Marianne Magazine

Pen­dant le ra­ma­dan, des imams en CDD

Ils viennent d’Al­gé­rie, du Ma­roc et de Tur­quie pour la du­rée du ra­ma­dan. Cette im­por­ta­tion tem­po­raire d’imams, dont la pra­tique re­monte à la fin des an­nées 60, pose la ques­tion de la créa­tion d’un vé­ri­table is­lam de France.

- Par Vla­di­mir de Gme­line Religion · France · Gérard Collomb · Manuel Valls · Morocco · Paris · Quran · Emmanuel Macron · Muslim Brotherhood · Algeria · National Liberation Front

La ve­nue tem­po­raire d’imams étran­gers pose la ques­tion de la créa­tion d’un vé­ri­table is­lam de France.

Une dé­pêche de rou­tine, et les es­prits s’échauffent. A la suite de la ren­contre, le 15 mars der­nier, entre Gé­rard Col­lomb, mi­nistre de l’In­té­rieur en charge des cultes, et Mo­ham­med Aïs­sa, mi­nistre al­gé­rien des Af­faires re­li­gieuses, l’agence of­fi­cielle de presse al­gé­rienne an­non­çait l’en­voi à l’étran­ger, pour la du­rée du ra­ma­dan, de 150 imams, dont 100 en France, au mo­tif qu’une im­por­tante « communauté al­gé­rienne qui y est éta­blie »… L’af­faire a fait grand bruit, dans les mé­dias et sur les ré­seaux so­ciaux, et on s’est aper­çu ra­pi­de­ment qu’elle re­po­sait sur une pra­tique qui jusque-là n’avait cho­qué per­sonne, à com­men­cer par son prin­ci­pal contemp­teur, Ma­nuel Valls. En mars, l’ex-Pre­mier mi­nistre et mi­nistre de l’In­té­rieur (donc des cultes) évo­quant cet ac­cord an­cien entre la France et l’Al­gé­rie – et qui existe dans des termes sem­blables avec le Ma­roc – es­ti­mait qu’il fal­lait « le plus vite pos­sible y mettre un terme parce que ça ne cor­res­pond pas à l’ idée qu’on doit se faire d’un is­lam des Lu­mières en France, d’un is­lam de France. L’ is­lam est une re­li­gion fran­çaise dé­sor­mais et il faut qu’elle soit to­ta­le­ment com­pa­tible avec ce que nous sommes ».

Quelques jours plus tard, le 1er avril, l’an­cienne se­cré­taire d’Etat char­gée de la Jeu­nesse de 2010 à 2012, Jean­nette Bou­grab, abon­dait dans ce sens, dé­cla­rant dans une in­ter­view au Fi­ga­ro : « Les bras m’en sont tom­bés. Com­ment, dans un Etat laïque, le mi­nistre de l’In­té­rieur, certes mi­nistre des cultes, se pré­oc­cupe de faire ve­nir des imams d’Al­gé­rie pour le ra­ma­dan ? On nous casse les oreilles avec la créa­tion d’un is­lam de France, et on fait ve­nir des imams d’Al­gé­rie ! »

Dans son bu­reau de la Grande Mos­quée de Pa­ris, dans le Ve ar­ron-

dis­se­ment, Djel­loul Sed­di­ki, di­rec­teur de l’ins­ti­tut Al-Gha­za­li, fait mine d’être éton­né : « Ça me dé­çoit de la part de Ma­nuel Valls, que je con­nais très bien pour l’avoir cô­toyé dans l’Es­sonne. » A pro­pos de Jean­nette Bou­grab, il lâche un la­co­nique : « Elle est fâ­chée contre nous tous. » Sur son té­lé­phone por­table, il fait écou­ter les chants de ces fa­meux psal­mo­dieurs que ses fi­dèles ré­clament au mo­ment du ra­ma­dan. Des voix mé­lo­dieuses, des spé­cia­listes re­cru­tés sur la seule base de leur maî­trise du chant, de leur connais­sance du Co­ran qu’ils ont mis des an­nées à ap­prendre par coeur. C’est l’ins­ti­tut Al-Gha­za­li qui se charge d’ac­cueillir les imams al­gé­riens, puis de les af­fec­ter dans une des 500 mos­quées pla­cées sous l’au­to­ri­té de la Grande Mos­quée de Pa­ris, elle-même fi­nan­cée par l’Etat al­gé­rien : « On donne tous les plan­nings et les af­fec­ta­tions au bu­reau des cultes du mi­nis­tère de l’In­té­rieur. »

En­quêtes de sé­cu­ri­té

A ceux qui s’in­quiètent du risque sé­cu­ri­taire et d’un pos­sible dis­cours ra­di­cal que pour­raient re­pré­sen­ter des imams étran­gers, qu’ils soient al­gé­riens, ma­ro­cains ou turcs, un fonc­tion­naire confie : « Les en­quêtes de sé­cu­ri­té pour l’ob­ten­tion des vi­sas sont ap­pro­fon­dies des deux cô­tés, ils ne res­tent que la du­rée du ra­ma­dan, pour chan­ter et pas pour prê­cher, et il fau­drait vraiment être con de la part d’un res­sor­tis­sant al­gé­rien pour se mettre à faire du pro­sé­ly­tisme. Non, le pro­blème, c’est plu­tôt l’in­fluence de puis­sances étran­gères sur notre ter­ri­toire. » Un avis par­ta­gé par un spé­cia­liste de l’is­lam ra­di­cal, qui consi­dère que « les imams fran­çais sont au­jourd’ hui plus ra­di­caux que les étran­gers, qui lors de leur pas­sage sont de toute fa­çon très sur­veillés ».

Cette pra­tique re­monte, se­lon Djel­loul Sed­di­ki, à la fin des an­nées 60, et pour Di­dier Les­chi, haut fonc­tion­naire et au­teur de Mi­sère(s) de l’is­lam de France*, à la fin des an­nées 70, dé­but des an­nées 80, en plein re­grou­pe­ment fa­mi­lial. Di­dier Les­chi, chef du bu­reau des cultes de 2004 à 2008, a vé­cu en di­rect l’émer­gence du Con­seil fran­çais du culte mu­sul­man (CFCM) et connaît bien les dif­fi­cul­tés de l’is­lam de France à trou­ver une or­ga­ni­sa­tion au­to­nome. Plus que la ques­tion du fi­nan­ce­ment de la construc­tion des mos­quées, c’est celle du trai­te­ment des imams qui pose un pro­blème struc­tu­rel. « La Mos­quée de Pa­ris en est l’exemple type, écrit-il. L’ ins­ti­tu­tion, vou­lue par Lyau­tey en hom­mage aux sol­dats de confes­sion mu­sul­mane tom­bés pour la France lors de la Grande Guerre et éta­blie grâce à une loi d’ex­cep­tion à la loi de 1905, a été aban­don­née en 1981 au bon vou­loir des au­to­ri­tés al­gé­riennes qui en as­surent de­puis l’es­sen­tiel du bud­get. Outre l’en­tre­tien des lieux, l’Al­gé­rie fi­nance l’ in­dem­ni­té du rec­teur et les émo­lu­ments de cen­taines d’ imams qui dé­pendent de lui, les consi­dé­rant en rai­son de leur ori­gine comme des re­lais ou des su­jets. Le pou­voir al­gé­rien s’est ain­si do­té d’un le­vier d’in­fluence qui lui a per­mis, après le sys­tème de contrôle qu’opé­rait le ré­seau d’ami­cales lié au par­ti unique qu’ était le FLN, de main­te­nir un maillage as­so­cia­tif sur le ter­ri­toire et d’étendre à l’Hexa­gone sa propre évo­lu­tion idéo­lo­gique. » Le pro­blème, c’est que de­puis quelques an­nées l’« is­la­mi­té » se ren­force dé­sor­mais dans l’iden­ti­té al­gé­rienne, aux dé­pens de la laï­ci­té, ce dont té­moigne le re­cul constant des droits que les femmes avaient ac­quis à l’in­dé­pen­dance en par­ti­ci­pant aux com­bats de la dé­co­lo­ni­sa­tion. En d’autres termes, confie Di­dier Les­chi à Ma­rianne, « le lieu de for­ma­tion d’un imam in­flue sur son dis­cours, qu’il soit turc, ma­ro­cain ou al­gé­rien. Ce sont des pays où le rap­port à l’al­té­ri­té est dif­fé­rent du nôtre ». Doux eu­phé­misme.

C’est tout le pro­blème de la ré­forme de l’is­lam de France, à la­quelle est cen­sé s’at­ta­quer Em­ma­nuel Ma­cron. « Dans toutes les Eglises, les mi­nistres du culte sont payés par le de­nier du culte, conti­nue Di­dier Les­chi. Mais, chez les mu­sul­mans, ce n’est pas le cas. Ce qui n’em­pêche pas les dons d’af­fluer. Etre pris en charge ain­si n’ in­cite pas les mi­nistres du culte à être payés sur les de­niers is­sus des dons. Dès lors que les imams sont for­més à l’étran­ger, pour­quoi les prendre en charge ? Et ce n’est pas à l’Etat de prendre en charge cette for­ma­tion. » Et de ci­ter le seul or­ga­nisme re­pré­sen­ta­tif d’une par­tie de l’is­lam à ne pas dé­pendre de fi­nan­ce­ments étran­gers : l’Union des or­ga­ni­sa­tions is­la­miques de France (UOIF), qui forme des imams comme le font l’ins­ti­tut Al-Gha­za­li ou l’Union des mos­quées de France (UMF), proche du Ma­roc. Certes, l’UOIF forme ses imams en France, mais cette or­ga­ni­sa­tion est jus­te­ment ré­gu­liè­re­ment au coeur de po­lé­miques im­pli­quant sa proxi­mi­té avec les Frères mu­sul­mans (ce qu’elle nie) et sa pro­mo­tion d’un is­lam po­li­tique. Le chan­tier au­quel doit s’at­ta­quer Em­ma­nuel Ma­cron res­semble plus que ja­mais à un sac de noeuds.

“IL FAU­DRAIT êTRE

FOU POUR FAIRE DU PRO­Sé­LY­TISME. LE PRO­BLèME EST

L’IN­FLUENCE DE PUIS­SANCES éTRAN­GèRES SUR NOTRE TER­RI­TOIRE.”

UN FONC­TION­NAIRE

 ??  ??

Newspapers in French

Newspapers from France