Marianne Magazine

Cy­ril Hanouna, ani­ma­teur de “TPMP” “Mettre tout le monde au même ni­veau.” Pro­pos re­cueillis par Stéphane Bou

On au­rait ai­mé réunir Barthès et Hanouna. Mais il n’est pas si fa­cile de leur faire fu­mer le ca­lu­met de la paix et de mettre fin à la “guerre des ac­cess”. L’ani­ma­teur de “TPMP”, moins ré­tif à l’idée de s’ex­pri­mer, était seul au ren­dez-vous pour ré­pondre à

- France · Youtube · Tunisia · Cyril Hanouna · Yann Moix

de Ca­nal + se dru­cké­rise, son pu­blic ne le lâche pas. « Il traite l’ac­tua­li­té dif­fé­rem­ment, dé­cor­tique la com des po­li­tiques », juge Ju­lien, le fan amié­nois. La France « Quo­ti­dien » croit en­core, même avec un cy­nisme d’aver­ti, au sys­tème. Celle d’Hanouna a dé­cro­ché. Ce n’est pas un ha­sard si les po­li­tiques s’y pressent. « Dans les hautes sphères, on a conscience que cette émis­sion re­pré­sente réel­le­ment la so­cié­té. “TPMP”,n’est pas une France bien coif­fée en pe­tit cos­tume, c’est la di­ver­si­té, c’est “Viens comme tu es” », lâche Franck Apiet­to, le di­rec­teur gé­né­ral de C8, ci­tant le slo­gan dé­ma­go de McDo.

En cas de guerre ci­vile…

Chez Barthès, la vo­lon­té d’in­for­mer, de faire dé­cou­vrir et créer du lien entre les gé­né­ra­tions. Chez Hanouna, celle de re­pré­sen­ter, de faire exis­ter, de­vant les ca­mé­ras, toutes les nuances des classes po­pu­laires : mi­no­ri­tés, han­di­ca­pés, femmes voi­lées… « S’ il y avait une guerre ci­vile, c’est Hanouna qu’ il fau­drait ap­pe­ler ! » s’em­porte même un Yann Moix ly­rique. « On a l’im­pres­sion d’être en fa­mille », s’émeuvent plus mo­des­te­ment Elo­die et Sa­li­ta­ma, 35 et 20 ans, des ha­bi­tuées du pu­blic ve­nues de Gen­tilly et Ba­gno­let as­sis­ter à l’émis­sion, fin mai. On échange avec eux, même si on ne leur parle pas. »

Ma­rianne : Votre émis­sion et celle de Yann Barthès re­pré­sen­te­raient deux France dif­fé­rentes. Etes-vous d’ac­cord avec ce constat ?

Cy­ril Hanouna : Une France bobo contre une France po­pu­laire ? C’est ce que tout le monde pense. Barthès et moi ne nous res­sem­blons pas du tout. On est is­sus de mondes dif­fé­rents. Mais l’idée d’une ri­va­li­té entre nous s’est ins­tal­lée, c’est vrai. Je pense d’ailleurs que, lui comme moi, plus ou moins in­cons­ciem­ment, on s’est lais­sé prendre à ce jeu. C’était une ma­nière pour tous les deux de nous dé­mar­quer : Barthès a pous­sé le cur­seur vers le cô­té bobo, et moi vers le cô­té po­pu­laire. On dit même que je suis dans le po­pu­lisme…

Qu’est-ce que vous ré­pon­dez à cette ac­cu­sa­tion de po­pu­lisme ?

Le po­pu­lisme est pro­fon­dé­ment dé­ma­go­gique. Je ne l’aime pas. Moi, j’es­saye de faire une émis­sion po­pu­laire qui touche le maxi­mum de gens. Je parle avec tout le monde dans la rue, sur les ré­seaux so­ciaux, dans le pu­blic. Je peux m’en­tendre avec n’im­porte qui, et c’est ce que je prône. J’ha­bi­tais aux Li­las dans mon en­fance et l’on s’en fou­tait com­plè­te­ment de ce que fai­sait le père du mec, s’il était mu­sul­man, ch­ré­tien ou juif. Je trouve que l’on est dans un pays de plus en plus dans le com­mu­nau­ta­risme, aus­si bien re­li­gieux que so­cial. L’idée d’une France com­par­ti­men­tée me dé­range. Dans mon émis­sion, je sou­haite re­pré­sen­ter la France de tout le monde. Je me sens ap­par­te­nir à cette France-là…

N’avez-vous pas tout de même l’im­pres­sion que, pour al­ler dans le sens du peuple, vous construi­sez ar­ti­fi­ciel­le­ment une élite pour en­suite la dé­zin­guer ?

Non. Il n’y a pas de cal­cul, je suis en­tier. J’ar­rive à l’émis­sion et je ne sais pas du tout ce que je vais dire. Je suis sur le plateau comme je suis dans la vie. Avant, je jouais un rôle. Je vou­lais jouer à l’ani­ma­teur, être Jean-Pierre Fou­cault. Ça ne mar­chait pas. Ça a com­men­cé à mar­cher une fois que je me suis dit que j’al­lais être moi-même de­vant les ca­mé­ras. Au­jourd’hui, la té­lé n’a

plus rien à voir avec ce qu’elle était : elle fait moins rê­ver. Je fais une té­lé d’après In­ter­net et YouTube, qui ont contri­bué à la dé­sa­cra­li­ser. C’est fi­ni, la té­lé des vedettes, des ani­ma­teurs en cos­tard sur leur pié­des­tal. Tout le monde est bien­ve­nu dans l’émis­sion, y com­pris des ano­nymes. L’émis­sion doit être ac­ces­sible et j’es­saye de mettre tout le monde au même ni­veau, moi com­pris. Mon ob­ses­sion, c’est de dé­cloi­son­ner. Avec « TPMP », je veux ras­sem­bler au­tour du rire et de la dé­conne.

Vous vous dé­fi­nis­sez sou­vent comme Tu­ni­sien et “TPMP” est une émis­sion dont l’ani­ma­teur est iden­ti­fié comme juif, avec par­fois des femmes voi­lées dans le pu­blic…

C’est vrai que dans la tête des gens, je suis « le Tu­ni­sien ». Mes pa­rents parlent moi­tié fran­çais, moi­tié arabe. Je re­pré­sente une Tu­ni­sie idéale…

Mais une Tu­ni­sie qui n’existe plus et qui n’a peut-être ja­mais exis­té…

Si, elle a exis­té à l’époque de mes pa­rents. Je suis dans cette image que j’avais quand je vi­vais aux Li­las dans les an­nées 80 et 90 : il n’y avait pas de pro­blème entre les com­mu­nau­tés. Vraiment. C’est une réa­li­té. Au­jourd’hui, il y a cer­tains en­droits où la ten­sion est très forte. On le voit tous les jours. Une fois, un col­la­bo­ra­teur mu­sul­man m’a ra­con­té qu’on était ve­nu lui de­man­der pour­quoi il tra­vaillait avec ce juif, c’est-à-dire moi… Peut-être que je cours après l’image d’une France de mon en­fance… Mais je sais qu’elle existe et peut en­core exis­ter. Une chose est sûre : je ne suis pas du tout gê­né ni par le port du voile, ni par la croix, ni par la kip­pa… On peut être très bien in­té­gré en por­tant un voile. Même s’il y a voile et voile, bien sûr… J’es­saye de créer un en­droit où tout le monde pour­rait dis­cu­ter avec tout le monde, où tous les avis sont les bien­ve­nus, où toutes les re­li­gions, toutes les franges so­ciales, peuvent ve­nir s’ex­pri­mer au­tour de la table. Un pro­gramme dans le­quel les spec­ta­teurs se disent qu’ils peuvent aban­don­ner leurs pré­ju­gés et vivre dans une so­cié­té du dia­logue. L’émis­sion doit être une sou­pape, un es­pace de dé­com­pres­sion par rap­port aux ten­sions qui existent dans la réa­li­té.

Un mi­rage ?

Au contraire, si ce­la est pos­sible dans mon émis­sion, c’est pos­sible par­tout. Jus­te­ment, pen­dant deux heures, il faut que les gens n’ou­blient pas que c’est pos­sible…

“TPMP” est da­van­tage qu’une émis­sion en di­rect. C’est aus­si une émis­sion en par­tie im­pro­vi­sée. On per­çoit d’ailleurs une ten­sion entre, d’un cô­té, l’en­vie de ne pas suivre aveu­glé­ment le conduc­teur et faire dé­vier l’émis­sion de sa tra­jec­toire pro­gram­mée et, de l’autre, gar­der le contrôle…

C’est vrai. Je fais une té­lé de l’im­pré­vu. Sou­vent, j’ai­me­rais al­ler plus loin dans le dé­lire. Me lâ­cher en­core plus… Dans ma tête, « TPMP » est une émis­sion pi­rate. Ce­la dit, estce que ce se­rait mieux s’il n’y avait pas la po­lice de la té­lé, le CSA ? Pas sûr. C’est contre-pro­duc­tif d’être dans la dé­conne tout le temps. Il faut qu’il y ait un contraste. Une émis­sion, c’est comme une salle de classe : on a en­vie de foutre le bor­del parce que c’est in­ter­dit, parce que tout ne doit pas être pos­sible. C’est cette ten­sion entre li­ber­té et contrainte­s qui donne à l’émis­sion son cô­té spon­ta­né et mo­derne.

Les hommes po­li­tiques viennent plus fré­quem­ment dans votre émis­sion. Pour­quoi ?

Ils veulent ve­nir parce que « TPMP » est l’émis­sion la plus po­pu­laire et la plus re­pré­sen­ta­tive de la France d’au­jourd’hui, ils se disent cer­tai­ne­ment qu’ils vont tou­cher des gens qui ne s’in­té­ressent plus à la po­li­tique. L’en­jeu, quand il nous ar­rive d’en re­ce­voir, c’est d’es­sayer de les em­me­ner sur notre ter­rain et de ne pas trop al­ler sur le leur, car nous sou­hai­tons res­ter une émis­sion de di­ver­tis­se­ment.

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Ca­mille Mille­rand / Di­ver­gence pour Ma­rianne

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