­tés vers les for­ma­tions qui pou­vaient en­core les ac­cueillir : les li­cences non sé­lec­tives. Mais même là, dé­sor­mais, on leur dit : “Non, ce n’est pas pour vous.” Quel choix leur reste-t-il ? » Pas grand­chose si l’on se fonde sur les pre­mières don­nées ré­col­tées par SUD-Edu­ca­tion : 61 % des élèves en tech­no­lo­gique et 65 % de ceux en pro­fes­sion­nelle n’au­raient pour l’ins­tant au­cune pro­po­si­tion pour la ren­trée pro­chaine. Des chiffres d’au­tant plus alar­mants que ces fi­lières sont, se­lon les sta­tis­tiques du mi­nis­tère de l’Edu­ca­tion na­tio­nale, celles qui ac­cueillent le plus de ly­céens à « l’ori­gine so­ciale iden­ti­fiée comme moyenne ou dé­fa­vo­ri­sée » : 82,5 % des ef­fec­tifs pour la pre­mière sec­tion et 68,6 % pour la se­conde.

Pro­fes­seurs ou élèves, tous s’in­ter­rogent au­jourd’hui sur l’opa­ci­té qui en­toure ce tri… sé­lec­tif. « Nous sommes dans le flou, re­grette Maxime Bes­se­lièvre, pro­fes­seur de lettres au ly­cée Hen­ri-Wal­lon d’Au­ber­vil­liers (Seine-SaintDe­nis). Que dire à ces jeunes qui sont pra­ti­que­ment tous en at­tente ou re­ca­lés ? Nous sa­vons sim­ple­ment qu’ ils n’entrent pas dans cer­tains

cri­tères, mais nous ne sa­vons pas les­quels. Les éta­blis­se­ments ont-ils ap­pli­qué cer­tains co­ef­fi­cients aux notes des élèves en fonc­tion de leur ly­cée d’ori­gine ou de leur bac ? »

Le gou­ver­ne­ment a bien ac­cep­té de pu­blier le code source de Par­cour­sup pour per­mettre à cha­cun de « vé­ri­fier que [son] fonc­tion­ne­ment est conforme au droit », comme l’a sou­li­gné la mi­nistre de l’Ensei­gnement su­pé­rieur, Fré­dé­rique Vi­dal. Sauf que ce­lui­ci ne per­met pas aux can­di­dats de com­prendre les mo­ti­va­tions des dé­ci­sions prises à leur égard. Pour ce­la, il leur fau­drait connaître le conte­nu des « al­go­rithmes lo­caux », ces cri­tères adop­tés et ap­pli­qués par les com­mis­sions de chaque fi­lière dans cha­cune des uni­ver­si­tés pour choi­sir leurs fu­turs étu­diants. A deux re­prises, lors de l’exa­men de la loi re­la­tive à l’orien­ta­tion et à la réus­site des étu­diants (ORE), les sé­na­teurs tous groupes confon­dus ont de­man­dé qu’ils soient ren­dus pu­blics… Sans suc­cès. « A chaque fois, les dé­pu­tés La Ré­pu­blique en marche s’y sont op­po­sés, té­moigne Pierre Ou­zou­lias. Il y a une vo­lon­té forte, de la part de la ma­jo­ri­té, de faire que ces al­go­rithmes ne soient pas com­mu­ni­qués. Leur ar­gu­ment est tou­jours le même : il faut res­pec­ter le se­cret des dé­li­bé­ra­tions. Elle ac­cepte que le sale bou­lot, la sé­lec­tion, soit fait… Tout en se ca­chant der­rière l’au­to­no­mie des uni­ver­si­tés pour ne pas l’as­su­mer ! »

De fait, une sé­lec­tion

Du cô­té des profs d’uni­ver­si­té, l’ob­ten­tion de ces « pleins pou­voirs » est une vic­toire et à mots cou­verts on ap­prouve cette sé­lec­tion qui ne dit pas son nom. « Nous pou­vons ain­si faire émer­ger les meilleurs étu­diants avec les meilleurs pré­re­quis et qui sont aus­si ceux qui ont le plus de chances de réus­sir », se fé­li­cite Yves Mar­ko­wicz, res­pon­sable des li­cences scien­ti­fiques à l’uni­ver­si­té de Gre­noble. L’éta­blis­se­ment a, certes, re­fu­sé de trier les élèves en fonc­tion du taux de réus­site au bac et du clas­se­ment na­tio­nal de leurs ba­huts d’ori­gine. Mais, dans les faits, rien n’in­ter­dit aux fa­cul­tés d’en faire des cri­tères de sé­lec­tion. A condi­tion qu’ils soient vo­tés en com­mis­sion. « Elles peuvent contre­dire les at­ten­dus nationaux fixés par le mi­nis­tère, les pré­ci­ser ou en créer », rap­pelle-t-il. Tout est donc pos­sible pour ex­traire les meilleurs dans le vi­vier des pos­tu­lants : « Là où les can­di­da­tures sont ex­trê­me­ment nom­breuses, nous avons fait le clas­se­ment plu­sieurs fois. A chaque fois, nous re­gar­dions si les élèves sé­lec­tion­nés nous conve­naient : ve­naient-ils d’un bac scien­ti­fique ? Avaient-ils les com­pé­tences adé­quates ? Si ce n’était pas le cas, nous avons mo­di­fié les cri­tères pour faire émer­ger cer­tains pro­fils ou au contraire en éli­mi­ner d’autres. Ce qui est bien avec Par­cour­sup, c’est que le ré­sul­tat n’est ja­mais fi­gé.

“IL Y A UNE VO­LON­Té FORTE, DE LA PART DE LA MA­JO­RI­Té, DE FAIRE QUE CES AL­GO­RITHMES NE SOIENT PAS COM­MU­NI­QUéS.”

PIERRE OU­ZOU­LIAS, Sé­NA­TEUR

COM­MU­NISTE DES HAUTS-DE-SEINE

Nous pou­vons le mo­di­fier à notre conve­nance. » Une li­ber­té qui fait craindre des dé­rives. Et tout ce­la dans un sou­ci d’ef­fi­ca­ci­té et pour se confor­mer à un ob­jec­tif comp­table : faire bais­ser le taux d’échec en li­cence.

« Par­cour­sup n’est qu’un ou­til per­met­tant la mise en concur­rence des éta­blis­se­ments et des fi­lières. Et les pre­mières vic­times se­ront ces élèves dont les ré­sul­tats ne sont pas for­cé­ment ex­cep­tion­nels ou qui pro­viennent de ly­cées peu re­nom­més, as­sène Ju­lien Gos­sa, maître de confé­rences à l’uni­ver­si­té de Stras­bourg et ad­mi­nis­tra­teur d’un blog spé­cia­li­sé. Si le gou­ver­ne­ment était hon­nête, il di­rait : “Tout le monde au­ra une place, mais vous ne pour­rez plus choi­sir la­quelle, sauf si vous êtes un des meilleurs ly­céens des meilleurs ly­cées.” » A l’en­tendre, l’in­ten­tion du gou­ver­ne­ment n’est pas sim­ple­ment de mettre fin au ti­rage au sort qui ne concer­nait que 0,4 % des can­di­dats en 2017, mais plu­tôt de créer des fi­lières d’ex­cel­lence com­po­sées des élites, avant de « prendre les plus mau­vais pour les di­ri­ger vers ce qu’il reste. C’est-à-dire des di­plômes sans va­leur où les cours sont dis­pen­sés dans des am­phis bon­dés ».

Ce se­ra alors au tour des com­mis­sions rec­to­rales de leur don­ner une se­conde chance. Du 26 juin au 21 sep­tembre, du­rant cette pé­riode nom­mée « phase com­plé­men­taire », les étu­diants sur le car­reau pour­ront re­for­mu­ler des voeux pour les fi­lières dis­po­sant en­core de places. Les rec­teurs dé­ci­de­ront alors de leur sort… ar­bi­trai­re­ment. « Qu’al­lons-nous faire de ces ga­mins ? s’in­quiète en­core Pierre Ou­zou­lias. L’an der­nier, ils étaient 3 000 à n’avoir nulle part où al­ler à la fin de tout le pro­ces­sus. Cette an­née, ce se­ra cer­tai­ne­ment 10 fois plus. Mais, lorsque l’on de­mande quelle so­lu­tion leur se­ra ap­por­tée une fois tous les re­cours épui­sés, il n’y a pas de ré­ponse. » Si­lence, on trie.

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