Marianne Magazine

C’EST DIT

- par Jack Dion European Politics · Politics · Russia · Turkey · European Union · Paris · Recep Tayyip Erdogan · Berlin · Europe · Germany · Sarajevo · Yugoslavia · Ankara

Touche pas à mon pote le sul­tan !

Si, par hy­po­thèse fu­neste, des fans de Pou­tine s’at­ta­quaient à un kiosque à jour­naux sous pré­texte d’un titre cri­tique à son égard, on fri­se­rait la crise di­plo­ma­tique. On y ver­rait une nou­velle preuve de l’in­gé­rence russe mise en scène par cer­tains avec un luxe de dé­tails. Il y au­rait de l’ex­pul­sion de di­plo­mates dans l’air et des dé­cla­ra­tions fra­cas­santes dans la presse.

Quand des ja­nis­saires d’Er­do­gan somment un mar­chand de jour­naux de re­ti­rer la cou­ver­ture du Point dé­non­çant (avec rai­son) un « dic­ta­teur » nom­mé Er­do­gan, le ton n’est pas le même. Certes, des voix au­to­ri­sées ont dé­non­cé le coup de force contre la li­ber­té de la presse. C’était bien le moins. Mais rien de plus. A la dif­fé­rence de la Rus­sie, la Tur­quie a droit d’of­fice à un ré­gime de fa­veur et à une com­pré­hen­sion in­ter­dite à d’autres. Son pré­sident peut se per­mettre des at­taques à ré­pé­ti­tion contre la dé­mo­cra­tie sans (trop) al­té­rer son image in­ter­na­tio­nale, et sans conduire ses al­liés dé­cla­rés à ta­per du poing sur la table. Er­do­gan se­rait-il in­tou­chable ?

Dans la pers­pec­tive des élec­tions du 24 juin, le sul­tan se prend pour Ala­din sur son ta­pis vo­lant. Il se per­met des in­car­tades que nul autre chef d’Etat ne pour­rait as­su­mer sans bron­ca gé­né­ra­li­sée. Il conti­nue de par­ler aux di­ri­geants eu­ro­péens avec morgue et condes­cen­dance. A l’oc­ca­sion, il n’hé­site pas à évo­quer l’éven­tuelle adhé­sion de son pays à l’Union eu­ro­péenne, comme si sa Tur­quie pou­vait se ré­cla­mer des va­leurs of­fi­ciel­le­ment dé­fen­dues par Bruxelles (même si, dans la réa­li­té, c’est une autre paire de manches).

Ain­si fau­drait-il pas­ser par pro­fits et pertes la ré­pres­sion en­clen­chée par le ré­gime is­la­mo-conser­va­teur en place à An­ka­ra, sous pré­texte de ré­pondre à un pré­ten­du coup d’Etat tom­bé à pic. Rap­pe­lons-en le bi­lan : 100 000 fonc­tion­naires li­mo­gés, dont 30 000 en­sei­gnants ; plu­sieurs di­zaines d’of­fi­ciers et 7 600 sol­dats sus­pen­dus ; des jour­na­listes em­bas­tillés à la chaîne ; l’ar­bi­traire éri­gé en loi su­prême ; le Par­le­ment aux ordres ; le monde ju­di­ciaire pla­cé en ré­si­dence sur­veillée. Qui dit mieux ?

Telle est la réa­li­té d’un pays qui se si­tue à cinq heures de vol de Pa­ris. Au pas­sage, on rap­pel­le­ra que la Tur­quie est tou­jours membre de l’Otan, bras ar­mé d’une Al­liance at­lan­tique où les re­pré­sen­tants de Re­cep Er­do­gan siègent en toute quié­tude pour dé­fendre « l’Oc­ci­dent » contre un en­ne­mi ayant dis­pa­ru des ra­dars de­puis 1989, an­née de la chute du mur de Ber­lin.

Ce sta­tut très par­ti­cu­lier fait la force d’Er­do­gan, le dic­ta­teur au­quel nul n’ose s’at­ta­quer. C’est ce qui lui a per­mis de né­go­cier avec l’Eu­rope un ac­cord de la honte pour blo­quer l’im­mi­gra­tion dé­cou­lant de la si­tua­tion ca­la­mi­teuse au Pro­cheO­rient, où la Tur­quie pré­tend lut­ter contre un « ter­ro­risme » is­la­miste qu’elle en­cou­rage en sous-main avec la pro­mo­tion d’un in­té­grisme re­li­gieux pur et dur. Au nom de la même stratégie, Er­do­gan en­tend ré­gler la ques­tion kurde au lan­ce­flammes, dans une in­dif­fé­rence qui frise la non-as­sis­tance à peuple en dan­ger.

Lors de sa ré­cente vi­site à Pa­ris, il n’a pas hé­si­té à ser­mon­ner pu­bli­que­ment un jour­na­liste ayant osé l’in­ter­ro­ger sur son rôle dans le conflit sy­rien. Peu après, lorsque l’Al­le­magne a re­fu­sé aux res­pon­sables po­li­tiques turcs de faire cam­pagne sur son sol, le vi­ce­pré­sident de l’AKP, le par­ti au pou­voir à An­ka­ra, a dé­non­cé, sans rire, le « dé­fi­cit dé­mo­cra­tique » en vi­gueur à Ber­lin. En 2017, pour les mêmes rai­sons, Er­do­gan avait car­ré­ment dé­non­cé des « pra­tiques na­zies », ce qui dé­no­tait un sens cer­tain de la di­plo­ma­tie.

A dé­faut de faire cam­pagne en Al­le­magne, ce der­nier a fait le voyage de Sa­ra­je­vo (Bos­nie) pour s’adres­ser aux élec­teurs de la dia­spo­ra turque afin qu’ils votent bien. Sur place, il a été re­çu par Ba­kir Izet­be­go­vic, membre bos­niaque de la pré­si­dence tri­par­tite bos­nienne is­sue de l’écla­te­ment de l’ex-You­go­sla­vie. Lors d’un mee­ting, em­por­té par sa fougue, ce der­nier n’a pas hé­si­té à faire de son hôte « un homme que Dieu vous a en­voyé ». La for­mule ré­sonne étran­ge­ment dans les Bal­kans qui furent sous tu­telle ot­to­mane pen­dant plus de quatre siècles, jus­qu’en 1878.

La seule vraie ques­tion est la sui­vante : que doit faire Re­cep Er­do­gan pour que l’Eu­rope se dé­cide en­fin à prendre des sanc­tions contre la Tur­quie et à ai­der les dé­mo­crates turcs ? Ce­lui qui trou­ve­ra la bonne ré­ponse au­ra droit à un voyage gra­tuit à An­ka­ra of­fert par la Com­mis­sion de Bruxelles. Sur place, il pour­ra ad­mi­rer les kiosques où ne s’af­fichent que les jour­naux contant la gloire de notre ami le sul­tan.

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