Marianne Magazine

ES­PRIT LIBRE

- par Ca­ro­line Fou­rest Politics · Emmanuel Macron · Donald Trump · Hillary Clinton · École nationale d'administration · The Republic · Tariq Ramadan

Un “mâle blanc” pour pré­sident

Fi­dèle à sa vi­sion li­bé­rale an­glo-saxonne, Em­ma­nuel Ma­cron a ma­ni­fes­te­ment dé­ci­dé de flat­ter tous les tra­vers qui minent le mo­dèle fran­çais. Quand il s’adresse aux ca­tho­liques, il les en­cou­rage à se mon­trer plus « po­li­tiques » au nom d’une laï­ci­té « apai­sée » qui re­nonce au com­bat. Quand il doit an­non­cer un plan sur la ban­lieue, il joue du vo­ca­bu­laire com­mu­nau­ta­riste pour mieux aban­don­ner les quar­tiers po­pu­laires.

Le tour de passe-passe est d’un cy­nisme in­croyable. Ain­si donc, si Em­ma­nuel Ma­cron re­nonce aux pro­po­si­tions am­bi­tieuses du rap­port Bor­loo qu’il a lui­même com­man­dé, ce n’est pas parce qu’elles coûtent trop cher ou qu’il s’en fiche, mais parce qu’il ne ser­vi­rait à rien d’écou­ter deux « mâles blancs » sur la ban­lieue.

L’ex­pres­sion n’est pas cho­quante lors­qu’elle sert à sou­li­gner le ma­chisme. Elle le de­vient lors­qu’elle singe l’an­ti­ra­cisme pour en­ter­rer l’éga­li­té des chances.

Fi­dèle à la po­li­tique dé­jà me­née avec l’An­ru, le rap­port Bor­loo pro­po­sait de conti­nuer à concen­trer les moyens sur les quar­tiers qui en ont le plus be­soin, à créer une ENA lo­cale, des cam­pus nu­mé­riques ; bref, à tout en­tre­prendre pour per­mettre l’es­sor d’une fu­ture élite. Un plan am­bi­tieux et coû­teux. Que sug­gère Em­ma­nuel Ma­cron ? De lais­ser les ban­lieu­sards se dé­mer­der tout seuls. Quand on veut, on peut. Cha­cun pour soi et l’Etat pour les plus riches, voi­là sa phi­lo­so­phie pro­fonde. Un pur li­bé­ra­lisme qui ma­quille son égoïsme et sa sau­va­ge­rie en jouant au sym­pa­thi­sant des in­di­gènes de la Ré­pu­blique. Der­rière sa sor­tie sur les « mâles blancs », mine de rien, le pré­sident vient de faire une belle éco­no­mie sur le dos des ban­lieues. La Ré­pu­blique, elle, va le payer cher.

La po­li­tique du cha­cun pour soi ne peut que dé­té­rio­rer le ser­vice pu­blic, di­mi­nuer le nombre de tra­vailleurs so­ciaux et d’édu­ca­teurs, et af­fai­blir bien d’autres re­lais de l’au­to­ri­té ré­pu­bli­caine, dans les zones où la dé­rive guette. On sait bien quels sont ceux qui avancent à chaque fois que l’Etat re­cule : les ra­di­caux. En prime, le pré­sident leur offre une vic­toire sé­man­tique : ré­duire le dé­bat d’idées à l’ori­gine de ceux qui les portent. Ce n’est plus la Ré­pu­blique du mé­rite mais celle des ori­gines. Tout ce qu’il fau­drait com­battre, Ma­cron le flatte.

Qui pro­meut-il pour par­ler de la ville à la place d’un élu de ter­rain comme Bor­loo ? Yas­sine Be­lat­tar. En­core un « mâle » mais « beur­geois », sans au­cune qua­li­fi­ca­tion pour par­ler sur ces su­jets, si ce n’est ses ori­gines et son am­bi­tion de rem­pla­cer Dieu­don­né dans le coeur du pu­blic de Beur FM. Quand il ne sert pas la soupe au dî­ner du CCIF pour qu’une bonne mu­sul­mane puisse ga­gner un dî­ner en tête à tête avec Ta­riq Ra­ma­dan, le chou­chou du pré­sident in­sulte et me­nace toute per­sonne qui pré­tend dé­fendre la Ré­pu­blique et la laï­ci­té. Son agres­si­vi­té re­double quand il s’agit d’un Fran­çais arabe plus mé­dia­ti­sé que lui. Un drame per­son­nel qu’il vit comme la preuve que la Ré­pu­blique n’est ja­mais as­sez bonne avec lui. Bel exemple de car­rié­risme pro­mu par notre pré­sident. Dans la Ré­pu­blique li­bé­rale d’Em­ma­nuel Ma­cron, il vaut mieux consul­ter un ar­ri­viste qui fait des cla­quettes qu’un ré­pu­bli­cain qui coûte cher.

C’est exac­te­ment la dé­rive de la gauche amé­ri­caine. Celle qui a conduit au nau­frage in­tel­lec­tuel dans le­quel elle se dé­bat tou­jours. Alors qu’elle re­non­çait à une po­li­tique dé­fen­dant le wel­fare state, elle s’est lan­cée dans un concours de vo­ca­bu­laire po­li­ti­que­ment cor­rect pour conser­ver l’élec­to­rat mi­no­ri­taire. Contrai­re­ment à ce que nous ex­plique la droite an­ti­fé­mi­niste, le pro­blème n’est pas que la gauche quitte le re­gistre de la seule lutte des classes pour s’in­té­res­ser aux questions de so­cié­té et aux dis­cri­mi­na­tions. Le pro­blème est de s’y in­té­res­ser de fa­çon clien­té­liste et non uni­ver­sa­liste. Il est lo­gique que la gauche se pas­sionne pour l’éga­li­té et ses nou­veaux com­bats. Mais, si son but est de mul­ti­plier les for­mules creuses ou d’en­cou­ra­ger la com­mu­nau­ta­ri­sa­tion vic­ti­maire pour mas­quer son re­non­ce­ment à l’éga­li­té des chances, alors il ne faut pas s’éton­ner de voir émer­ger des can­di­dats de la re­vanche comme Do­nald Trump. Em­ma­nuel Ma­cron s’est imposé parce qu’il était un moindre mal entre un can­di­dat de droite to­ta­le­ment dis­cré­di­té et une can­di­date d’ex­trême droite. Il nous est même ap­pa­ru neuf et rafraîchis­sant. Et s’il n’était qu’une Hilla­ry Clin­ton en ca­le­çon ?

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