Marianne Magazine

La ville est à nus

- Par Hu­bert Pro­lon­geau

La nu­di­té s’in­vite dans les res­tau­rants, les bow­lings et les musées

long­temps que de ti­mides plages ho­raires ré­ser­vées dans quelques pis­cines à Pa­ris ou en pro­vince, les évé­ne­ments na­tu­ristes se sont mul­ti­pliés, et pas tou­jours là où on les at­ten­dait. Le plus im­por­tant est l’ou­ver­ture d’une zone per­ma­nente au fond du bois de Vin­cennes. Ar­ra­chée par l’ANP à la Mai­rie de Pa­ris avec l’aide des élus éco­lo­gistes du con­seil mu­ni­ci­pal, l’idée sem­blait condam­née dès le dé­part : un es­sai avait été au­to­ri­sé du 31 août au 15 oc­tobre 2017, ce qui, vu la mé­téo, li­mi­tait quand même beau­coup aux apôtres de la cause l’usage de l’en­droit. Mais, coup de chance, le 15 oc­tobre, le so­leil se met­tait de la par­tie et cette courte sai­son s’est ter­mi­née par un pique-nique triom­phal réunis­sant 410 per­sonnes. Au­cun in­ci­dent n’avait été à dé­plo­rer, voyeurs comme op­po­sants s’étant te­nus à dis­tance. Du coup, l’ex­pé­rience a été re­con­duite cette an­née du 14 avril au 14 oc­tobre. Les week-ends chauds de mai y ont ame­né un très nom­breux pu­blic. Iso­lée dans les bois, ac­ces­sible par quatre che­mins où des pan­neaux in­diquent très clai­re­ment ce qu’il en est, cette zone ou­verte à tous ne peut-être dé­cou­verte par ha­sard. Même si, à l’in­verse de l’ex­pé­rience du Pa­lais de To­kyo, on peut en­core y consta­ter une écra­sante ma­jo­ri­té d’hommes et de couples ho­mo­sexuels (avant cette re­con­ver­sion, l’en­droit était un lieu de drague gay bien connu…), elle se veut ou­verte à tous, « tex­tiles » comme na­tu­ristes. « Il faut ar­ri­ver à fé­mi­ni­ser le mi­lieu », constate Jacques Fré­mont, pré­sident de l’As­so­cia­tion pour la pro­mo­tion du na­tu­risme en li­ber­té (Ap­nel), qui compte bien orien­ter en ce sens la pro­chaine pré­sence de son as­so­cia­tion à la Fête de l’Hu­ma­ni­té.

Un nou­veau cré­neau ven­deur

Car, de­puis l’édition 2016, l’Ap­nel a son stand à la Fête de l’Hu­ma. Les mi­li­tants, là aus­si très ma­jo­ri­tai­re­ment mas­cu­lins, y tractent en te­nue d’Adam dans les al­lées de la fête, at­ti­rant les cu­rieux, tan­tôt in­dif­fé­rents, tan­tôt ri­go­lards, mais ra­re­ment agres­sifs : en trois jours, deux per­sonnes les trai­te­ront de « per­vers » ou de « dé­gueu­lasses ». D’autres stig­ma­ti­se­ront la pré­sence de per­sonnes plus âgées, ju­gées « pas belles ». Cer­tains, cer­taines, pas­sants et pas­santes, se laissent en re­vanche convaincre de ten­ter l’ex­pé­rience (ten­ta­tive qui se ré­sume sou­vent à un sel­fie seins nus…). Cette croi­sade pro­sé­lyte est quand même très mé­téo­dé­pen­dante. On a vu par­fois de mal­heu­reux sexa­gé­naires dé­am­bu­ler sous la pluie vê­tus de leur cape de pluie trans­pa­rente, image peu pu­bli­ci­taire pour le mou­ve­ment, et qui déses­père les na­tu­ristes des champs. « Ri­di­cule, tranche Ma­rie, ha­bi­tuée des camps nu­distes en rase cam­pagne. Etre nu, c’est sen­tir le vent sur sa peau, la cha­leur du so­leil. Pas le plas­tique d’un ci­ré. »

Point d’orgue de cette vague « ha­bits aux or­ties » : le 2 no­vembre 2017 ou­vrait à Pa­ris un res­tau­rant na­tu­riste per­ma­nent, le pre­mier de la ca­pi­tale, « O na­tu­rel ». Vi­trine opaque, ves­tiaire qui évoque plus les sor­ties sco­laires à la pis­cine que les joies de la gas­tro­no­mie, et pe­tite salle, ou­verte le soir seule­ment, où les clients mangent nus. To­ta­le­ment nus, sans même (mais n’est-ce pas au­jourd’hui ça, la vraie nu­di­té ?) leur té­lé­phone… Cette fois, on touche un autre ta­bou : lier la nu­di­té et la nour­ri­ture, c’est al­ler à re­bours de toute une tra­di­tion qui, jus­te­ment, as­so­cie les arts de la table à l’élé­gance ves­ti­men­taire. Les deux frères qui tiennent l’en­droit, Mike et Stéphane Saa­da, an­ciens as­su­reurs, Du­pont-Du­pond de la nu­di­té, ont sen­ti un cré­neau viable. Eux-mêmes non na­tu­ristes (ils ont es­sayé de­puis…), ils ont vou­lu s’ins­pi­rer du suc­cès d’un éta­blis­se­ment lon­do­nien éphé­mère : le Bu­nya­di, ou­vert en 2016. Mal­gré des prix éle­vés (50 € le re­pas, sans le vin), ils at­tirent du monde. « Mais, re­con­naît Stéphane, c’est une clien­tèle qui sou­vent ne re­vient pas. A part quelques na­tu­ristes convain­cus et ré­gu­liers, beau­coup de nos clients sont des étran­gers de pas­sage, qui viennent faire cette ex­pé­rience loin de chez eux, l’as­si­mi­lant à l’une des pra­tiques exo­tiques du “gay” Pa­ris. Nous ai­me­rions pé­ren­ni­ser plus de monde, et confir­mer sur la du­rée ce suc­cès. »

Du coup, les ini­tia­tives pous­sant les bien­heu­reux à se désha­biller se mul­ti­plient : Jour­née du na­tu­risme pa­ri­sien le 24 juin, Jour­née sans maillot le 2 juillet, Jour­née du jar­di­nage nu le 5 mai… L’ANP or­ga­nise aus­si de­puis trois ans des soi­rées bow­ling nu au bow­ling Cham­per­ret ou à ce­lui d’Ozoir-la-Fer­rière. Et la culture ? Elle est là aus­si, les 8, 9 et 10 juin avec l’or­ga­ni­sa­tion, à Pa­ris et en pro­vince, de la Fête de l’art de vivre nu. Des dé­bats, des concerts, et une nou­velle pre­mière : celle d’une soi­rée de club­bing nu, le 9 juin. On dan­se­ra, on boi­ra… Nu et, pro­mettent-ils, de fa­çon tou­jours dé­sexua­li­sée… Ce qui fait bon­dir des nu­distes « tra­di » : « Un camp nu­diste, ce n’est pas un club à par­touze. Et puis nous res­pec­tons les li­mites des autres. Nous com­pre­nons très bien que des en­fants ou des adultes puissent ne pas par­ta­ger notre état d’es­prit. Exac­te­ment comme les vé­gé­ta­riens qui n’exigent pas une re­fonte to­tale de la cuisine fran­çaise. Ils s’adaptent, n’em­bêtent per­sonne, conscients d’être une mi­no­ri­té, qui ne de­mande rien d’autre que de vivre se­lon leurs goûts », s’in­surge Ma­rie.

Vers une lé­ga­li­sa­tion de la nu­di­té ?

Reste que la loi as­si­mile tou­jours la nu­di­té pu­blique à l’ex­hi­bi­tion sexuelle et la pu­nit for­te­ment. Les nu­distes ur­bains rêvent-ils de faire sau­ter cette ul­time bar­rière et que tout le monde puisse se pro­me­ner nu où il le veut, quand il le veut, comme le fait à Bruxelles un nom­mé Jé­rôme Jo­li­bois, cé­lé­bri­té lo­cale qui va dans les ma­ga­sins et au res­tau­rant en te­nue d’Adam, ve­nant en­suite dé­fendre à la té­lé­vi­sion, sans se rha­biller mais avec une ex­trême cour­toi­sie, son mode de vie ?

Du cô­té de l’ANP, on as­sure ne pas en être là. Mais l’Ap­nel, elle, ap­pelle en re­vanche cette apo­théose de tous ses voeux. « Ce qui se passe est for­mi­dable, mais la nu­di­té ne se­ra vraiment libre que quand la loi au­ra chan­gé. Alors, oui, la nu­di­té se­ra ad­mise dans l’es­pace pu­blic, ce qui ne veut pas for­cé­ment dire qu’elle se­ra en­va­his­sante… », ex­plique Jacques Fré­mont. L’Ap­nel a été créée en 2007 à l’ini­tia­tive de ce phar­ma­cien li­ber­taire. Pa­ci­fiste, to­lé­rant, an­cien ob­jec­teur de conscience, l’homme ne de­mande qu’une chose : pou­voir vivre comme il l’en­tend. Et, comme il l’en­tend, c’est nu. De­puis dix ans, pion­nier de l’aven­ture, Jacques or­ga­nise des « ran­do­nues », des pro­me­nades dans le plus simple ap­pa­reil sur des sen­tiers pu­blics : fo­rêts d’Es­sonne, fo­rêt de Fon­tai­ne­bleau… La mode s’est ré­pan­due et, fé­dé­rée par In­ter­net, se dé­ve­loppe de plus en plus en Ariège ou dans les ca­lanques mar­seillaises. De­puis 2007, l’Ap­nel aide ceux qui re­ven­diquent cette nu­di­té non sexuelle. « Nous vou­lons que la nu­di­té ne soit plus as­si­mi­lée à l’ex­hi­bi­tion, qu’elle soit consi­dé­rée comme une te­nue zé­ro et soit donc, de fait, au­to­ri­sée par­tout », ex­plique Jacques Fré­mont. Com­bat tou­jours ac­tuel : le di­manche 6 mai, une femme a été in­ter­pel­lée par la po­lice car elle était nue sur sa ser­viette à la plage du Sillon, à Saint-Ma­lo. Elle risque un an d’em­pri­son­ne­ment et 15 000 € d’amende. Elle au­rait mieux fait d’al­ler au mu­sée…

“Nous vou­lons que la nu­di­té ne soit plus as­si­mi­lée à l’ex­hi­bi­tion, qu’elle soit consi­dé­rée comme une te­nue zé­ro et soit donc, de fait, au­to­ri­sée par­tout.”

Jacques Fré­mont, Ap­nel

 ??  ?? i De­puis 2016, l’As­so­cia­tion pour la pro­mo­tion du na­tu­risme en li­ber­té (Ap­nel) a son stand à la Fête de l’Hu­ma (pho­to). De son cô­té l’As­so­cia­tion des na­tu­ristes de Pa­ris (ANP) a dé­cro­ché une au­to­ri­sa­tion pour une zone na­tu­riste dans le bois de Vin­cennes. DU BOIS DE VIN­CENNES À LA COURNEUVE
i De­puis 2016, l’As­so­cia­tion pour la pro­mo­tion du na­tu­risme en li­ber­té (Ap­nel) a son stand à la Fête de l’Hu­ma (pho­to). De son cô­té l’As­so­cia­tion des na­tu­ristes de Pa­ris (ANP) a dé­cro­ché une au­to­ri­sa­tion pour une zone na­tu­riste dans le bois de Vin­cennes. DU BOIS DE VIN­CENNES À LA COURNEUVE
 ??  ?? à PA­RIS, LE PRE­MIER RES­TAU­RANT NA­TU­RISTE per­ma­nent a été ou­vert en no­vembre 2017 : “Beau­coup de nos clients sont des étran­gers de pas­sage, qui viennent faire l’ex­pé­rience loin de chez eux, l’as­si­mi­lant à l’une des pra­tiques exo­tiques du ‘gay’ Pa­ris”, ex­plique l’un des pa­trons du “O na­tu­rel”.
à PA­RIS, LE PRE­MIER RES­TAU­RANT NA­TU­RISTE per­ma­nent a été ou­vert en no­vembre 2017 : “Beau­coup de nos clients sont des étran­gers de pas­sage, qui viennent faire l’ex­pé­rience loin de chez eux, l’as­si­mi­lant à l’une des pra­tiques exo­tiques du ‘gay’ Pa­ris”, ex­plique l’un des pa­trons du “O na­tu­rel”.

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